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PAGE 86 — MORALITÉ PRIVÉE

« Catherine II présentait aux regards de son peuple douze favoris, étages, comme des cariatides obscènes, sous les degrés du trône. »

Les fils de Paul, Alexandre, Constantin et Michel, offrirent tous, avec des nuances plus ou moins affaiblies, une prédisposition analogue à celle qui domina chez leur aïeule maternelle, et qui aurait suffi à déshonorer son règne, si l'éclat du génie, ou plutôt la perpétuité du bonheur, n'eût fait oublier ou pardonner le scandale de sa vie privée, — les sensualités cyniques du petit Ermitage.

L'empereur Nicolas, — tout en réprimant avec une violence inouïe les moindres écarts de mœurs dosa noblesse,

— dut céder, comme ses frères, à cette tendance oppressive du tempérament. Toutefois, elle fut, chez lui, constamment mitigée par la noblesse des instincts et la hauteur du caractère. Il lui livra quelque chose de l'homme,

— rien du souverain.

Le tzar était autocrate dans ses amours comme dans les autres actes de sa vie. S'il distinguait une femme à la

promenade, au théâtre, dans le monde, la personne qui avait attiré l'attention du diçu était observée, suivie. On prévenait l'époux si elle était mariée, les parents si elle était fille, de l'honneur qui leur était échu.

— Et le tzar ne trouvait-il jamais de résistance dans l'objet même de son caprice? demandai-je à la dame jolie, spirituelle et vertueuse, qui me donnait ces détails.

— Jamais !... me répondit-elle avec l'expression de la plus grande surprise. Comment cela serait-il possible?

— Mais prenez garde, dis-je, que votre réponse ne m'autorise à poser une autre question.

— Laquelle? reprit elle en souriant.

— Si vous n'admettez nulle exception à cette règle.

— Le problème, reprit l'aimable Moscovite, serait moins embarrassant à résoudre que vous ne pensez, — d'autant plus que mon mari ne me pardonnerait jamais un refus.

N. B. La Qwlerly Rewiew, qui a fait à la première édition du Tzar Nicolas et de la sainte Russie Thonneur de plusieurs emprunts, en relatant la conversation que nous venons de citer, observe qu'il serait peut-être assez difficile à l'auteur de concilier cette anecdote avec son assertion que le peuple russe souhaite ardemment le progrès, etc.

Nous cherchons en vain la contradiction. N'avons-nous pas eu soin d'établir partout qu'il y avait deux Russies en Russie? — celle qui pense, et celle qui ne trouve pas

nécessaire Je penser; — Tune qui aspire à sortir d'une situation dont elle comprend tout ^avilissement, — l'autre qui y demeure volontiers, parce que la vie, ainsi faite, lui parait supportable.

Combien de temps la Hussie qui se condamne volontairement à la passivité intellectuelle arrêtera-t-elle la Hussie pensante? Là est toute la question aujourd'hui.

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