RESUME
La noblesse russe n'a joué qu'un rôle insignifiant. Cette formule : « Le tmr a ordonné, les boyards ont conseillé, » « Velikiisgoçoudar îiakasal boïari, prigovorili, » en la supposant authentique, ne reçut jamais d'application sérieuse. Les princes de la descendance de Hurik le Normand, — dont la dynastie régna presque sans interruption en Kussie, jusqu'à l'avènement des Romanoff, au dix-septième siècle 1 , — formèrent, il est vrai, avec les
1 La dynastie de Rurik s'éteignit avec Fédor Ivanovitcb, en 1598. lions Godouuoff usurpa la couronne entre deux assassinats. Il péril lui-même empoisonné en 1605. Son fils, qui lui succéda un moment, fut renversé par le moine Otrepieff (le faux Dmitri). La Russie, accablée de maux et sans chef, recourut à l'élection. Elle nomma Michel Romanoff, fils de Philarète, métropolitain de Moscou. La dynastie des Homanoff a gouverné la Hussie pendant un siècle et demi, de 1615 à 1762. À la mort de l'impératrice Elisabeth, son dernier représentant, elle fut remplacée par celle de IIolstcin-Goltorp, qui lui était alliée par mariage. Pierre 111 était neveu d'Elisabeth par sa mère Anne, duchesse de Holslein-Gottorp, tille de Pierre le Grand. — C'est la dynastie actuelle, toute remplie de sang allemand, mêle à un imperceptible filet de sang russe.
nobles héréditaires, une sorte de contre-poids à l'autorité des grands princes de Moscou. Mais cette pondération ne subsista que jusqu'à l'avènement du tzarisme. Ivan III fit pour la Kussie ce que Henri VII fit pour l'Angleterre, — Ferdinand V pour l'Espagne, — Louis XI pour la France : il détruisit le système féodal, fortifia le principe monarchique, et commença l'organisation politique de la nation. Ivan IV poursuivit cette tâche par tous les moyens de destruction que put lui fournir sa cruauté. Mais c'est à Pierre l tr qu'il était réservé d'achever l'œuvre de la centralisation tzarienne. Ce prince est à la fois tzar, pontife, juge, bourreau. Tous les fronts s'inclinent sous son sceptre ou sous sa hache. La classe des boyards, — si elle exista jamais dans l'histoire russe — (je ne dis pas le nom, mais la chose : boyard signifie grand; la république de Novogorod eut les siens, comme la principauté de Moscou et l'empire de Russie), — la classe des boyards, dis-je, — considérée comme puissance aristocratique, disparut sous cette étreinte. Elle fut remplacée par celle des gens de cour, — caste dangereuse, — elle peut tuer dans l'ombre, -- mais qui n'a, officiellement, aucune importance. Les meurtres de Pierre III et de Paul I" surgirent de conspirations de palais, de passions et de convoitises privées, non d'un travail politique. Le pouvoir autocratique, préparé par les Ivan, apparaît sous Pierre I er dans toute sa virtualité. Ce tzar de génie l'applique presque exclusivement à la réforme violente des mœurs de son peuple. Sous cette manipulation terrible,
LA SAINTE RUSSIK 211
les derniers vestiges du byzantinisme disparaissent ; — les barbes et les kafetans tombent; — au titre oriental de tzar succède le nom européen d'empereur; — une fenêtre est ouverte, par Pétersbourg, à l'air de l'étranger,— et l'influence allemande inaugure un règne qui durera cent cinquante ans.
L'autorité monarchique, sous les successeurs de Pierre, s'accrut, — au dehors, par la conquête, — à l'intérieur, par la généralisation de la bassesse. Servitude, corruption, fanatisme,— enseignés et maintenus par le knout : — tel est le tableau monotone offert sans discontinuité par l'empire russe, à dater de l'installation du tzarisme.
Mais, à coté de cette puissance meurtrière et visible, s élève en silence une autre force. Les premiers écrivains russes, — bien qu'emprisonnés dans le cercle étroit de l'adoration souveraine, — laissent percer le mépris du passé, l'espérance de l'avenir. Ces tendances se caractérisent énergiquement sous Alexandre. La discussion essaye de pénétrer dans la littérature. Sévèrement châtiée en Pouchkine, elle erre sans toit au gré du despotisme, suivant l'expression même du poëtc; elle n'abdique pas toutefois, elle attend
Perrière la noblesse épuisée, se forme laborieusement une classe qui n'est pas encore la bourgeoisie, bien qu'elle ait reçu ce nom de Catherine 11, mais qui va devenir un tiers état où la rénovation sociale puisera des promoteurs convaincus. La glèbe révèle les souffrances do son sort amer, de sa destinée marâtre, par des émeutes
sanglantes et des exécutions de seigneurs. En arrivant au trône, dont le meurtre vient de précipiter son père, et où, plus d'une fois, sa conscience inquiète croira retrouver cette ombre infortunée, Alexandre est forcé de compter avec le temps et de lui abandonner un gage. Il déclare l'existence du servage une honte, promet de ne pas l'aggraver, de l'adoucir même; mais il ne fait rien pour l'effacer. Libéral au début, aristocrate à la fin, inconséquent toujours, ce prince, que Napoléon, — par un jugement sévère *, mais non dépourvu de justesse et de justice, —appelait un Grec du Bas-Empire, surexcite sans la satisfaire l'idée de liberté. Il voit et laisse organiser autour de lui des sociétés secrètes, imbibées de l'esprit nouveau, qui le vouent au poignard sous la crainte duquel il périt. Son successeur arrache un pouvoir disputé aux mains d une révolution. Les hommes de décembre 1825 furent les pionniers d'une civilisation dont le travail littéraire avait préparé l'avènement. La plume devança lepée. « Je suis citoyen avant tout : » « la né poète a graje danine, » s'était écrié Kyléïef.
Alexandre avait reconnu les nécessités modernes.
1 La personnalité d'Alexandre eut son côté poétique, — une certaine chevalerie de cœur et des tendresses d'instinct. Pour rendre la Hussie heureuse, il l'eût fait libre, s'il l'avait pu sans briser la tradition et diminuer son propre principe 11 s'effraya de la tâche et du sacrifice Cela est arrivé de nos jours à un autre autocrate, — à he IX. Ce pontife cul aussi le désir d'émanciper ses peuples; il tenta l'épreuve, sévit entraîné, et recula devant les conséquence*. Toutes ces infaillibilités se heurtent fatalement au même obstacle.
Nicolas les nie. Fier de sa beauté, énivré de sa puissance, plein de sa fortune, il règne sous l'empire de ce vertige,
— exagérant Pierre dans la centralisation et marchant de pair av$c les Ivan dans la répression.
Russifier, — par la force, — au profit de l'autocratie, la pensée, la croyance et l'Europe : tel fut son rêve ; — rêve grandiose et fantastique, digne de son orgueil , supérieur à son génie. Toutefois cette politique draconienne,
— dont l'infusion démocratique du sang polonais dans les veines russes fut l'acte le plus important, — ne peut barrer le passage à l'esprit nouveau. Le besoin d une pensée libre, aussi impérieux dans la vie des peuples,
— le moment venu, — que celui de la respiration même, pousse à diverses reprises vers l'Occident une foule d'individualités remarquables. Les entraves mises à la délivrance des passe-ports accroissent I émigration au lieu de la limiter. Elle va former à l'étranger un noyau de résistance , marchant sous un même drapeau au but commun de l'émancipation libérale. — La jeune Russie voit s'ouvrir une tribune libre, où elle peut parler, — où elle parle déjà *.
-* Les ouvrages publiés par l'émigration russe se multiplient. Nous citerons :
La Russie sous Nicolas I", par M. Ivan Golovine;
La Russie el les Russes, par M. Nicolas Tourguéniefl";
Mémoires d'un prêtre russe t par M. Ivan Golovine;
Mémoires d'un Russe, par M. A. Ilcrzen ;
Mémoires d'un chasseur, par M. Ivan Tourguénieff;
U Russie sera-t-elle catholû/ue? par le prince Gagarin : — VÉtoile
24i LA SAINTE RUSSIE
D'autre part, les éducations industrielles formées à l'étranger, les méprises uni\ersitaires impossibles à prévenir en face des courants naturels de l'opinion , les guerres entreprises au nom de Tordre, commencent l'initiation intellectuelle du peuple russe. La critique s'éveille. Palpitante sous les ciseaux d'une censure impitoyable, — - elle lui échappe par la ruse et le manuscrit, — quelquefois par l'audace et le sacrifice. Leslavisme, double formule d'opposition du moscovitisme contre le germanisme, de l'esprit moderne contre l'ancien, apparaît, portant une arme à double tranchant, qui, dans la main du tzar, menace l'Europe, — dans la main de la nation, le tzar. Ce dernier, au faîte de la puissance humaine, se sent pris de faiblesse. Le principe dont il émane a perdu de sa séve. Chacun, — môme les plus proches voisins de l'idole, les intimes, les séides, disent tout bas « que ce régime a fait son temps, qu'il faut que cela change, qu'il est imjwssible d'aller plus loin. » Celui qui écrit ces lignes a entendu ces paroles de la bouche des hommes qui dirigent l'administration et la police,— des hommes d'État les plus inféodés au système, de ceux-là mêmes qui, ayanl été les instruments aveugles du passé, sont plus directe ment menacés par l'avenir. Des oppositions se formeiit parmi cette noblesse si longtemps frappée de mutisme et d'anéantissement. Il en sort une classe, — frondeuse et
populaire, revue mensuelle, publiée en Angleterre par M. A. Ilerzen.
Enfin les nombreuses brochures sorties des presses de l'imprimerie rosse de Londres.
boudeuse à la fois, — blâmant avec amertume et s'isolant par système, — composée d'hommes à idées, à énergie, à foi, à rancune, qui recrute autour d'elle la jeune génération.
Un Polonais, un apôtre, Mickiévicz, lut le premier à le proclamer :
« L'esprit ancien, cet esprit terrible, cet esprit souverain de la Russie, n'a pas la même force; l'esprit des Bohèmes et des Polonais s'est déjà infiltré dans l'Ame russe. Un général, — s'il exécute encore Tordre impitoyable du souverain, commence déjà à sentir le besoin de justifier cet ordre devant sa propre conscience; il ne croit plus à l'infaillibilité morale de l'empereur; quelquefois même il cherche à modifier cet ordre, — et cet*» petite modification, que chaque chef, — que chaque employé apporte à son service, prouve déjà l'immense changement qui s'opère en Russie. »
Cela se disait, en au Collège de France.
Depuis, le temps a marché, les idées aussi.
Dans un mémoire secret de M. Liprandi sur les conspirateurs de 1849-50, il est dit :
« Les élèves de divers collèges ont les têtes emportées : ils sont imbibés des systèmes les plus extravagants : chaque môt, chaque ligne, qui sortent de leur esprit, respirent ces doctrines pernicieuses dont ils ne conçoivent pas souvent eux-mêmes les conséquences terribles.»
Dans un autre document, entouré d'un égal mystère, se rapportant à la même conspiration, et soumis à la
LA SAINTE ItUSSIE
commission présidée par le général Nabokoff, on trouve ce passage :
<« C'est en s abandonnant aveuglément à ces utopies qu'ils se croient appelés à remanier toute la vie sociale, toute l'humanité, et ils sont prêts à &é faire les apôtres et les martyrs de cette malheureuse déception. On peut s'attendre à tout de la part de gens pareils; rien ne les arrêtera jamais, car, dans leur idée, ils ne travaillent pas pour eux-mêmes, mais pour l'humanité, — non pour le présent, mais pour l'avenir. »
En Russie, la lecture des philosophes français et des panthéistes allemands est un crime d'Etat. Des divers chemins qui mènent en Sibérie, c'est l'un des plus sûrs. Cependant ces livres sont dans toutes les mains; la jeunesse les médite et s'en pénètre.
« Je fus très surpris, me dit M. Platon Tchikatcheff, en allant voir, à l'école de droit de Pétersbourg, mon neveu, garçon de dix-neuf ans, de le trouver en possession des Questions économiques de Proudhon.
« Lui ayant demandé, d'un ton sévère, comment il s était procuré ce livre :
a — Je le tiens, me réponditnl, d'un de mes camarades; ils en ont tous. »
Un écrivain russe, Iscander, dans une brochure, grosse de vérités, en fait la remarque ! :
« La Russie, dit-il, paraît si tranquille, qu'on a de la
» Du (IMoppemmt de* M*»* rtoohilkmiuiire* m llMtie. mi
LA SAINTE RUSSIE Ul
peine à croire qu'il s'y passe quelque chose. Peu de gens savent ce qui se fait derrière le linceul dont le gouvernement couvre les cadavres, les taches de sang, les exécutions militaires, — disant avec hypocrisie et arrogance qu'il n'y a ni sang ni cadavres derrière ce linceul. »
Un autre penseur, un Russe aussi, qui connaît son pays pour l avoir étudié sous tous ses aspects, pendant toute sa vie, me disait :
« On ne peut indiquer le moment précis de l'avénement définitif des idées révolutionnaires; mais cet avènement est proche, et il revêtira une forme nouvelle, spéciale, inconnue au reste de l'Europe : la forme nme. H se produira au nom d'une triple unité, — l'unité politique, l'unité administrative, l'unité intellectuelle. — Gouverner, administrer, penser à la russe: — telle sera sa formule. Tout le monde s'entendra pour détruire un système condamné par l'esprit des temps; — fantôme armé, capable encore d'inspirer la terreur, mais impuissant déjà à exciter un seul battement, à faire vibrer une seule fibre dans lame humaine. — 11 y aura ensuite de grandes luttes : — les hommes du progrès voudront faire du nouveau, — une partie de la secte des slavisnophiles revenir à l'ancienne Russie, à la Russie des Ivan, — et le peuple prendra en mains la hache de Robespierre; il abattra les blasons et les têtes. »
Certains publicistes, — d'ailleurs esprits éminents et observateurs ingénieux, — encore tout remplis des souvenirs du règne de Catherine II, — se sont créé, sans
sortir de chez eux, une Russie de convention qu'ils ont condamnée au silence absolu, à l'immobilité éternelle*.
En contact avec les chancelleries, mais étrangers aux choses mêmes, ils n'ont vu de ce pays que ce que le gouvernement russe a bien voulu leur en montrer, — ce que Potemkin faisait admirer à Catherine II sur la route de Kherson, — ce que l'héritier de Nicolas vient de laisser entrevoir à l'Europe dans les splendeurs étudiées du sacre. Non, la Russie n'est pas qu'un désert de glace immobile et froid comme elle. Retardée dans son développement par un despotisme qui eut sa raison d'être, mais qui l'a perdue depuis longtemps, — force hier, obstacle aujourd'hui, impossibilité demain,— elle marche, — elle creuse en dessous comme la sape et la mine, — accomplissant sous les yeux de ses maîtres, malgré eux et contre eux, la loi providentielle de 1 humanité.
Dans sa récente publication : a La Russie sera t-elle catholique? j» le prince J. Gagarin, — un ennemi né de la révolution, — ex-secrétaire de l'ambassade russe à Paris, — aujourd'hui père de la compagnie de Jésus, — nous dépeint son pays tel que nous l'avons vu, tel qu'il est.
Les idées révolutionnaires ont pénétré en Russie; elles se sont introduites dans la littérature, sous la forme de la satire, dans la politique sous le manteau du sla-
• Voir l'article que le Journal des Débats a consiciv à l'examen i\e la première édition «lu Tzar Ricolas et de la Sainte Russie. H janvier 1855. — - Art. Cimllier-FleunO
visme, dans les écoles sous le nom d'enseignement national. Elles sont au cœur de l'empire.
« Le mouvement provoqué par Pierre P r , dit le prince Gagarin, a introduit dans le pays bien des idées favorables aux progrès de la révolution, L'incrédulité avait déjà fait de grands ravages dans les hautes classes de la société russe avant le règne de Catherine II; à cette époque, l'esprit à l'aide duquel les encyclopédistes sapaient toutes les bases de l'ordre social en France et préparaient le triomphe de la révolution dominait à Pétersbourg; et, à l'heure où nous sommes, il n'est peut-être pas de pays en Europe où l'on compte encore autant de voltairiens.
« Sous l'empereur Alexandre, les idées de liberté qui faisaient fermenter tant de jeunes têtes en France, en Allemagne, en Italie, en Espagne, ne sont pas restées étrangères à la Russie, et les sociétés secrètes ont commencé dès lors à y devenir nombreuses et puissantes. Sous le règne de Nicolas, les progrès de l'esprit révolutionnaire, pour être moins apparents, n'en ont pas été moins rapides et moins terribles. La philosophie allemande et surtout les idées de Hégel, dans ce qu'elles ont de plus radical et de plus extrême, se sont propagées en Russie à l'aide de l'enseignement universitaire et sous la protection du gouvernement lui-même.
« Si l'on veut s'en faire une idée, on n'a qu'à parcourir les brochures que M. Ilerzen publie en langue russe à Londres. Je ne voudrais pas dire un mot qui pût blesser cet écrivain, je rends hommage à son talent qui le met
250 LA SAINTE RUSwSIE
tout à fait hors ligne; je vais plus loin, je ne puis m'empêoher d'éprouver une certaine sympathie douloureuse pour cet esprit véhément et ulcéré, pour cette intelligence hautaine et ce cœur indompté. Dans le premier numéro de son Étoile polaire, il a publié en traduction des lettres d'adhésion qui lui avaient été adressées par les hommes qui s'intitulent les chefs de la démocratie européenne. Ces lettres, signées Ledru-Rollin, Proudhon et Mazzini, comparées aux pages des révolutionnaires russes, ont quelque chose de calme, de doux et de poli; c'est un contraste qui peut servir à mesurer la différence qu'il y a entre le principe révolutionnaire, tel qu'il est compris dans l'Europe occidentale, et tel qu'il serait mis en pratique en Russie. J'appelle ensuite l'attention sur la correspondance de Bélinsky et de Gogol : ce peu de pages en apprendra plus que de longs volumes.
« En voilà assez sur les progrès que la révolution fait en Russie par l'influence des idées européennes, il nous faut envisager maintenant les alliés qu'elle trouve dans le vieux parti moscovite.
« Le fantôme qui exerce le plus de séduction ou plutôt de fascination sur ce parti, c'est la triple unité, religieuse, politique et nationale, dont il voudrait assurer le triomphe en donnant à chacune de ces unités la môme extension pour les identifiertoutes les trois entre elles. Ce principe s'applique à la politique intérieure aussi bien qu'à la politique extérieure.
« A l'intérieur, il s'agit de faire disparaître toutes les
différences religieuses, politiques et nationales, qui s'opposent à une parfaite uniformité dans l'empire. Pnr conséquent, toute agrégation religieuse qui n'est pas soumise à l'autorité du synode est considérée comme dissidente et doit cesser d'exister; toute nationalité distincte doit être
absorbée parlanationalité russe; tout privilège, tout vestige des anciennes organisations politiques, des droits autrefois attribués à des provinces ou à des royaumes aujourd'hui réunis à l'empire, tout cela doit être mis à néant, alin de faire régner dans l'intérieur de la Russie la plus complète uniformité religieuse, politique et nationale, ou, pour me servir des termes adoptés, l'orthodoxie, l'autocratie et la nationalité.
« A l'extérieur, cette politique a un programme parfaitement en harmonie avec les mômes principes. 11 y a hors de l'empire, c'est-à-dire hors de la sphère de l'autocratie, des populations qui se rattachent aux sujets russes par les liens d'une fraternité nationale et religieuse. Tous les chrétiens orientaux, de quelque nation qu'ils soient, tous les Slaves, à quelque Église qu'ils appartiennent, doivent venir se fondre dans la grande unité politique, c'est-à-dire faire partie de l'empire russe où s'achèvera sur eux l'œuvre d'assimilation: De sorte que, l'orthodoxie, l'autocratie et la nationalité, les trois unités, religieuse, politique et nationale, ayant toutes la même extension et embrassant les mêmes individus, la liussie doit nécessairement devenir le grand empire slave et orthodoxe. Ce plan est simple et grandiose; il
est fait pour flatter tous les instincts et toutes les passions de ceux auxquels il s adresse.
« On voit déjà ce qu'il y a de révolutionnaire dans ce vaste projet. Il ne faut pas s'y tromper : dans la pensée même des chefs de cétte école, l'autocratie n'est qu'un instrument de conquête, une arme pour le combat, une dictature à laquelle est confié le soin de réunir en un seul corps tous les peuples slaves et tous les chrétiens orientaux; mais, lorsque le moment sera venu, il ne sera pas difficile, pour se débarrasser de l'autocratie, de trouver dans le principe de la nationalité des doctrines politiques très-radicales, très-républicaines, très communistes, doctrines qui, pour être aujourd'hui sur le second plan, n'en ont pas moins d'importance aux yeux des initiés.
« Il en est de même de l'orthodoxie; ce qu'on aime en elle dans le sein du parti, c'est cette identification de la religion avec les intérêts politiques et les passions nationales. Ces étranges chrétiens ont des idées fort peu arrêtées sur la divinité de Jésus-Christ, et, à vrai dire, ils se préoccupent bien moins de la vie future et des moyens d assurer leur bonheur éternel que de la prépondérance que leur Église pourrait exercer dans le monde. Pour s'en convaincre, il n'y a qu'à voir la facilité avec laquelle ces partisans si véhéments de l'orthodoxie s'entendent avec les adeptes de la philosophie de Hégel sur les rapports de l'Église et de l'État.
« Enfin, il n'est pas jusqu'au principe de la nationa
litc qui no soit détourné de sa voie naturelle pour servir d'instrument à la révolution.
« Si l'on voulait sérieusement donner satisfaction aux intérêts de nationalité slave, on se préoccuperait également delà nationalité serbe et de la nationalité bohème. Ou laisserait ces formes diverses de la nationalité slave se développer librement l'une à côté de l'autre, et réagir librement Tune sur l'autre en s'appropriant les meilleurs résultats de la civilisation européenne. Mais non : ce développement naturel, spontané et historique, n'est pas ce que se proposent les fougueux panslavistes que nous avons en vue. Ce qu'ils veulent, c'est imposer leur théorie par la violence, façonner la société d'après des principes abstraits qu'ils se sont forgés eux-mêmes, et qu'ils prétendent retrouver dans le caractère des Slaves pour leur donner une apparence de légitimité.
« Ce que nous venons de dire suffit pour faire reconnaître ce qui se cache sous ces mots pompeux d'orthodoxie, d'autocratie et de nationalité. Ce n'est que la forme orientale de l'idée révolutionnaire du dix-neuvième siècle. Si vous comparez le vieux parti moscovite avec la jeune Italie, vous serez frappé de la ressemblance. Là, comme ici, sous des dehors divers, c'est l'unité politique, religieuse et nationale qu'on poursuit, et, au fon l de toutes ces préoccupations, vous retrouverez toujours la même idée, ou, comme on dit en Italie, l'idée. Or cette idée, il n'est pas difficile de la reconnaître, c'est la révolution. Je doute seulement que les révolutionnaires de
l'Occident et les révolutionnaires italiens eux-mêmes aient jamais proposé quelque chose de mieux combiné pour agir sur les masses et pour les entraîner que le panslavisme, cette coalition dans laquelle chacun entre avec ses préférences et ses arrière-pensées, ajournant au moment du triomphe la réalisation complète ^le ses opinions. Il y a là des républicains qui acceptent l'autocratie comme une dictature bonne pour le moment, et se promettent bien d'en avoir bon marché le lendemain de la victoire. Il y a de bons chrétiens qui s'imaginent en voir sortir la liberté de l'Église et le triomphe de l'Évangile. Il y a des politiques qui exploitent toutes ces passions, toutes ces illusions, au profit de leur ambition; mais l'idée révolutionnaire n'en fait pas moins son chemin. »
Nicolas, à son lit de mort, a résumé d'un mot la position de son héritier.
— Votre tâche sera lottrdel lui a t-il dit.
Lourde, en effet, et telle qu'aucun tzar n'en aura porté de semblable.
Le règne d'Alexandre II, — prince dont l'éducation, les mœurs, le caractère, les actes connus, permettent de tout espérer, — a commencé comme tous les règnes par une amnistie; — il se continuera par une réforme qui purifiera l'administration, organisera la justice, vivifiera l'Église pétrifiée dans sa servitude, émancipera la bourgeoisie et détruira la glèbe, ou il se terminent par une de
ces soudaines commotions qui déconcertent toutes les prudences, et auprès de laquelle, — pour nous servir d'un mot connu, mais singulièrement juste et expressif, — la Révolution de 9o n'aura été qu'une fade idylle.