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PAGR 138 — UNE INSPECTION DE CAVALERIE AU BELVÉDÈRE

L^Césarévitch Constantin appartenait à cette école du puritanisme militaire, créée par les rois de Prusse, et qui domine encore à Berlin et à Pétersbourg. Il poussait jusqu'à la férocité la manie des formalités et de la discipline. Dans les manœuvres de cavalerie, non-seulement il exigeait que le maniement du cheval se fit avec aisance et solidité, mais encore que le cheval dansât en quelque sorte sous le cavalier.

Ces parades, d'ordinaire, avaient lieu dans sa maison de campagne, aux portes de Varsovie.

Ce jour-là, il y avait inspection de cavalerie au Belvé-

dère

Une ordonnance de lanciers avait exécuté avec une remarquable précision les évolutions les plus difficiles.

Le grand-duc rayonnait. Une interjection approbative accompagnait chaque oscillation de sa canne, qu'il agitait

méthodiquement.

— Ah ! bien, très-bien, disait-il ; attention', c'est cela! Standmann, j'entends qu'on mette c« garçon à l'ordre du jour de l'armée : comprenez-vous?

En pareille circonstance, le général Standmann rapprochait les deux talons de ses bottes, portait le revers de la main droite à la visière de son casque, regardait fixement devant lui et ne répondait pas.

Cette manière de recevoir les ordres du grand-duc avait fait sa fortune.

Constantin n'eut, au reste, que deux favoris; — cet automate allemand et un singe : mais ce dernier #onipromit une faveur éclatante en couchant en joue son maître avec un fusil de munition. Le Césarévitch n'échappa au péril qu'en se jetant précipitamment à terre. C'en fut assez. 11 remit le magot â un déserteur de Varna, nommé Mahmoud-Hassan. Dès ce moment, le général Standmann, resté seul en scène, n'eut plus à craindre de rivalité.

Heprenons:

Par malheur, au moment où le tout-puissant, — ain>i désignait-on le grand -duc à Varsovie, — résumait sa satisfaction par cette injonction à Standmann, le cheval die l'ordonnance, qui devait, en plein galop, opérer un suint changement de front, prit une fausse allure, malgré la pression de la cuisse et le coup d'éperon du cavalier.

Le Césarévitch vit la faute, et répéta le commandement .

Le cavalier renouvelle la pression; le cheval, irrité, résiste

Constantin, devenu furieux, fait sortir le piquet de garde au palais, choisit huit hommes, les aligne sur trois

rangs daus la cour, l'arme au bras, et ordonne au lancier de franchir ce rempart de baïonnettes.

Le soldat donne de l'éperon, surmonte l'obstacle.

Sans lui permettre de reprendre haleine, le grand-duc réitère le commandement.

Môme effort; môme résultat.

Une troisième épreuve est ordonnée.

Le cheval était ruisselant de sueur, le cavalier à bout de forces; une catastrophe paraissait inévitable.

Un vieux général, décoré de la croix de Saint-Georges, sort du groupe entourant le Césarévitch, et par une inspiration insigne chez des esclaves, il ose faire observer combien cette manière de jouer, une troisième fois, avec la vie d'un homme, serait contraire à l'humanité.

Constantin le regarde fixement, puis, se tournant vers le cavalier :

— Marche, drôle! s écrie-t-il la canne levée.

Le lancier veut obéir; il essaye d'enlever sa monture; mais tous deux tombèrent à la renverse. Le cheval s'était cassé les deux jambes.

Pâle comme la mort, l'ordonnance se relève en chancelant, déboucle son ceinturon et le dépose silencieusement aux pieds du grand-duc.

11 fut arrêté, et on ne le revit plus.

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