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PAGE 77 - LA RUSSIE JUGÉE PAR DES RUSSES

Un révolutionnaire russe, M. Bakounine, a peint en quelques traits, avec la plume amère du proscrit, l'état actuel de son pays. Cette esquisse, empreinte de passion et de colère, renferme néanmoins certaines appréciations contre lesquelles ne s'incrira en faux aucun des hom mes qui connaissent la Russie officielle.

« Nous sommes encore un peuple esclave, dit M. Bakounine; chez nous point de liberté, point de respect pour la dignité humaine. Nuls droits, nulle justice, nuls recours contre l'arbitraire. Nous n'avons rien de ce qui constitue la dignité et l'orgueil des nations. — Il est impossible d'imaginer une position plus malheureuse et plus humiliante. A l'extérieur, notre position n'est pas moins déplorable. — Exécuteurs passifs d'une pensée qui nous est étrangère, d'une volonté aussi contraire à nos intérêts qu'à notre honneur, nous sommes craints, haïs, j'allais dire méprisés, — car on nous regarde comme les ennemis de la civilisation et de l'humanité. Nos maîtres se servent de nos bras pour enchaîner le

m APPENDICE

monde et pour asservir les peuples, et chacun de leurs succès est une nouvelle tache ajoutée à notre histoire.

« Depuis 1815, y a-t-il une seule cause noble que nous ayons appuyée, une seule grande iniquité politique dont nous n'ayons été les instigateurs et les complices?

« On croit généralement, en Europe, que nous formons avec notre gouvernement un tout indivisible; que son système, oppresseur au dedans et envahisseur au dehors, est l'expression parfaite de notre génie national.

« U n'en est rien; — non, le peuple russe ne se sent pas heureux; nous sommes gouvernés par une main étrangère, par un souverain d'origine allemande, qui ne comprendra jamais ni les besoins ni le caractère du peuple russe, et dont le gouvernement, mélange singulier de brutalité mongole et de pédantisme prussien, exclut complètement l'élément national ; — de sorte que, privés de droits politiques, nous n'avons pas même cette liberté naturelle, dont jouissent les peuples civilisés, et qui permet du moins à l'homme de reposer son cœur dans un milieu indigène, et de s'abandonner pleinement aux instincts de sa race. -M-.c-**fah

« Aucun mouvement ne nous est permis; il nons est presque défendu de vivre, car toute vie implique une certaine indépendance, et nous ne sommes que des rouages inanimés de cette machine d'oppression et de conquête qu'on appelle l'empire russe.

« Une nation faible, épuisée, pourrait avoir besoin de mensonges pour soutenir les misérables restes d'une in-

telligence qui s'éteint ; mais la Russie n en est pas là, Dieu merci ! Elle n'a qu'à renverser les obstacles dont on l'entoure, pour se manifester dans sa beauté primitive.

« La Russie n'est pas seulement malheureuse; elle est mécontente aussi.

« Les affaires du pays vont horriblement mal ; — c'est une complète anarchie avec les semblants de Tordre. Sous les dehors d'un formalisme hiérarchique excessivement rigoureux, se cachent des plaies hideuses. Notre administration, notre justice, nos finances, sont autant de mensonges; — c'est l'organisation en grand, une organisation pour ainsi dire étudiée et savante, de l'iniquité et du pillage, car tous les serviteurs du tzar, depuis ceux qui occupent les plus hautes fonctions jusqu'aux plus petits employés de districts, ruinent, volent le pays, commettent les injustices les plus criantes, les plus détestables violences, sans la moindre honte, au grand jour.

t L'empereur se donne bien quelquefois les airs de vouloir arrêter les progrès de cette affreuse corruption ; mais comment supprimerait-il ce mal, dont la cause principale est dans le principe de son gouvernement? Et voilà le secret de sa profonde impuissance pour le bien î Rien ne lui réussit. — N'ayant pour fondement que la vénalité et la peur, — le pouvoir en Russie s'affaiblit chaque jour par sa propre action; il s'agite, il se démène, il change à chaque instant de projets et d'idées. 11 entre-

prend beaucoup de choses à la fois; mais, seule, la puissance du mal ne lui manque pas, et il en use largement. Étranger et hostile au pays, dans le pays même, il est marqué pour une chute prochaine. »

Le discours dont nous venons de donner la substance ayant été communiqué par le prince russe *** au duc de ***, ministre des affaires étrangères de Toscane, ce dernier formula les questions suivantes, que nous publions avec les réponses, — comme un curieux appendice aux appréciations de M. Bakounine.

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