SCÈNE XII
Saint Jean. (Vers 1134.) Voici Joseph qui accourt, peut-être va-t-il nous donner quelque nouvelle, mais que vois-je? O merveille! ce disciple qui vint la nuit court avec lui, il apporte les outils nécessaires pour la. déposition. Heureux qui, instruit des mystères de Dieu, ne pense qu’à se dévouer à son culte !
Joseph. (Vers 1147.) Ah! cher ami, que j’ai de joie d’entendre ta sage parole formée à celle du sage. J’arrive d'un long voyage et j’apporte en hâte ce suaire pour ensevelir notre bien-aimé mort... Dites-moi ce que je dois faire...
La sainte Vierge. (Vers 1146.) Lui-même vous précédera sans peine et vous aidera en vous rendant tout facile.
Joseph. (Vers 1162.) O quel beau travail! Madame, pourquoi, sans secours, êtes-vous auprès de votre fils, assistée seulement du disciple bien-aimé? Les autres disciples ont fui et vous n’avez pas craint la fureur de vos ennemis; je crains que leur troupe cruelle ne machine quelque attaque et ne permette pas que nous l’ensevelissions dans un tombeau digne de lui...
Saint Jean. (Vers 1175.) Ils n’ont point encore assouvi leur rage...
Joseph. (Vers n 77.) Leur haine, ardente dès l'origine, n'est pas à moitié satisfaite.
Saint Jean. (Vers 1178.) Que sais-tu donc, vieillard? ne me cache rien.
Joseph. (Vers 117p.) J ai entendu, sans qu’on s’en aperçût, en allant au lieu où les anciens se réunissent près du portique de Salomon, qu’ils ne permettraient pas de l’ensevelir et qu’ils vont dans ce but trouver le gouverneur. J’ignore si telle était leur intention, mais je les ai prévenus et moi-même j’ai demandé le corps au gouverneur comme à un ami.
Saint Jean. (Vers 1188.) C'en est fait de nous si nous ajoutons un nouveau malheur au premier...
Joseph. (Vers 1192.) Le père ne permettra pas que le fils souffre cette nouvelle injure...
Saint Jean. (Vers 1199.) Aucun de ceux qui lui donnèrent la mort n’abandonnera volontiers la vie. Or ils sont, ainsi que nous, témoins des prodiges par lesquels, comme Dieu, il a manifesté sa puissance; prodiges dont quelques-uns durent encore. Tu as vu l’obscurcissement du soleil, lorsque penchant la tète il rendit l'esprit ; tu as vu la terre trembler, les tombeaux s’ouvrir; tu as vu l’homme qui plongeait sa lance dans le côté du crucifié et l’eau et le sang qui en coulaient sans se mêler; tuas entendu l’exclamation de cet homme, et cette malheureuse mère qui se tient près de la croix, qui tombe en gémissant, embrasse ses pieds et cherche à ranimer ce corps auquel elle s’attache comme le lierre au laurier. C'est pendant qu’elle lui adressait de tristes paroles que je te vis.
Joseph. (Vers 1231.) Sans doute; et les faits parlent d'eux-mèmes ; mais vous, madame, ne parlez pas , retirez-vous , éloignez-vous de ces monstres furieux...
La sainte Vierge. (Vers 1246.) Adieu donc, ô généreux vainqueurs, mes amis, Joseph et Nicodème... Hàtez-vous, déposez le corps; car je vois que vous êtes tous deux venus dans cette pensée; montez, montez vite, descendez le corps de mon Sauveur, que je puisse l’embrasser, couvrant de baisers ces membres que j’ai nourris.
CH. IX. — LE CRUCIFIEMENT
Joseph. (Vers 1257.) Retirez-vous plutôt, de crainte de quelque violence de la part des bourreaux; quant à nous, comme vous le voyez, nous montons rapidement pour le détâcher nousmêmes. Ainsi, mon cher Nicodème, gravis promptement les degrés de l’échelle, enlève le corps de ce lion, que la plèbe regarde comme sa propre proie. Et vous, madame, portez vos larmes ailleurs, ici, vous ne pourrez rien que gémir et pleurer.
La sainte Vierge. (Vers 1268.) Ah, malheureuse! si je ne puis voir mon fils, même mort, jusqu’à ce que la tombe le recouvre. Mais je fuis le peuple; sans mon fils qu’est pour pour moi la vie? laissez-moi le pleurer et l'ensevelir, toucher ses pieds, embrasser ses membres ; que ma main malheureuse enlève son corps.
Joseph. (Vers 1275.) N’approchez pas la main, ne touchez pas au mort, je l’ensevelirai seul avec Nicodème qui vient me seconder et a apporté une grande quantité de parfums , afin qu’un ennemi ne lui fasse pas de nouveaux outrages, n'enlève les voiles et n'arrache le corps du tombeau... mais faites silence et qu’un nouveau crime ne s’ajoute pas à ceux qu’ils ont commis... Actuellement, madame, avancez les mains, ainsi que ces jeunes filles; prenez le corps de votre bien-aimé fils, pleurez tant que vous voudrez, et baisez ses membres. (Vers 1294.)
La sainte Vierge. (Vers 1297.) Oh! que tu as bien parlé ! Désormais tu seras parmi nos amis, et comme un héros courageux ta gloire sera grande. Allons , Joseph , cher vieillard , prends, reçois le corps dans tes mains, soulève la tête passant à droite ton bras par-dessous.
Saint Jean. (Vers 1305.) Ouvrez les bras, madame, et vous, jeunes filles, prenez ce mort qui donne la vie aux morts , et moi je le recevrai de toutes mes forces.
La sainte Vierge. (Vers 1308.) Allons, ma malheureuse main, prends ce corps. Mais, hélas ! que vois-je? Quel est ce mort que je porte dans
mes mains ?... Elle pleure, elle gémit, elle couvre son fils de ses baisers et rappelle toute sa vie, elle ne devait pas le voir mourir avant elle, (Vers 1376.) ... Mais je vois Joseph disposé
à l’envelopper de ses linges, le sépulcre prêt à s’ouvrir et les parfums préparés. (Elle retrace ensuite la mort de saint Jean-Baptiste et sa vie pleine d’austérités.) Mais
ni Judas, ni ce misérable Pilate n’éviteront la vengeance divine et le Dieu vengeur punira ces coupables et toute la ville et la foule des bourreaux. Tu l’as fait Pilate, tu l’as fait et tu ne peux le cacher, quoiqu’en lavant tes mains tu aies cru te laver du crime. Rien ne sert non plus au traître d'avoir rendu le prix du sang. Si tu avais ainsi trahi un de tes concitoyens, tu aurais mérité d’avoir la tête tranchée par un glaive, ou de présenter ta gorge à la corde, ou d'être précipité dans les flots. Mais quelles peines te sont dues à toi qui as vendu ton bienfaiteur, qui l’as livré à la mort, alors qu’il venait en délivrer le genre humain! (Vers 1423.)
Joseph. (Vers 14215.) Le plus scélérat des hommes, le disciple, traître de son maître, est déjà jugé équitablement; il s’est pendu luimème...
La sainte Vierge. (Vers 1433.) Elle admire la
prompte justice de Dieu; puis elle continue à donner des ordres pour l’ensevelissement de son fils et termine ainsi son monologue.
Ah! ah! ô roi, comment te pleurerai-je, ô mon roi, ô mon Dieu, mon Dieu, quel nom te donnerai-je?... Tu gis enveloppé dans ce linceul, toi qui autrefois étais enveloppé dans des langes.
Nicodème. (Vers 1465.) Allons, vieillard, plaçons convenablement la tète du trois fois bienheureux, disposons avec soin tout le corps dans son cercueil.
Joseph. (Vers 1468.) O bouche bien-aimée, ô joues pleines de tendresse, j’enveloppe la tête de ce suaire ; je couvre de nouveaux linges tes jambes et tes membres et tout ton côté inondé de sang.
La sainte Vierge. (Vers 1473.) Pour Dieu, hâtez-vous, c’est pressé, la nuit vient, placez droite sa bienheureuse tête... Je veux voir où repose mon fils, je veux y rester en pleurant jusqu’à ce que le troisième jour se lève heureux pour moi... Plût à Dieu qu’une pareille joie arrive à tous ceux qui pleurent comme moi!
Joseph. (Vers 1484.) Suis-moi, déposons notre
TEMOIGNAGES
bienheureux fardeau, c’est pour cela que j’ai fatigué le gouverneur de mes prières et qu’il m’a accordé ce corps, et que je viens de le détacher en enlevant les trois clous. 1 Prenez doucement dans vos mains le corps de l’Homme-Dieu, levezle convenablement et tirez-le avec ensemble; car voici le sépulcre, nous en approchons. Hélas! femmes de Galilée, il est actuellement déposé; la pierre le cache, venez, venez, jeunes filles et, après l’avoir vu mort, saluez-le et regardez-le comme le seul Sauveur du genre humain. Vous l’avez vu couché, les Juifs en seront dans la joie. Hàtez-vous, je ne puis plus voir dans le tombeau et caché par une pierre celui qui fit jaillir pour nos pères de l’eau du rocher; qui a naguère, du haut de sa croix, brisé les rochers et ouvert, par sa puissance, les tombeaux des morts.
La sainte Vierge. (Vers 1503.) Arrêtonsnous un peu pour que je parle à ce mort : ô fils bien-aimé, tu perces l'enfer d’une pointe acérée. Tu brises les portes des ténèbres pour apporter la lumière aux hommes et ressusciter Adam, notre premier père... Je fai enfantée sans en être tachée, lorsque Dieu te revêtit d’une forme humaine... mais les parents de ta mère, auxquels surtout ces profonds secrets devaient demeurer cachés malgré les miracles que tu avais accomplis, nièrent que le Sauveur eût été fils de Dieu... mais tu les puniras en les chassant de leur terre, et tu donneras à d’autres la souveraineté de leur cité... tu les frapperas par les armes des empereurs romains... Je vois la peine vengeresse de ta mort, l’incendie de leurs demeures, les ruines de leurs édifices... O femmes de Galilée, mes compagnes, voici le corps placé dans le sépulcre, laissez les plaintes que l’on fait ordinairement pour les morts , pleurez-le en vous en allant ; et bientôt vous accompagnerez de vos chants de joie le roi rendu à la vie; à cet égard, mon espérance est certaine. Allez, partez, je ne puis voir dans quel tombeau il a été placé et quelle pierre l’a fermé. Retironsnous donc, jeunes filles, et allons à la maison
1. Ce détail est contraire à l’image iconographique des Grecs.
où demeurent les femmes, surtout Marie, la mère de Jean Marc, où je pense que les apôtres se sont réunis; ou plutôt allons à la maison du nouveau fils que m’a laissé mon fils unique.
Le Chœur. (Vers 1617.) Vous parlez bien, madame. Je vais cependant examiner le tombeau de manière à le retrouver au crépuscule du troisième jour, pour que vous lui rendiez les devoirs qui lui sont dus, mais partons avant l’arrivée de nos ennemis qui pourraient nous arrêter.
La sainte Vierge. (Vers 1627.) Nous te laissons seul, ô mon fils, nous te quittons pour retrouver la maison des femmes. Il ne convient pas que nous demeurions près de ce tombeau.
Joseph. (Vers 1631.) O le plus cher de mes amis, même mort tu seras parmi ceux que je chéris le plus. Adieu , c’est la dernière parole que je t’adresse.
Saint Jean. (Vers 1634.) Je ne tromperai pas une noble génération par le double sens de mes discours. Il est homme et Dieu, fils de Dieu; ce qu’il a fait me montre un Dieu, et sa mort, par un sage décret de la Providence, est venue détruire la mort dont le genre humain était esclave : homme, il a subi la mort; ressuscité, le Dieu paraîtra. S’il fût resté dans le ciel, sa bonté nous eût été inconnue: telles sont les causes de sa naissance et de sa mort. Mais je vais vous dire en peu de mots quel est le salut des hommes.
Saint Jean rappelle ici la passion du Christ et prédit les maux qui fondront sur le peuple coupable, le sort cruel qui poursuivra partout les Juifs, sans espoir de revoir leur patrie. C’est lui-même qui l’a annoncé, il le savait par sa propre vertu, sans que les prophètes le lui eussent appris. Le traître sera plongé dans l’enfer, entraîné par un fleuve de feu. (Vers iC<5o.)
Joseph. (Vers 1697.) O mon ami, dans combien de douleurs serons-nous plongés, nos parents et moi ! irai-je chez les barbares? De quel côté tournerai-je mes pas, après la destruction de ma patrie? O ville si fière envers les barbares, bientôt même tu seras dépouillée de ton nom; adieu ma maison, adieu ma ville et ma patrie, je te quitte réduit en esclavage. Je verrai la terre des barbares, à moins que la mort ne prévienne ce malheur, en me laissant reposer dans ma patrie. J’ai compris que Dieu me l’avait dit.
CH. IX. — LE CRUCIFIEMENT
Saint Jean. (Vers 170p.) Que tes actes, ô pieux vieillard, méritent de louanges, mais ce peuple, où sont tes parents, recevra les peines qui lui sont dues et ces peines seront très-sévères ; et il ne devra attribuer qu’à lui son malhenr. Que d’avertissements n’a-t-il pas reçus autrefois et encore à présent!... Un seul jour suffira au Christ pour renverser les demeures de l'enfer et revenir sur la terre pour mettre fin aux labeurs des hommes.
Mais parmi ceux qui ne lui tenaient par aucun lien, beaucoup s’attacheront à lui et souffriront tous les supplices pour confirmer leur foi... et toi qui l’as placé honorablement dans un tombeau, il placera ta vie dans la terre des bienheureux... c’est ce que j'ai appris lorsque j’ai reposé sur la poitrine de mon maître. (Vers 175p.)
Joseph. (Vers 1761.) C'est d’un sage que je dois apprendre la sagesse... Espères-tu le voir encore sur la terre ?
Saint Jean. (Vers 1765.) Je te le confie : le ’our suivant manifestera la gloire de Dieu et nous n’aurons qu’un jour à attendre.
Joseph. (Vers 1767.) En effet, nous lui avons rendu tous les honneurs de la sépulture comme il convenait à un homme de Dieu; nous avons agi comme ses amis. Mais il est temps que la puissance de Dieu se révèle; car l’aurore du troisième jour est proche et nous verrons l'accomplissement de toutes les prédictions.
Saint Jean. (Vers 1780.) Bientôt paraîtront les rayons du troisième jour.
Joseph. (Vers 1782.) Voyons, voyons donc ce bienheureux jour, ô mon ami; plût à Dieu que je fusse témoin de ce miracle ! Actuellement Nicodème, aide excellent de notre œuvre, retirons-nous et prions pour ce peuple malgré ses crimes, et pour notre patrie, et que Dieu ne change rien à ses desseins, tant que tous deux nous vivrons; et vous, vierge bien-aimée, avec le disciple vierge, secondez-nous dans nos prières.
La sainte Vierge. (Vers 1794.) Allez annoncer aux hommes la puissance de Dieu, et que Nicodème vous accompagne.
Saint Jean. (Vers 1797.) Allez pleins de joie, ne craignez rien, l’Auteur de votre vie, qui distribue la meilleure paix, la charité et l’amour sincère, connaît toutes choses et juge avec sagesse.
Joseph. (Vers 1803.) Tu m’as convaincu, je crois à tes paroles et je m’en vais libre de toute crainte.
Saint Jean. (Vers 1805.) Allez, vous connaissez par moi la vérité; jeunes filles, suivez-moi avec ma mère, suivez-moi, les âmes couvertes du Christ comme d’une cuirasse ; attachez-vous sans crainte à mes pas. Je vous montrerai la maison pendant la nuit; cette maison est à droite près d’ici ; allez-y , car la plus grande partie de la nuit s’est écoulée, l’aurore luit et les ténèbres se dissipent.