‹ La sainte RussieChapitre 18 sur 109 · LE BERGER ET LES TROUPEAUX · texte numérisé non relu

LE BERGER ET LES TROUPEAUX

Un riche métayer 1 possédait des troupeaux Qui, s'ils n'étaient pas les plus beaux,

Étaient les plus nombreux qu'on eut vus de la vie.

Pour garder chacun d'eux, le maître avait commis

Un berger vigilant, intelligent, soumis,

Si bien que les voisins, avec un œil d'envie (Qui dit voisin dit envieux),

Voyaient chez le richard tout marcher pour le mieux ,

Et c'était vrai. Notre homme était un maître sage,

Le Uar.

LA SAINTE 11USS1E

Sévère à point, prudent et circonspect, Tenant, il fallait voir, tout le inonde en respect Dans les derniers recoins de son vaste héritage. Puis il avait, il faut en convenir,

Un rare et singulier mérite Pour un fermier, celui de ne choisir Comme bergers que des bergers d'élite.

Mais est-il ici-bas, demandez aux savants, — Y compris le soleil, — quelque splendeur sans tache Ce maître si prudent, qui veillait sans relâche Sur ses moutons obéissants, Un beau matin, Dieu sait pourquoi, vous chasse De son plus beau troupeau, le berger, qu'il remplace, Devinez par qui? Par un chien, ^ Mais un chien hargneux, bon à rien, Un fainéant, un triste hère *, Que le maître lui-même avait banni naguère Dans un coin de la cour, à la niche lié, Et qu'il n'avait pas châtié Par pitié.

Voilà donc le vieux chien lâché!... Faut-il le dire?

Il court, il aboie, il déchire.

Confisque le manger, le boire et le dormir

A la pauvre gent moutonnière,

Qui bientôt ne sait plus que faire.

A quel saint se vouer? Où se cacher? ou fuir? — Vous marchez ; halte là î — Vous vous couche/. ; en roule

S'il est quelque mouton qui broute, D'u ne furtive dent, à la marge des bois, L'herbe fraîche, si tendre et si douce autrefois, La peur rend tout amer à la bête aux abois :

1 Le comte Zakrevski.

Plus de paix ni d'amour, plus d'agneau qui bondisse; Le beau fleuve lui-même à leur soif si propice, Ne les voit plus venir qu'éperdus, ébaubis, Et pourrait se grossir des larmes des brebis. Et cependant le vieux chien veille, Le jour, la nuit, toujours prêtant l'oreille Au moindre bruit; courant, grognant, grondant, Et mordant.

Qu'arriva-t-il un jour? — La race débonnaire On la connaît pour telle) à la fin s'exaspère Contre un si long supplice. Elle s'enfuit au loin, Au fin fond des forêts, pour y chercher un coin, Un asile bien sombre, et paître Loin du pays qui l'a vu naître.

Mais viendra le printemps, le métayer voudra Emonder des brebis la toison trop épaisse ;

Nul à sa voix ne répondra Lorsqu'il appellera son troupeau, sa richesse... Tous les prés sont déserts, pas un bêlement, rien ! Alors il maudira sa fatale pensée.

Mais, dût -il étrangler sou chien, Rien ne ramènera sa fortune éclipsée.

Or ceci montre le danger De donner ses troupeaux à des cliiens, sans berger.

La perle du maître est certaine.

Nous pouvons tondre les brebis, Nous pouvons dans leur peau nous tailler des habits, Nous pouvons les bouillir, les griller par centaine ; C'est juste, c'est un droit ! Mais les faire parquer

' La Moskva.

Sous la garde d'un chien hargneux, mieux vaut les vendre.

Pour un troupeau qui fuit, il reste un chien à pendre ;

Le heau commerce ! Et puis chacun de se moquer

De vos façons d'agir. — Voulez-vous être sage?

A propos de troupeaux, suivez le vieil adage :

« Il faut, on le sait bien, nourrir les loups gloutons;

« Mais que ce ne soit pas aux dépens des moutons. »

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