LES PUITS FUNÉRAIRES GALLO-ROMAINS
On peut compter parmi les découvertes archéologiques les plus importantes des dernières années celle qui a été faite en diverses contrées, notamment dans la commune du Rernard (Vendée), de puits plus ou moins profonds ayant servi de sépultures.
« En 1859, deux excavations de ce genre avaient été aperçues et bouleversées dans des travaux de terrassement que le génie civil exécutait à Troussepoil, région déserte de cette partie de la Vendée. M. l’abbé Baudry, curé de la paroisse, étant venu sur les lieux, on lui montra l’orifice d’un trou qui s’annonçait comme une fosse pareille aux deux autres. Il fit fouiller sous ses yeux avec ordre et méthode, et jusqu’à la profondeur de neuf mètres il vit, non sans étonnement, se succéder des couches superposées avec une régularité qui ne pouvait pas résulter d’un travail ordinaire de remblai. D’ailleurs, plusieurs des couches contenaient des objets fragiles qui avaient dû être descendus et non pas jetés pêle-mêle par l’orifice. Dans le nombre figurait une urne cinéraire. M. l’abbé Baudry ne quitta point le terrain sans s’être assuré que d'autres trous existaient autour de celui qu’il avait vidé. Il en remit l’exploration aune autre campagne, et, d’après ce qu’il avait vu, il n’hésita point à annoncer la découverte d’un cimetière où les fosses d’inhumation étaient creusées de la même façon que des puits. Depuis lors, cet intelligent investigateur consacra l’arrière-saison de chaque année à de nouvelles fouilles qui eurent le même succès que la première. » (*)
Vingt -deux puits semblables ont été successivement trouvés dans le même endroit, et M. le curé du Bernard a constaté les résultats de ses fouilles fructueuses dans des comptes rendus adressés au Comité des sociétés savantes, et finalement dans un livre qui en contient tous les détails. (2)
Au fond de chacun des puits, dont quelques-uns atteignent la profondeur de douze et quinze mètres, il y avait un assortiment de vases, dans l’un desquels se trouvaient toujours des cendres mêlées de débris d’ossements calcinés. Les puits étaient bouchés jusqu’à leur orifice par une succession de couches soigneusement formées de pierrailles, de tessons de poterie, de coquilles d’huîtres, d’ossements d’animaux , d’argile, etc.; les couches les plus profondes contenaient toujours des ustensiles de ménage, des objets de toilette, ou des armes et des médailles dont la série est renfermée entre le deuxième siècle avant Jésus- Christ et le règne d’Aurélien.
Les deux figures qui accompagnent cet article, représentant, l’une le premier puits découvert, l’autre le vingt et unième, montreront quelle est la structure habituelle des puits. Ils sont verticaux, comme ceux qui servent à puiser de l’eau , mais ils n’ont pu avoir cette destination : c’est ce qu’attestent leur réunion en grand nombre dans un espace très-restreint au sommet et sur le flanc d’un gisement dépourvu d’eau, et le soin qu’on a pris d’en sceller 1 ouverture d’un amas de pierres qu’on retrouve, quand elles n’ont pas été dérangées par la charrue, en toiture et en calotte, comme pour en assurer l’inviolabilité. Ces
(*) Rapport de M. J. Quicherat au Comité des sociétés savantes. Octobre 1866.
(-) Puits funéraires gallo-romains du Bernard (Vendée). La Roche-sur-Yon, 1873.
pierres sonj. des échantillons de carrières différentes existant soit dans la commune du Bernard, soit dans les communes environnantes. Le vide s’étendant sous cette couverture a été rempli par couches horizontales, séparées ordinairement par un ou par plusieurs pavés affectant la même disposition. Les couches supérieures sont presque toujours formées d’une terre rougeâtre et ferrugineuse, les inférieures d’une argile plus fine violacée, mêlée de cendres et de charbon de bois. Les débris contenus dans ces couches sont de nature extrêmement variée : ce sont, outre des têtes d’animaux, des vases qui semblent avoir contenu des mets ou des boissons destinés aux morts selon la coutume antique; des meubles et ustensiles, armes, bijoux à leur usage ; on y voit quelquefois des arbres entiers plantés debout; enfin on y a trouvé des figures en pierre et en bois, dont un type mérite d’être particulièrement signalé : il représente une femme assise, voilée, tenant sur ses genoux un enfant. «L’ajustement, l’attitude, l’expression du personnage ainsi que le style du travail, dit M. Quicherat ( 1 ) , d’accord en ceci avec M. l’abbé Baudry, sont ceux qui caractérisent les saintes Vierges en bois du douzième siècle, connues sous le nom' de Vierges noires.» M. Quicherat pense que la decouverte faite a Troûssepoir peut servir à expliquer l’origine d’un certain nombre d’églises du vocable de Notre-Dame, bâties sur des emplacements où la légende raconte que des statues de la Vierge furent trouvées par miracle.
Rappelons que des statues de déesses mères ont été rencontrées déjà sur plus d’un point du territoire de l’ancienne Gaule; mais aucune, si ce n’est peut-être celle qui fut trouvée par M. Tudot à Toulon-sur-Âllier, ne se rapprochait autant du type des Vierges noires du douzième siècle.
L’année même où les premiers puits étaient découverts en Vendée, M. le vicomte de Pibrac en explorait de semblables dans les environs de Beaugency (Loiret) ; d’autres furent reconnus ensuite à Thoré (Loir-et-Cher), à Triguières (Loiret), à Villeneuve-le-Roi près Paris; à Paris même, sur l’emplacement des nouveaux bâtiments de l’École des mines; à Châteaubleau (Seine -et -Marne), à Bayenghem-les-Eperlecques (Pas-de-Calais), à Gourgé (Deux-Sèvres), à Brulon (Sarthe), à Gien (Loiret), à Rezé (Loire-Inférieure), au mont Beuvray et à Chassev dans le département de Saône-et-Loire ; dans l’Orne, les Côtes-du- Nord, le Limousin, le Quercy, la Gascogne, la Savoie, etc. Tous ces faits ont permis d’affirmer que les puits funéraires représentent un mode d’inhumation général dans la Gaule à l’époque de la domination romaine.
M. Quicherat, en les résumant dans un rapport adressé, en 1866, au Comité des sociétés savantes, faisait remarquer que dans les puits on trouvait, en même temps que la réunion d’objets gaulois et d’objets romains, l'accouplement des rites funèbres usités chez les deux peuples, et il ajoutait ceci :
« Je crois que, dès à présent, l’on peut affirmer qu’il n’y a pas de puits funéraires purement gaulois. Assez d’observations ont mis en lumière les usages observés en matière de sépulture avant la conquête romaine, ou, pour parler plus exactement, avant l’assujettissement de la Gaule au régime romain. Le tombeau celtique est une cellule dans un tas de pierres ou même de sable. Cette cellule, qui peut être formée des plus grosses pierres comme aussi des plus petites, est disposée avec l’amas qui l’enveloppe, soit sous le sol, mais à une profondeur qui ne dépasse pas un mètre, soit sur le sol, et alors une butte de terre recouvre le monument qui devient un tumulus. Il y a des différences sans nombre quant à l’arrangement des choses et à leurs dimensions; mais leur conception se rapporte toujours à (■) Bulletin de la Société des antiquaires de France. 1872, p. 54.
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