LES MAGASINS DE PRÉVOYANCE
c Voulant à tout jamais préserver notre empire
« Des fléaux que sur nous attire « La disette, ce fruit des astres incléments « Qui font les froids hivers et les étés brûlants, « Mandons à tous sujets, fidèles à leur prince,
« D'ériger en chaque province
« Un grand magasin général,
a Où tout prévoyant animal, « Soit tenu, dès ce jour, de déposer la dîme « De tous ses biens, butin, dépouille opime ;
« Ainsi le veut l'amour ardent « Que je porte à mon peuple : — aux délinquants ma dent. Et plus bas est écrit : « De notre antre royal, Tel an, tel mois, tel jour; — nous Lion. » — Ce message
Fut dépêché, selon l'usage,
Dans tout le royaume animal.
Chaque chef de tribu Je reçut, jusqu'à l'âne. Quoi! Tâne un chef! — Mais oui, cela s'est vu, Et celui-là, bien qu'il ne tut pourvu
Ni des griffes ni du courage Qui sont, comme on le sait, l'exclusif apanage
Des animaux de qualité,
Bien qu'il fut un âne bâté, Grâce à des protecteurs (quel est le pauvre hère Qui n'en a quelques-uns?) se trouva dignitaire;
On le créa satrape, — tout autant.
Mons satrape d'agir, mais avec ce talent
Dont sa race est si bien lotie!
Mot pour mot du rescrit il fit dresser copie,
Puis il la collationna, Et la signa (car il savait écrire) :
« Moi l'Ane, i» avec parafe; et puis il la donna A ses agents, et tout alla comme de cire.
Il est au fond d'un bois, un ravin ténébreux,
Un précipice, un vrai repaire, Où la ronce a tressé ses remparts épineux ; Le lieu semble propice; on y pratique une aire; De madriers épais on entoure l'endroit ; Nestor de la foret, un chêne, au lieu de toit,
De sa ramure séculaire
Abrite le commun trésor.
Le magasin construit, ce n'est pas tout encor ; 11 lui faut des gardiens; soudain, du voisinage On mande des souris, — sans doute sur l'adage Qu'il faut, parmi les maux, les moindres préférer. La taupe eut le contrôle, à charge d'insérer Dans un registre ad hoc les dîmes déposées :
« Reçu du sire loup la peau de deux moutons : « Item, du sieur renard emboursé deux chapons,
2IMÏ
« Sauf une aile; — ajoutez deux livres bien pesées « De fin duvet d'oison. — Du seigneur sanglier, « Item, trois bois de cerf, dont un garni d'oreilles, »
Messirc loup fit des merveilles D'esprit et de bon goût : une tête, un soulier, De quelque bùclieron relique misérable, Composèrent son lot. — Mais de quel rire aimable Il disait, se curant les dents d'un air malin : « Ma foi ! c'est tout ce qui me reste du vilain. » Enfin le magasin fut rempli jusqu'au faite, Grâce à ce noble zèle, à ce concours ardent.
Sa Majesté daigna se montrer satisfaite Pour le bien du public d'abord, — puis il lui plut De conférer à l'âne un brillant témoignage De sa haute faveur. Le satrape reçut, Prélevés sur les prés du royal pâturage,
Un majorât, un apanage, Dignes d'un vice-roi. Le renard et le loup, L'ours et le sanglier, obtinrent, après coup, Des brevets de barons. La stridente cigale Eut l'ordre de chanter jusqu'au poste éloigné Cette fortune sans égale.
C'était l'organe désigné Pour proner en tout lieu la volonté royale, Avant qu'on ne connût « l'Abeille boréale 4 . » De ce moment le peuple fut heureux ; Combien de temps? Je ne sais. — J'ai ouï dire Qu'un implacable hiver, au bout d'un an ou deux, Du monarque Lion vint congeler l'empire, Et bientôt la faim de sévir.
• Allusion à YAbeUle du Nord, ournaldu gouvernement, publi Saint-Pétersbourg.
Mais au même moment où la gent animale
Subissait en mourant son atteinte fatale.
La taupe et la souris engraissaient a ravir.
Un jour, l'horreur en vint à ce point, qu'on trouvât
Dans un coin de ces prés, — orgueilleux majorât,
Le squelette de l'âne ; — et l'on se dit sous cape
Que l v ours n'avait pas craint de manger du satrape.
Les magasins de prévoyance
Sont toujours œuvre de prudence ; Mais, dirigé par un sot animal, Le plus grand bien se change en un grand mal 1 .
Tandis que la comtesse Rostopchine, suivie à distance par ses émules, — non ses rivales, — mesdames Panaêf etPauloff, imprimait un nouvel élan à la satire poétique,
* Dans la pièce suivante, le trait frappe en pleine poitrine. Nous donnons la traduction littérale :
A ZAKR£VSKI.
« Tu n'es ni jeune, ni sot, ni sans cœur. Pourquoi donc la ville est-elle remplie de rumeurs et de tumulte? Pourquoi joues-tu le rôle d'un pacha turc? Pourquoi déclarer Moscou en état de siège? Tu pouvais aisément gouverner d'après l'ancienne coutume, sans perdre ton temps à un travail absurde? Nous sommes gens paisibles, nous n'élevons point de barricades et pourrissons en sujets fidèles dans notre marais. Pourquoi donc te donner tant de mal ? Pourquoi tout ce bruit et cet étrange emploi de la force?... Quelle loi veux-tu instituer?... Quel sera le nouvel ordre de choses? Peut être t'imaginestu, dans ton ambition démesurée, pouvoir extirper le vol et détruire l'exaction? Vain espoir! Ce zèle ardent se refroidira et viendra se briser comme l'acier fragile ; car c'est la moelle de nos os, c'est le sang de nos pauvres veines ! Nous l'avons sucé avec le lait de nos mères. »
un écrivain doué d'un rare mérite d'analyse et d'une imagination brillante, Gogol, créait, avec une véritable puissance, l'observation et la critique de mœurs. Le roman des Ames mortes, — roman essentiellement russe par le fond, la forme et l'esprit, est l'une des œuvres originales de notre époque. Dans une série de scènes, puisées à la réalité même et empreintes d'une ironie fébrile, qui rit toujours et navre jusqu'au spasme, l'auteur a mis à nu les différents aspects de cette vénalité chronique qui, en IWissie, circule dans les veines du corps social avec plus d'abondance que l'eau des fleuves à travers les steppes.
Dans la comédie du Réviseur, il avait fait, avec une minutie cruelle, l'anatomie pathologique du tchinovnick. Il entreprit, dans les Ames mortes, celle du gentillàtre russe, personnage presque inconnu, caché dans ses marais comme lerenard dans sa tanière, et qui, suivant l'expression d'un écrivain déjà cité, suce la vie et le sang du peuple, avec le naturel et la naïveté de l'enfant qui se nourrit du sein de sa mère.
En Russie, les recensements se font par âme (doucha, paysan) , les femmes ne sont pas des âmes, je l'ai dit; elles ne comptent pas dans la population. Ces relevés ont lieu tous les vingt- cinq ans, et les communes, jusqu'au recensement nouveau, doivent représenter au fisc le même nombre d'âmes que précédemment. Les impôts se règlent sur cette base; on ne tient compte ni des décès ni des naissances survenus dans l'intervalle.
Gogol s'est emparé de ce mécanisme pour montrer l'in-
dustrialisme indigène, spéculant sur les âmes mortes, qu'il achète à bas prix aux anciens propriétaires, comme si elles étaient encore vivantes, et dont il se fait donner quittance, dans l'intention d'emprunter sur ces titres au conseil de tutelle quelques centaines de milliers de roubles, qu'il ira ensuite prudemment dépenser à l'étranger. L'auteur n'a, du reste, inventé ni son sujet ni son héros. 11 a peint une spéculation existante, contre laquelle les lois ont sévi. L'homme qui, dans les Ames mwtes, personnifie cet industrialisme que rien ne décourage, — pas même la tombe, — est un type. Ce type représente une nation, et cette nation est la Russie.
« La Russie, dit Gogol en terminant, avec une tristesse exempte cette fois d'ironie, où va-t-elle? Que veut-elle? Nul ne le sait, — rien ne l'indique. Elle ressemble à ses steppes arides et sans fin, dont l'œil ne peut embrasser l'horizon ni sonder les profondeurs. »
Ce qui doit surprendre le plus dans ce livre, ce n'est pas qu'un Russe ait pu l'écrire, mais qu'il se soit trouvé une censure pour en autoriser la publication. Les hésitations des mutilateurs de la pensée, indécis entre le principe d'autorité qu'ils doivent préserver de toute atteinte, et l'esprit public qui les presse, jointes à une ignorance féconde en bévues, dont se réjouissent les salons d'opposition à Saint-Pétersbourg, peuvent seules expliquer ce phénomène.
Derrière le rire nerveux du peintre, la censure n'a pas
saisi le fer rouge de l'exécuteur; elle n'a vu qu'une bou-
tade humoristique dans une satire capable de déshonorer tout un pays.
L'opinion suivit d'abord l'impulsion ; l'empereur même y fut trompé.
Lorsque Gogol lui fit hommage des Ames mortes, Nicolas était en humeur de réformes. Cette peinture vive et franche d'abus criants le frappa et lui plut.
« Je vous envoie, écrivit-il au romancier, un petit livre de ma composition ; je vous conseille de le lire et d'en profiter. »
Gogol ouvrit ce volume; chaque feuillet était formé par un billet de banque.
Il répondit qu'il avait reçu le livre avec respect, et qu'il attendait le second volume avec impatience.
Ce fut seulement après la publication, et à l'effet produit, qu'on jugea de la vraie portée de l'œuvre. La Russie, en se regardantdans ce miroir, s'était trouvée si laide, qu'elle avait poussé un cri d'effroi. Ce cri édifia le pouvoir. Des influences persistantes s'appliquèrent à changer la direction intellectuelle de l'écrivain; on l'attaqua par le sentiment patriotique, qu'on l'accusait d'avoir méconnu en livrant la Russie au mépris de l'Europe. Devant ces reproches et ces obsessions, sa raison se troubla. 11 brûla la seconde partie des Ames martes, brisa sa plume, renia sa gloire, et mourut peu après, laissant indécise la question de savoir s'il avait ou non hâté sa fin.
Mais Gogol, en partant, ne put éteindre la lumière qu'il
avait faite. L'école réaliste qu'il a fondée lui a survécu. Déjà Dostoïevski, dans son roman des Pauvres gens, a révélé un héritier de sa pensée.
Gogol, — qu'il Tait voulu ou non, — fut un des plus vigoureux ouvriers de la réforme, — le continuateur du poëte Ryléïef. Les larmes chaudes, cachées sous sa gaieté sombre, tombaient depuis longtemps de la conscience russe. En analysant devant cette âme attristée la cause de ses douleurs, représentée par le milieu où elle vit, Gogol fit acte d'opposition.
Le succès de son livre eut trois phases, — de rire, — de stupeur, — d'antagonisme à l'autorité. Cette dernière dure encore. L'opinion s'écarta de l'homme, — son idole un moment, — dont elle vit avec surprise la chute. Elle resta lidôle à l'œuvre.
En Russie, ceux qui lisent sont hostiles au pouvoir; ceux qui l'aiment ne lisent pas, ou ne lisent que des futilités étrangères. La remarque est d'un Russe.
Je terminerai cette rapide peinture de l'apostolat intellectuel slave en citant une œuvre de Chamiakoff, jeune poëte qui paraît vouloir se placer sur le terrain des libres esprits. Cette ode accuse des tendances humanitaires qui se retrouvent dans toutes les productions de la poétiquenouvelle que l'esprit' de gouvernement n'a pas étouffées.
« Le flatteur dit : Courage, sois fier, ô peuple au front couronné, au glaive invincible! toi qui dispose, de la moitié de l'univers.
« Pas de frontière à ton empire. La fortune obéit à un signe de ta main. Le monde t'appartient et plie en esclave devant ta majesté. t
« Le steppe s'épanouit en champs féconds, tes montagnes élèvent dans les airs leurs têtes boisées, et tes rivières ressemblent a l'Océan! 0 mon pays! dépose ta fierté, n'écoute pas les flatteurs.
« Et quand tes rivières rouleraient des ondes comme l'Océan, et quand tes montagnes ruisselleraient de rubis et d'émeraudes, et quand des mers t'apporteraient leur tribut,
« Et quand des pays entiers baisseraient les yeux devant l'éclat de ta toute-puissance, dépose ta fierté, n'écoute pas les flatteurs.
« Rome a été plus puissante, les Mongols plus invincibles. Où est Rome? Que sont devenus les Mongols?
« Ta mission est plus haute et plus sainte : c'est le sacrifice et l'amour ; c'est la foi et la fraternité. »
l,E SUVISME