PAGE 62 - L'INCENDIE DU GAST I N OI-DVOR
En avril 1 826, l'empereur étant à son magnifique château de Tsarsko-Sélo, il y eut une grande revue de trou pes. Au moment où tout le monde était attentif au beau spectacle de ces masses d'hommes, en brillante tenue, obéissant au commandement avec une pontualité et un accord merveilleux, on vit arriver quatre hommes en kafetans et à longue barbe. Ils s'avancent résolûment, s'adressent à des officiers supérieurs et demandent à parler au monarque. Une telle prétention n'est nulle part plus difficilement accueillie qu'en Russie, où les classes sont séparées par des distances souvent infranchissables, et où tout ce qui est inusité devient par cela môme suspect. La vérité, si elle veut arriver au trône, doit essayer de se faire jour à l'aide d'issues mystérieuses. Là où tout le monde vit d'abus, chacun craindrait, en ne décou-
1 Cour des marchands étrangers. Ce vasle bazar a quelquefois été appelé le Palais -Itoyal de la Russie ; suivant nous, les deux établissements se ressemblent à peu prés comme la civilisation russe ressemble à la civilisation française.
rageant pas les communications officieuses, d'attirer sur soi-même les embarras qu'il n'aurait pas évités à un collègue. Les hommes à barbe furent donc assez mal reçus. On ne manqua pas de leur dire que leur demande était insensée, et on les somma d'en faire connaître préalablement l'objet.
Rusés comme la plupart des hommes du peuple russe, ils ne donnèrent pas dans le piège, mais se contentèrent de déclarer que l'affaire était de la plus haute importance et qu'ils n'en feraient part qu'à Sa Majesté.
Cet entretien n'échappa pas à l'œil perçant du jeune tzar, qui ordonna de lui amener les mougiks. Ceux-ci paraissent, s'inclinent jusqu'à terre, puis l'un d'eux prend hardiment la parole pour expliquer ce qui les amène.
Ils viennent dévoiler les déprédations qui ont lieu à Cronstadt, sous les yeux du directeur de la marine, frère du chef de l'état-major général de la flotte. Le bazar de la ville (Gastinoi-Dvor) est, disent-ils, encombré d'effets appartenant à la couronne et dérobés de ses magasins, de ses chantiers, de ses arsenaux, de ses navires : ces objets sont entassés dans les bouliques, derrière de fausses cloisons, où l'on introduit clandestinement des acheteurs à bas prix. Des ancres, des cables, des canons même, passent ainsi à l'étranger, au détriment du trésor. L'empereur, malgré les expériences déjà faites, se montre incrédule; mais les paysans insistent: ils sont sûrs de ce qu'ils avancent.
En présence de leur insistance, et d'accents tout pleins de vérité, l'empereur ordonne à l'un de ses aides de camp, Michel Lazaref, capitaine de vaisseau (aujourd'hui vice-amiral), de prendre trois cents hommes, de se rendre à Cronstadt, et d'investir inopinément le Gastinoi- Dvor. L'ordre est rempli, le fait confirmé, le brigandage rendu palpable. Nicolas prescrit alors de poursuivre les coupables avec toute la rigueur des lois. Mais, dans la nuit du 21 juin suivant, une lueur rouge éclaire le ciel jusqu'aux approches de la capitale, et, le lendemain, on apprend au palais d'hiver qu'un incendie a consumé le Gastinoi-Dvor de Cronstadt, ainsi que d'immenses provisions de bois de construction, de cordages, de chanvre, de goudron, etc. Le Journal de Saint-Pétersbourg ne fit pas mention du désastre, et l'on n'en connut jamais les vrais auteurs l . *fi
1 Schniulcr : Histoire intime de la Russie sous tes empereurs Alexandre et Nicolas.