Y A-T-IL UNE NOBLESSE RUSSE
La noblesse russe est héréditaire et personnelle.
La noblesse héréditaire se divise en six classes : 1° noblesse octroyée par le tzar ; 2° noblesse militaire; 5° noblesse attachée au service du gouvernement ; ¥ familles nobles étrangères naturalisées ; 5° familles titrées ; 6° noblesse ancienne.
Cette dernière, noyau de quelques grands noms qui subsistent encore, compte parmi ses ancêtres les boyards qui partageaient autrefois l'autorité avec les grands princes de Kief, de Novogorod et de Moscou. Puissance éteinte, elle se replie sur elle-même, vit de souvenirs plus que d'espérances, boude les autocrates et s'isole du trône, à qui elle reproche son entourage de parvenus et d'étrangers, Niemtzi (Allemands). Elle est la tête de ce qu'on nomme le vieux .parti russe ; sa capitale est Moscou ; elle désavoue Pétersbourg, qu'elle appelle avec dé-
dain la fenêtre de l'étranger, le nid d'outre-mer morskoïe gniesdo) 1 .
Animée d'un patriotisme ardent, cette classe est capable de tous les sacrifices, — fortune et vie comprises; — mais ce dévouement s'applique à la Russie, non au tzar.
La noblesse personnelle s'acquiert par le tchine *. Tout individu admis dans l'une des quatorze classes dont il se compose aujourd'hui — (il en compta seize lors de sa fondation, due à Pierre 1"),— tout homme, dis-je, investi du tchine, est, de fait, en possession de la noblesse personnelle. À la huitième classe, qui, dans l'ordre civil, donne le titre d'assesseur de collège, et, dans Tordre militaire, le grade de major, la noblesse devient héréditaire. L'octroi de certains ordres implique aussi la noblesse.
Ainsi se forme et s'entretient cette corporation. Quant à ses privilèges, à ses droits, à son influence, ils sont loin d'avoir l'importance qu'on leur attribue. Les boyards, ces hommes qui, dans l'opinion vulgaire, pèsent de tout le poids de leur fortune et de leur crédit sur les souverains, sont de l'invention des écrivains occidentaux. Point de boyards en Russie : un maître et des esclaves. Pour le tzar, le gentilhomme n'a pas une valeur autre
1 La cinquième partie de la population de Saint-Pétersbourg c^l composée d'étrangers, et la moitié de celle cinquième partie d'Allemands.
* Le tchine est la classification, sur une base commune, des fonctions militaires et civiles.
que le serf. C'est un préjugé de croire que le noble, exempt des peines corporelles, ne peut être privé de l'honneur ni de la vie sans un jugement de ses pairs. Un gentilhomme, comme tout autre Russe, peut être emprisonné, jugé par n'importe qui, privé de tchine et d^ noblesse, et soumis à la honteuse flagellation des verges. A la vérité, on ne le condamne à une peine corporelle qu'après avoir déclaré qu'il cesse, à la minute même de l'énoncé du jugement, d'appartenir à la noblesse.
L'importance du gentilhomme ne résulte donc nullement de son titre nobiliaire; elle tient au rang qu'il occupe dans le service et surtout dans les bonnes grâces du souverain. En Russie, — suivant le mot de Paul I", — l'homme puissant est celui à qui l'empereur parle, et sa . puissance dure autant que la parole qu'il entend. Il peut bien, à la suite d'une intrigue de palais, ou en sortant d'une orgie, étrangler son maître, lorsque celui-ci est malheureux comme Pierre III ou insensé comme Paul I* r , mais, du vivant des tzars, et dans les conditions normales de l'autocratie, il n'a aucune force propre; il ne représente qu'un rouage passif de l'immense machine qu'une volonté unique met en action. Pur jouet du caprice, instrument fragile de la faveur, l'autocrate l'élève ou l'abaisse à son gré, le comble d'honneur par un sourire ou le couvre d'ignominie avec un mot. — Des serfs titrés, tels sont les gentilshommes russes.
Les faits cités plus loin mettront cette vérité dans tout son jour.
Sans défense contre les excès du pouvoir absolu, — le noble est sans racines parmi le peuple, dont l'exploitation à outrance constitue la base de son bien-être et de sa richesse. Le paysan voit dans le seigneur l'ennemi direct, l'oppresseur immuable, celui qu'il hait, qu'il maudit, qu'il pend et qu'il brûle chaque fois que l'occasion s'offre et que l'excès de ses maux le jette dans l'émeute 1 . Jusqu'ici, au contraire, le tzar, le Père, ainsi qu'il le nommait, s'est toujours montré au paysan comme le redresseur de torts, le justicier, Gasoudar, le grand jvge. C'était le Dieu vivant vers lequel il élevait la voix, quand la mesure était comble, sûr d'être entendu, car la politique du Dieu est d'entendre.
Ainsi placé entre cette double étreinte, — l'oppression d'en haut et la haine d'en bas, — le noble n'a pas un seul mouvement libre, pas une initiative de possible. S'il se tourne vers la bourgeoisie, il y rencontre ùne jalousie chagrine, une hostilité latente, mal dissimulée sous les formes banales du respect ; d'autre part, les appétits constutionnels, les désirs de réforme politique qu'il puise au contact de l'étranger et dans les vices de sa situation propre, ne sauraient trouver satisfaction, même dans le vague de l'espérance. Hostile'au panslavisme officiel qui tend à grandir et à fortifier l'autocratie dont il est vic-
1 La moyenne annuelle des seigneurs tut's par leurs serfs était, avant 1848, de soixnntc à soixante- dix; depuis ce nombre a augmenté.
time, lui-même demeure antipathique au slavisme natio nal, qui renferme une aspiration non moins forte vers Tégal ité que vers la liberté, et pour lequel son existence est un obstacle et un contre -sens. Le mouvement social se fait ainsi, sans lui, en dehors de lui, malgré lui, contre lui.
Dire que la noblesse en Russie n'est rien, qu'elle n'existe que de nom, c'est émettre une proposition qui se démontre comme un théorème d'algèbre ; car, à par) la fortune et les jouissances matérialistes qui en découlent pour elle, c'est la seule classe qui n'ait point d'ho rizon. La bourgeoisie, la glèbe môme, marchent à IVmancipation, — à une émancipation sourde ou publique, normale ou violente, — mais inévitable; — tandis que la noblesse s'achemine graduellement et fatalement vers une décomposition certaine.
M. Michelet, dans une publication récente, a dit que ces deux partis, le tzar et la noblesse, sont en face, n'agissant pas, n'osant pas agir, se terrifiant l'un l'autre comme deux araignées en observation, qui ne savent bien si elles sont amies ou ennemies, et si lune et l'autre, en se regardant, ne songent pas à se dévorer. Cette appréciation de l'éloquent écrivain est parfaitement juste, si elle s'applique à l'évidente et sourde animosité qui sépare le tzar de la noblesse, la noblesse du tzar; mais elle est certainement inexacte si elle implique l'existence de deux forces qui se balancent et se neutralisent en se menaçant. Il n'y a pas deux forces en Russie, il n'y en
a qu'une: l'autocratie. La noblesse représente, en face du pouvoir, moins une araignée en observation qu'une mouche imprudente, devant laquelle l'araignée perfide tend sa toile, prête et prompte à lui sucer le sang si elle s'y laisse prendre.