JUIFS POLONAIS
En 1846, je me rendais à Pétersbourg, avec le prince Démidoff, par Kœnigsberg et Kovno. Au premier relais de poste polonais où nous arrivâmes en quittant la frontière prussienne, je fus frappé de l'aspect d'indescriptible misère de la population juive. Tandis qu'on changeait les chevaux de notre berline, des femmes, des vieillards, des enfants déguenillés ou dans une nudité complète, — hâves et sales à faire horreur, — se ruaient sous les roues des voitures et les pieds des chevaux pour nous approcher plus vite et de plus près, en murmurant des paroles d'impatiente prière et de supplication fébrile. Comme leur nombre augmentait sans cesse, un soldat russe sortit d'une remise, armé d'un long fouet qu'il se mit à promener à tour de bras, avec une indifférence stupide, sur les membres nus de ce troupeau effrayé.
Indigné de la brutalité de cet homme, je lui adressai en français quelques remontrances, que le prince Démidoff prit la peine de lui traduire.
Le soldat me regarda d'un air surpris, sans quitter son fouet ni cesser de frapper.
« Jevreï polskaïa, sabaka! » dit-il (Juifs polonais, — des chiens 1 .)
Le prince Démidoff mit un terme à cette scène odieuse, en chargeant le rabbin de distribuer une petite somme à ces malheureux. La foule, à cette vue, franchissant tous les obstacles, et bravant le fouet du bourreau-automate, se précipita vers le rabbin avec des cris frénétiques.
On s'étonne que les juifs usent de ruse envers leurs oppresseurs. Ce qui devrait surprendre davantage, c'est qu'ils ne soient pas gonflés de plus de venin. Leur martyre commence à la naissance et finit à la mort.
La police, par mille extorsions, ruine ceux que le recrutement ne dévore pas. Le juif des provinces polonaises tremble devant son ombre. Sa vie est un long frisson. Dans les villes, il n'a le droit de fréquenter ni les cafés ni les jardins publics, et, s'il prend place dans une diligence, tout voyageur peut l'en faire descendre. Il ne peut résider en Russie d'une manière permanente, ni s'y arrêter plus que le temps nécessaire à ses transactions commerciales. Le séjour des deux capitales, — Moscou et Saint-Pétersbourg, — lui est complètement interdit. En Pologne, l'autorité lui désigne les rues qu'il doit habiter. Astreint, par les préceptes de sa loi religieuse, à s'abstenir de tout travail les jours de sabbat et de grandes fêtes; celui qui exerce un métier public, — tel que cabarelier, par exemple, — doit se faire remplacer, ces jours-là, par
des chrétiens. Or l'un des derniers actes de la longue et opiniâtre persécution dirigée contre la race israélile a été d'interdire aux chrétiens de servir les juifs.
Jusqu'ici les femmes avaient conservé un costume spécial; elles attachaient à cette coutume une idée pieuse. — Pour ceux qui n'ont pas de patrie, la patrie est dans les usages qui consacrent la tradition. — Ce droit leur a été ravi comme les autres.
Les juifs âgés de plus de soixante ans ont toutefois obtenu la permission de porter l'ancien vêtement, mais ea payant cette immunité.
m APPENDICE