‹ La sainte RussieChapitre 32 sur 109 · SUR LE FELD-M AIIÉCH A L PRINCE Ï'ASK K V1TCII · texte numérisé non relu

SUR LE FELD-M AIIÉCH A L PRINCE Ï'ASK K V1TCII

Le fragment qu'on va lire est extrait d'une lettre pleine d'intérêt à nous écrite par un Polonais porteur d'un nom illustre, le prince L*********; nous le publions, à titre de renseignement historique, en laissant à Tauleur la responsabilité des opinions qu'il exprime.

« Monsieur, j'ai lu avec le plus vif plaisir votre remarquable ouvrage, le Tzar Nicolas et la sainte Russie. De tout ce qui a été publié jusqu'ici, ce livre donne l'idée la plus vraie et la plus exacte de la Russie; on se l'arrache en Pologne; mais on est étonné que vous, monsieur, qui laissez voir tant de sympathies pour notre infortuné pays, vous vous soyez si étrangement abusé sur le compte de Paskévitch, lequel a sans contredit contribué le plus aux malheurs de la Pologne, en servant d'instrument aveugle aux colères de l'empereur Nicolas.

« Je prends la liberté de vous adresser sur ce personnage quelques notions véridiques; .peut-être pourront-

elles vous servir pour les éditions suivantes de votre livre, qui aura, j'en suis persuadé, toute la vogue qu'il mérite.

« Paskévitch provient d'une famille obscure de petite noblesse polonaise ; son père, établi dans le gouvernement de Polotsk, petite Russie, était catholique, et portait le costume français ; il avait trois fils et deux filles.

« L'aîné parvint, grâce à son frère, au rang de conseiller d'État, — son fils servait dans la chancellerie diplomatique de son oncle le maréchal.

« Le second était un homme d'intelligence et d'idées très-libérales; il quitta le service en qualité de colonel d'artillerie, et mourut à Paris célibataire.

Des deux sœurs de Paskévitch, l'une épousa M. Eiiasëvicz, l'autre M. Jevecki. Toute la famille était catholique. On ne sait ni à quelle époque ni dans quelle circonstance le maréchal changea de religion, s'il en a changé toutefois. Ce qui est certain, c'est qu'il suivait les cérémonies du rit grec dans toutes les occasions officielles.

« Jean Paskévitch, né en 1780, fut placé dans le corps des cadets de Polotsk, d'où il passa au corps des pages. L'empereur Paul, au sortir de ce corps, le nomma son aide de camp, à cause de sa jolie figure; mais l'empereur Alexandre, — la fleur de l'élégance, — ne pouvait le souffrir à cause du peu de soin qu'il prenait de sa personne; il l'éloigna de la cour et l'envoya à l'armée.

« Paskévitch fit, comme colonel, la campagne de Turquie en 1810, et celle de 1812 en qualité de général major.

« En 1813, on lui confia le commandement d'une division iïvpotcrimè (milices), avec laquelle il assiégea Modlin, en Pologne. Il fit la campagne de 1814, et ne devint lieutenant général qu'en 1846 ou 1818. Jusqu'à la mort de l'empereur Alexandre, il resta avec sa division en garnison à Vilna.

« Dans cet intervalle, il épousa mademoiselle Griboïédoff, dont la richesse date seulement de la mort de son frère, massacré en Perse.

« A la mort de l'empereur Alexandre fut découverte la conspiration de Pestel et Ryléief, si admirablement dé- . crite dans votre livre. Ses ramifications s'étendaient en Pologne et en Lithuanie. Paskévitch fut nommé président de la commission d'enquête à Vilna. Son zèle et sa sévérité attirèrent l'attention de l'empereur Nicolas, qui le nomma aide de camp général.

• La campagne de Perse s' étant ouverte, Paskévitch fut chargé de commander un corps, sous les ordres de Yermoloff . Ces deux hommes ne tardèrent pas à se haïr. Paskévitch , malgré les avis du commandant en chef, livra et gagna la bataille d'Achatlenik. Ce fut le signal de la chute de Yermoloff, que l'empereur Nicolas n'aimait pas, à cause de ses idées entachées d'une ombre légère de libéralisme. Ce fut aussi celui de l'élévation de Paskévitch. Ce dernier termina brillamment la guerre, et fut nommé général en chef et comte d'Érivan. Il fit, avec le même éclat, la campagne de Turquie et devint maréchal.

« Ses campagues en Asie sont les plus beaux titres «le sa gloire.

<( Il eut le bonheur d'arriver en Pologne et en Hongrie dans un moment où l'une et l'autre étaient épuisées par une longue lutte et des dissensions intestines. — D'ailleurs, tous les tacticiens s'accordent à reconnaître que l'assaut donné à Vola était une grande faute, car, repoussé, il compromettait le sort de l'armée. A la vérité, Paskévitch était assuré du concours de ta Prusse. Son passage de la Vistule, tant admiré, s'est accompli sur un . pont, préparé d'avance, que lui amenèrent des ingénieurs prussiens. Quant à la campagne de Hongrie, il l'a faite sans sortir de voiture, avec une circonspection qu'on pourrait taxer de timidité, mais qui, en réalité, provenait de la crainte de se compromettre. 11 fatigua inutilement l'armée par des marches et des contre-marches; laissa échapper Georgey à Vairtzen, et l'eût laissé échapper de même à Arad, sans l'énergie de Rùdiger.

« Un mot maintenant, monsieur, sur son administration en Pologne.

« Vous connaissez le caractère de l'empereur Nicolas. Les Polonais s'étaient attiré sa colère; il ne leur pardonna jamais; il persévéra jusqu'à sa mort dans sa haine ftt sa vengeance.

« La liberté de conscience détruite, — la langue proscrite, — la religion persécutée, — l'instruction publique entravée, — les emplois donnés aux Russes par faveur,— l'industrie et le commerce ruinés, - les impôts triplts,

— ia population décimée par les conscriptions; — en un mot, aucune persécution, aucune humiliation, n'ont été épargnées, pendant un quart de siècle, à la malheureuse Pologne. — Et vous dites, monsieur, que le maréchal a intercédé pour elle !

« Pendant la campagne de Hongrie, nous avons fourni trois réquisitions en nature et double conscription. Pendant la campagne actuelle, nous avons fait quatre fois des livraisons en nature, nous avons eu trois recrutements, dont l'un double, — le quatrième nous menace.

«Voici quelque chose de mieux. En 1848, lorsque toute l'Europe était en feu, la Pologne, épuisée tant de fois, ne bougea pas. — L'empereur Nicolas, s* étant décidé à secourir l'Autriche, se rendit à Varsovie, afin de se trouver plus près du théâtre de la guerre. Satisfait de la contenance morne et silencieuse de la Pologne, il commença à croire que les conspirations dont le menaçaient le prince Paskévitchet Abramovicz n'existaient que dans le dossier de la police; il voulut faire quelque chose pour le pays, et invita le maréchal, à son retour de Hongrie, à lui adresser une proposition à ce sujet. Eh bien, monsieur, savez-vous ce qu'il en advint?

« Les impôts sur la propriété territoriale furent doublés, et les maréchaux de noblesse institués.

« Mais cette dernière institution, — fort belle en Russie, où le maréchal, élu par la voix libre de ses concitojens, sert d'intermédiaire entre le monarque et la noblesse, et protège un district contre les abus des autorités locales,

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— n'était qu'une dérision en Pologne, car les maréchaux ne furent point élus, mais nommés par le gouverneur. Au lieu d'Être honoraires et par conséquent indépendantes, ces fonctions furent rétribuées. Le prince Paskévitch en investit trois hommes détestés dans le pays. « Ces faits sont de notoriété publique.

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LE PRINCE DRUCKI-LUBECKI

Ancien ministre du royaume de Pologne, le prince Lubecki était devenu Russe, sans avoir cessé d'être Polonais.

Dans sa conversation, on retrouvait un homme aimable, bienveillant, enclin à la discussion, mais supportant de bonne grâce la controverse; cherchant à produire de l'effet, sans faire pourtant à cette coquetterie de vieillard et d'homme d'esprit aucun sacrifice; disant tout naturellement de ces mots qui se gravent dans la mémoire, semant même, de temps en temps, ses discours de sophismes, comme un jardinier habile entremêle de plantes vulgaires ses plus belles fleurs, afin d'enlever sa monotonie à la beauté même.

Le prince Lubecki, par la haute autorité de son esprit, dominait, dans le conseil de l'empire, dont il faisait partie, toutes les questions économiques. On vit le tzar, dans des discussions où les membres du conseil étaient unanimement opposés à l'opinion du prince Lubecki, faire

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reviser, d'un bout à l'autre, l'affaire où cette divergence s'était produite.

Homme bon par-dessus tout, continent comme un saint, naïf comme un enfant, religieux comme un apôtre, pauvre comme les oiseaux du ciel, faisant néanmoins de sa misère deux parts distinctes, l'une pour sa famille, l'autre pour les Lazares de ce monde, ayant, comme il le disait lui-môme, pratiqué toute sa vie cette maxime d'un livre incomparable : — « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu'on te fît à toi-même. »

Il fut mal jugé par ses compatriotes. Chose horrible I l'injure lui vint de ceux qu'il aimait le plus. Son cœur battait d'amour pour la patrie : mais, victime de nombreuses déceptions, il avait cessé de croire à la possibilité politique d'une Pologne indépendante. Il avait prononcé, dans son âme, ce mot cruel, abusivement prêté à Kosciusko, finis Polonix.

Le bon vieux prince, comme presque toutes les natures supérieures, avait son petit côté grotesque : il portait une redingote de ratine grise très-râpée, — se coiffait d'une vieille casquette, et avait sans cesse à la bouche une pipe qui ne se vidait que pour se remplir. Il ne sortait jamais sans une provision de gros sous, obole quotidienne de sa charité. Il avait la manie des montres ; ses tablettes étaient émaill( : es de chronomètres, et sa grande jouissance était de les comparer et de les régler.

11 mourut en 1846, à Pétersbourg. Aux dernières angoisses il opposa une résignation parfaite. Sa vieille sœur

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aveugle (madame la comtesse Seipiun), sa digne femme, M. Kozuchovsky, son ami, se tordaient les bras de désespoir. Le mourant les réprimanda doucement d'une douleur trop vive pour être tout à fait chrétienne ; il les bénit ensuite l'un après l'autre, posa ses mains sur le cœur de sa femme et demanda à voir sa petite fille. H. Kozuchovsky la lui présenta :

— Ma chère enfant, lui dit le prince Lubceki, il faut bien vivre pour bien mourir.

Il fit signe qu'on approchât le visage de l'enfant de ses lèvres.

Sa mort fut un baiser.

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