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LES DEUX EGLISES

Si l'idée politique entre pour beaucoup dans la synthèse soeiale que représentent les diverses formes du slavisme, l'idée religieuse n'y occupe pas une place moins importante; mais là, encore, on voit le slavisme et le panslavisme se séparer complètement, et ne se rejoindre ensuite

que pour se combattre.

La théorie religieuse du slavisme est conséquente à sa théorie politique. Elle poursuit l'absorption de toutes les communions slaves dans une seule Église, comme la fusion de tous les peuples slaves dans une seule nation. Seulement le panslavisme veut qu'elle se fasse au profit de l'Église officielle, dont le tzar est le chef, et ainsi il tend à grandir encore le principe autocratique, puisque, dans ses vues ambitieuses, il ne limite pas cette absorption aux seules communions orthodoxes, mais qu il l'étend à toutes celles de la chrétienté, où doit le porter successivement la conquête.

Une grande partie des églises d'Orient, actuellement sous la direction du patriarche de Constantinople, atten-

dent avec espérance le temps où il n'y aura qu'un seul troupeau, sous la direction suprême du tzar. Dans l'attente de cet âge d'or, le clergé d'Orient accepte les dons magnifiques de ce zélé protecteur, qui ne lui demande en retour que ses prières, — et il ne manque pas, ainsi que la reconnaissance lui en fait un devoir, d'exalter son nom devant le peuple 4 . Le slavisme national, au contraire, fidèle à ses principes constitutifs des nationalités, n'aspire qu'à réunir dans un centre commun les diverses églises slaves.

Il répudie toutes prétentions sur les autres communions, et se sépare radicalement, quant à l'esprit, de l'Église officielle, qui n'est à ses yeux qu'une machine d'oppression, un dogme renfermé dans le tabernacle, sous la garde du tzar. Hostile à la théologie du moyen âge, autant qu'étranger au rationalisme moderne, qui ne répond point à ses besoins de croyance, il donne pour base religieuse à la cité nouvelle une Église chrétienne régénérée, l'Église des amvres, faisant vivre l'esprit et l'àme autour d'elle; en un mot, une Église démocratique, appelée à réaliser dans l'ordre mystique ce que la-famille doit réaliser dans l'ordre politique, l'action.

C'est par sa séparation avec l'Église officielle que le slavisme libéral se trouve en contact avec cette partie du peuple des campagnes que travaille sourdement l'idée

* Edimburg review: les Mahomcinns «Vins l'Halie centrale.

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de réforme. La création des sectes dissidentes, qui se produit dans les provinces reculées de l'empire avec une spontanéité menaçante, est le terrain sur lequel ils doivent se rencontrer.

Ces sectes ont une importance réelle, mais difficile à constater, l'administration affectant de ne pas la reconnaître, et les sectaires se montrant eux-mêmes fort réservés sur leurs doctrines et leurbut. Lebarondellarthausen,

— dans son livre sur la vie intérieure et les institutions rurales en Russie, — a très-curieusement caractérisé ce schisme à nuances variées, — dont le développement extraordinaire menace l'Église officielle, et, — par l'Église,

— le pouvoir.

Parmi les sectes dissidentes, les unes sont d'origine ancienne, les autres d'origine moderne; séparées, d'ailleurs, de tendances et de vues, et personnifiant dans la croyance, — celles-ci le moscovitisme, — celles-là la jeune Russie.

Au nombre des sectes anciennes figurent les Morelstschiki, \esScoptzi } les Bogomiles, les Bohomiltzy— (sur lesquels les détails manquent encore), — les Chlisti, les Bezslomtnié, les Sabatniki. les Staroviertzi ou Raskolniks.

Les sectes de formation récente offrent les Malakarii et les Douchoborzi.

Les Morelstschiki s'immolent partiellement ou en entier. Une fosse profonde est creusée par eux, dans un lieu désert, et entourée de matières combustibles. Ceux des

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sectaires qui se vouent à la mort s'y rendent processionnellement, et s'y laissent brûler avec un courage stoïque. Les Morelstschiki appellent ce sacrifice le baptême de feu. Le fond de leur doctrine est inconnu.

« Si un membre vous porte au péclié, détachez-le de votre corps. » Ces paroles de l'Evangile forment la base de la doctrine des Scoptzi (eunuques). Ces derniers paraissent être les continuateurs des Montanistes et des Valésiens, dont parle saint Augustin.

Les Scoptzi révoquent en doute la vérité des saintes Écritures; ils prétendent que l'Évangile et la Bible ont été falsifiés. Le seul exemplaire véritable, encore existant, aurait été muré dans la coupole de l'église de Saint-André du Wacili-Ostroff, par ordre de Pierre 1(1, leur chef suprême et la plus récente émanation du Dieu fait homme. Le Christ n'est pas mort et ne mourra jamais. 11 pérégrine sur la terre depuis dix-huit siècles, sous la forme d'un pur esprit, d'un homme sans sexe. Cette forme est celle de Pierre III. Ce prince n'a été ni empoisonné ni étranglé. Le corps exposé à Pétersbourg était celui d'un soldat mis à sa place. Pierre III se sauva à Irkoutsk, où il est encore. — Toutefois le moment de sa manifestation est proche. Elle aura lieu dans le Kremlin de Moscou, — au son de la cloche de la cathédrale de l'Assomption. Les Scoptzi, ses vrais disciples, accourus de tous les points du globe, formeront son cortège, et entreront, ce jour-là, dans leur règne.

La plupart des vendeurs d'objets en or et en argent, et

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surtout les changeurs de Saint-Pétersbourg, de Moscou et d'Odessa, font partie de cette secte, qui compte plus de trente mille affdiés. Ils sont enclins au prosélytisme, et ne reculent devant aucuns sacrifices, môme pécuniaires, pour conquérir des adeptes. Dans certains gouvernements, on trouve des villages entiers composés de Scoptzi mariés, et qui ne sont passés à l'état de purs esprits qu'après la naissance d'un enfant. Le gouvernement exerce sur cette secte une surveillance active; mais, comme ses membres sont fort riches, la police met plus facilement la main sur leurs biens que sur leur personne.

Les Bogomiles ont recueilli l'héritage des manichéens, qui, au neuvième siècle, se répandirent de l'Asie Mineure en Thrace, dans les vallées du mont Hémus. Au onzième siècle, ils prirent les noms de Ressaliens et d'JEnchêtes (enthousiastes). On les appelait, en Italie, où ils parurent vers l'an 1000, Passagini et Bulgares, parce qu'ils étaient originaires de la Bulgarie. Les Bogomiles se croient plus purs que les autres hommes. Leur culte paraît reposer sur cette théologie :

<c Peux royaumes éternels, gouvernés par deux forces, dont l'une supérieure à l'autre; — dans l'homme deux natures, l'une plus élevée, l'autre inférieure, dont la première, — originairement plus puissante, — a perdu son empire, dans la génération, par la volupté! *

Cette doctrine est tirée du Zend-Avesta (livre sacré des Parsis).

Les Chlisti (flagellants) se réunissent dans des cham-

bres, où ils sautent et dansent, en se frappant jusqu'à ce qu'ils tombent de lassitude. A un certain jour, après les évolutions ordinaires, les lumières s'éteignent tout à coup, el, alors, commence une scène, nommée par eux Svalmi j/îY?cfc(pëchédeJachute) t etqiielaplumesereiuseàd« i erire.

Une secte, plus mystérieuse encore, est celle des Bezslovestnié (muets). Ses membres font vœu de silence perpétuel. Aucune persécution n'a pu, jusqu'ici, les décidera enfreindre cette prescription. Sous Catherine, un gouverneur de la Sibérie tenta, dans ce but, plusieurs expériences cruelles. 11 ordonna de les chatouiller sous la plante dès pieds et de verser sur leurs corps nus des gouttes d'huile bouillante; mais les Bezshvestnié endurèrent ce supplice sans prononcer une parole ni proférer une plainte. Le saint suaire est l'objet unique de leur culte. Ils s'absorbent dans la contemplation et cherchent la joie dans l'extase.

Un juif de Novogorod, nommé Zacharie, l'ut — d'après Karamzine, — le fondateur de la secte des Sabatmki (observateurs du sabbat), dont l'origine remonte au quinzième siècle. La loi de Moïse est, suivant ces sectaires, la seule base véritable de la religion. Ils attendent un Mes sie et rejettent la résurrection. Leur nombre est considérable ; on les trouve surtout en Sibérie.

Le schisme qui éclata au dix-septième siècle dans le sein de l'Église russe a donné naissance aux Starovirrtû

(vieux croyants).

l a traduction des saintes Ecritures fut faite, au neu

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vième siècle, par Melhodiuset Cyrille. Les manuscrits de cette époque, d'une belle et correcte écriture, présentaient toutes garanties d'exactitude. Mais la domination tartare jeta la perturbation dans l'Église ; les moines en vinrent à ne plus comprendre même la langue ecclésiastique. Les liturgies se remplirent d'erreurs grossières, et les titres de la religion restèrent livrés aux fluctuations des opinions contradictoires. Cet état de choses dura jusqu'à la résurrection de l'unité politique, effectuée par les grands princes de Moscou. Les patriarches eurent mission de rétablir l'ancien rit, en purgeant le texte des falsifications introduites par l'ignorance. Philarèle, de la maison des Romanoff, commença la restauration des livres saints; elle fut achevée par le patriarche Nicon.

Les hommes, servilement attachés à la tradition, et qui, faute de lumières, ne comprenaient ni la portée ni l'utilité de la réforme de Nicon, refusèrent de s'y soumettre; ils continuèrent à faire transcrire leurs manuscrits dans les couvents, en dehors de la liturgie officielle. De là un schisme, que la persécution exercée par Pierre I er rendit plus opiniâtre, en lui donnant le caractère d'une opposition politique. Les concessions faites depuis à ces sectaires, — notamment sous le règne de Catherine II, — ne purent effacer cet antagonisme, ni les rattacher à TÉglise officielle. En vain on poussa la tolérance jusqu'à leur donner le nom d'uni-croyanls (Jiédinovertzi) ; ils persistèrent dans leur séparation, refusant d'accepter, pour leurs prêtres, l'ordination des évoques orthodoxes.

Les Starovierlzi représentent la pétrification du raoscovitisme. Pour eux, Pierre I er ,— l'homme des réformes, -- est l'Antéchrist. Ils possèdent un certain degré d'instruction, et savent presque tous lire et écrire. Cette secte est nombreuse et puissante. A chaque innovation religieuse, à la mesure la plus insignifiante de politique intérieure, on se demande : « Qu'en diront les Staroviertu ï »

Le siège principal de ces schismatiques est en Crimée, sur l'Oural, dans le gouvernement de Staratoff et parmi les tribus cosaques.

La doctrine du Staroviertzisme représente l'entêtement du passé, l'amour servile de la tradition. Le schisme moderne, au contraire, se distingue par un esprit éminemment réformateur. 11 tend à tout spiritualiser.

Les Malakani (mangeurs de lait) parurent pour la première fois dans le gouvernement de Tambow, vers la moitié du siècle dernier. Cette association semble un rameau détaché du protestantisme. La signification qu'elle donne au mot Église résulte de ces paroles du Christ : « Là où deux ou trois se réuniront en mon nom, je serai au milieu d'eux. »

Les Malakani conservent la tradition des hauts faits d'un héros né dans l'Occident. Quand Napoléon pénétra en Russie, ils crurent voir en lui le lion de la vallée de Josaphat, venant détrôner le faux empereur. Ils lui envoyèrent une députa tion vêtue de blanc. Ces étranges ambassadeurs traversèrent la petite Russie, et pénétrè-

rent jusqu'en Pologne, où ils furent faits prisonniers. Un seul parvint à s'échapper, et Ton n'entendit plus parler des autres.

Les Douchoborzi, dont l'origine est plus récente encore, se séparent, non-seulement de l'Église officielle, mais môme de l'idée chrétienne. Leur doctrine forme un système de philosophie mystique, plein d'aperçus grandioses :

« Dieu est un dans la Trinité. Cette Trinité est un être insondable pour l'esprit humain. Le Père est la lumière, le Fils la vie, le Saint-Esprit le repos. Le Père se révèle par la mémoire, le Fils parla raison, le Saint-Esprit par la volonté. »

Les Douchoborzi n'ont ni église ni culte, et adorent l'esprit. Le peuple les nomme francs-maçons (Jarmaçon) illuminés.

« Quand, dit M. Harthaiïsen, on considère les idées fondamentales des sectes modernes, et qu'on en étudie la tendance intime, on se demande si elles ne donneront pas lieu à une transformation de l'Église

« Si l'Eglise orientale ne sort pas bientôt de la sphère mystique de ses formes, si elle ne développe pas sa théologie, et qu'elle tarde à donner au peuple le pain de lame, elle sera entamée par les tendances spéculatives qui germent au fond de ces hérésies, et en recevra de sérieuses atteintes. »

l e dernier mot du judicieux observateur, - à propos

rie ces sectes, — est qu'elles constituent des sociétés secrètes en germe.

De ces données rapides on peut déduire la situation respective du panslavisme officiel et du slavisme national, la nature de ces deux éléments politiques, leurs différences, leur antagonisme et leur portée. La fusion des races est Tunique point de contact des deux formules; — pour tout le reste, la scission est absolue.

Le panslavisme élève le drapeau de la conquête que le slavisme repousse; — le slavisme arbore celui de la réforme politique que l'autocratie est forcée de combattre jusqu'à la mort.

Enfin, le panslavisme met entre les mains du tzar une Église officielle européenne. tandis que le slavisme aspire seulement à fonder une Église slave apostolique et démocratique. Le panslavisme est l'expression suprême et finale de l'apibition d'un homme; le slavisme renferme tous les espoirs d'émancipation d'une race. — L'un s'appelle despotisme, le nom de l'autre est révolution.

L'ESNSIT MUVIlAU

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