‹ La Sainte Vierge (volume 2)Chapitre 262 sur 458 · SCENE XXIII · texte numérisé non relu

SCENE XXIII

Le Christ. (Vers 2501.) La paix soit avec VOUS. Pourquoi VOUS troublez-vous? Il leur montre ensuite ses pieds et ses mains, donne à ses disciples la mission d’évangéliser le monde et le pouvoir de lier et de délier, etc.

CONC LUSION.

(Vers 252p.) Salut, mon Sauveur, Roi immortel, Dieu unique... Vous m’avez tiré de l’enfer... ô Verbe! acceptez l’intercession de votre mère et accordez les grâces qu’elle sollicite.

(Vers 25 69.) Et vous Vierge vénérable, adorable et parfaitement bienheureuse, vous habitez les demeures fortunées des esprits célestes, vous avez secoué la fange de l’humanité, couverte d’un manteau d’immortalité, comme Dieu, exempte de la vieillesse; soyez-moi propice. Vierge illustre, écoutez mes prières. Seule, parmi les mortels vous avez eu cet honneur d’être miraculeusement la mère du Verbe. C’est ce qui m’encourage, madame, à vous offrir une couronne de fleurs, cueillie dans un champ sans tache, en reconnaissance des bienfaits que vous m’avez

déjà accordés et pour que vous me délivriez des maux de toute espèce, des ennemis visibles et invisibles. Je terminerai ma vie, comme je l’ai désiré, en vous regardant toujours comme ma protectrice, mon avocat aimé de votre fils; avec les vierges qui ont obtenu sa bienveillance, ne permettez pas que je sois livré aux peines de l’enfer, et que je devienne le jouet du corrupteur des hommes. Protégez-moi, arrachez-moi au feu et aux ténèbres, par votre grâce et par la foi, mère de la justice. C’est par vous que la grâce de Dieu nous a éclairés et je compose pour vous une hymne eucharistique. Salut, Vierge, la joie de tous, vierge mère, brillante au-dessus de toutes les vierges, plus élevée que les ordres célestes. Dame, reine de tous, la joie du genre humain, soyez toujours bienveillante pour votre race et mon propre salut; accordez-moi, Madame, la remise de mes fautes et donnez le salut à mon âme.

ICONOGRAPHIE

A partir du xve siècle, la fâcheuse coutume de représenter Marie évanouie au pied de la croix s’est répandue, comme nous l’avons dit, dans l’iconographie chrétienne; mais cette idée que les doctrines romaines condamnent n’était pas encore connue dans le haut moyen âge, et nous verrons dans toutes nos images notre divine Vierge debout telle que l’Évangile nous la présente.

VIe SIÈCLE.

Fiole de Monça. (Pl. XLV.) — On sait que les premiers chrétiens pour ménager les sentiments des nouveaux convertis et par une pensée de pieuse délicatesse se refusaient à représenter le Sauveur en croix; on sait qu’ils voilaient, sous des symboles, l’horreur et l’ignominie de ce supplice. Ce n’est guère qu’au vie siècle qu’on peut trouver des exemples authentiques de cette

CH. IX

LE CRUCIFIEMENT

scène, et ces antiques exemples nous offrent déjà l’image de Marie associée aux souffrances de son fils. On met ordinairement en première ligne la fiole de Monza qui nous donne la croix entourée des larrons, de la sainte Vierge et de saint Jean, mais sans l’adorable victime qu’on ne semble pas encore oser introduire, et dont on a seulement placé au-dessus le buste avec un nimbe crucifère. Marie occupe déjà, à droite, la place de douloureux honneur qu’elle ne doit jamais perdre, elle est nimbée, voilée, et elle semble tenir un volumen à la main gauche ; dans une autre fiole reproduite par M. l’abbé Martigny elle la tient de la main droite qui est pendante. Saint Jean, en face, lève le bras droit en signe de prière.

Nous sommes persuadés que cette manière de représenter le Calvaire était assez répandue du temps de saint Grégoire et qu’elle s’appliquait non-seulement aux petits bas-reliefs comme celui de Monza, mais encore aux plus vastes compositions. N’est-on pas frappé, en effet, de la ressemblance de la fiole qu’on vient de décrire avec la tribune de Saint-Jean de Latran ? En bas, aü centre, la croix ornée de gemmes magnifiques ; au-dessus, la divine colombe qui verse sur elle des rayons de lumière, et dans le haut le buste du Sauveur qui sort des nuées; enfin, à droite et à gauche, la sainte Vierge et saint Jean. On nous dira, il est vrai, que la mosaïque du Latran fut refaite à la fin du xme siècle et dès lors qu’on ne saurait y chercher des souvenirs du vie; mais si on lit attentivement l’inscription que le pape Nicolas IV voulut joindre à la restauration; si on songe au soin qui fit déposer et reposer la tête du Christ, au caractère intrinsèque de ces fragments qui échappent absolument au xme siècle ; si on considère que les croix gemmées comme celle-ci ne se rencontrent qu'à des époques fort antérieures, on conviendra que J. da Torrita dut non-seulement respecter le plus qu’il put les parties de l’ancienne mosaïque qu’on pouvait sauver, mais encore qu’il copia la composition quant au caractère général. Pour nous il est hors de doute que la tribune de Saint-Jean de Latran

représentait jadis un crucifiement dans la manière symbolique; peut-être même les fioles que le pape envoyait à Théodelinde, après les avoir remplies des huiles embaumées qui brûlaient dans la basilique, n’étaient elles-mêmes que des imitations de cette tribune et un souvenir de sa miraculeuse dédicace. Nous croyons donc pouvoir ici, à la place de la madone qui pose si doucement la main sur la tiare de Nicolas IV, signaler une ancienne madone debout devant la croix.

Reliquaire de Théodelinde. — On donne comme du vie siècle le reliquaire appelé du nom de Théodelinde, quoique le style du médaillon nous paraisse un peu postérieur. Le Sauveur est vêtu du colobium; au pied de la croix on distingue Longinus et Calpurnius avec la lance et l’éponge, et, à la droite, la sainte Vierge nimbée avec une inscription grecque qui désigne sa dignité de mère de Dieu.

Bible syriaque. — A la même catégorie d’images se rattache la fameuse bible syriaque dont nous avons gravé la crucifixion à la PL LXXXVII de l’Évangile. Dans cette miniature la sainte Vierge, placée derrière saint Jean, n’a pas une place aussi importante que dans les précédentes images; elle manque de noblesse et la peinture en rapetissant sa stature a fait une double faute contre le dessin et contre l’exactitude historique.

Ivoire d’ Oxford. — L’ivoire que nous avons reproduit sur cette même planche, et que l’on considère comme contemporain, nousprésente la sainte Vierge et saint Jean dans la même position, à droite du Sauveur, lequel est figuré nu et sous les traits d'un enfant. Le dessin en est incontestablement plus correct. Marie n’a pas de nimbe, le Sauveur seul possède ce signe d’autorité.

IXe SIECLE.

Le type hiératique se forme avec précision au ixe siècle. La sainte Vierge élève alors ses deux

ICONOGRAPHIE

bras vers la croix comme nous la montrent les fresques souterraines de Saint - Clément , la fresque de Saint-Paul-hors-les-murs, et la plupart des images postérieures.

Paliotto de Milan. — Le devant d’autel, de Saint-Ambroise à Milan, qui nous a déjà fourni tant de précieux renseignements, comprend dans ses bas-reliefs un crucifiement; le Christ est attaché avec quatre clous, la sainte Vierge et saint Jean debout sont séparés par les soldats qui percent le côté et présentent l’éponge. Deux anges à mi-corps semblent s’appuyer sur le bras de la croix.

(FL.Xtv)

Camée du Vatican. — Un camée de jaspe sanguin de om,c>32 sur om,o37 qui fait partie du musée du Vatican paraît appartenir à la même époque : cette pierre, taillée avec une grande finesse, a été donnée le 9 novembre 1874 au saintpère par le cardinal Antonelli; elle nous offre d’un côté le crucifiement, Notre-Seigneur, avec l’inscription ÏC "XC, les bras droits, les pieds séparés, la jupe courte, et de petits ornements à la ceinture qui serre les reins. Au pied de la croix sont placés la sainte Vierge avec une inscription qui la proclame mère de Dieu, et saint Jean avec la désignation de théologue, titre dont les Grecs ont coutume de le saluer. Sur le revers une femme en prière paraît s’adresser à un saint dont on lit le nom à droite O NIKHTAC. On remarque dans cette dernière inscription que plusieurs lettres, notamment le K et le C, sont écrites à l’envers. Le saint n’est pas nimbé; il tient une petite croix à la main. Sous ses pieds, on distingue deux autres caractères qui semblent être un A et un I, mais auxquels il est fort difficile d’attribuer un sens. Entre les deux personnages on lit encore cette inscription en abrégé ; Kûpie, BoYiôricov rr'v coù &ouXyîv Aiasiorv, ce qui signifie ; « Seigneur, secours ta servante Marie! » Il est évident d’après cela que cette Marie, qui avait une si grande dévotion à saint Nicet, devait en avoir unenon moins vive envers la mère de Dieu dont elle portait le nom. On ne peut douter que ce soit un encolpium

ou médaille de dévotion; il n’y a cependant pas de trou, mais on peut supposer une sertissure qui cachait le petit éclat du haut. Ce monument ne nous offre pas seulement un exemple de crucifiement, mais aussi un souvenir du nom de la très-sainte Vierge porté par une riche Byzantine du ixe siècle1.

Psautier d’Utrecht. (PL XLVI.) — C’est pour le moins au ixe siècle que nous devons faire remonter le psautier d’Utrecht, où nous trouvons toujours des idées si originales et qui tranchent si ouvertement avec les traditions reçues. Dans la scène du crucifiement, Marie n’est pas à droite du Sauveur; cette place est occupée par un personnage qui recueille dans une coupe le sang du côté percé ; elle est à gauche auprès de saint Jean. Dans ces rapides esquisses tout est entraînement et ardeur; il n’y a nulle part de découragement ni même de recueillement. Bien loin de ces peintres qui font du Calvaire une scène désespérée, l’auteur n’y voit que la victoire du Christ et il suspend au-dessus de l’adorable gibet une couronne triomphale!

Bibliothèque nationale } manuscrit 510. —

N’oublions pas de rappeler à ce propos le beau manuscrit dont nous avons gravé le crucifiement dans l’Évangile. (PL LXXXVIII.) La sainte Vierge, complètement drapée d’étoffe violette, soulève des deux mains son manteau comme pour recevoir les gouttes du sang sacré qui sort de la plaie du Sauveur.

Xe SIECLE.

Musée au Vatican. (PL XLVI.) — L’ivoire de Rambona du musée du Vatican nous présente un curieux, sinon correct tableau du Crucifiement au Xe siècle, et, ce qui est plus intéressant, un ouvrage d’artiste romain, comme la louve sur laquelle est appuyée la croix semble l’indiquer. On sait combien les Romains tiennent à leur no-

1 Mous avons été aidé dans l’examen de cette pierre par M?r Randi et MM. Stevenson et Guidi.

CH. IX. — LE CRUCIFIEMENT

blesse historique, et combien au moyen âge, surtout, ce sentiment était prononcé chez eux. Le souvenir du berceau de Rome, si inopinément introduit sur le Calvaire, révèle la nationalité de l’auteur. Cet auteur, du reste, était plus fier qu’il n’était habile, car ce monument peut prendre place sur les derniers degrés de l’échelle de la décadence. La croix s’élève sous le soleil et la lune qui l’éclairent de leurs torches. Le Sauveur, attaché par quatre clous, a les bras droits, les yeux ouverts ; il est nimbé et jupé. Sur la branche de droite on MiMVLIE- REN, sur celle de gauche, discipule ecce. La sainte Vierge lève une de ses mains vers son fils, et de l’autre semble essuyer des pleurs. Elle ne le regarde pas ; ses yeux sont fixes et ouverts du côté du spectateur. Son manteau est bordé de petits ornements, et couvert d’un semis qui le distingue de la tunique.

Musée du Vatican. (PL XLVI.) — Nous avons placé sur la même planche un ivoire colorié qui paraît de la même époque, et qui nous présente Notre -Seigneur les pieds séparés et crucifié entre la sainte Vierge et saint Jean; l’inscription du haut de la croix porte IHC XPC. Les animaux symbolisant les Evangélistes remplissent les vides des deux côtés de la tète de la croix. Le manteau de la sainte Vierge noir, doublé en rouge carminé, recouvre une robe violette. Saint Jean est blond, son nimbe doré, son manteau vert doublé de violet, les joues rouges. La croix en or avec filets verts, l’inscription d’argent. L’état de dégradation des couleurs ne permet pas toutefois d’affirmer absolument cette description dans tous les détails.

Bibliothèque nationale. Ivoire. (PI. CXXI.) — Le Xe siècle est représenté à la Bibliothèque nationale par un charmant ivoire sur lequel nous reviendrons plus tard , mais que nous devons signaler dès à présent. La sainte Vierge lève les mains vers le Sauveur pendant que saint Jean pleure et que Longin plonge sa lance dans le cœur sacré; dans le haut le soleil et la lune

personnifiés et montés sur des chars s enfuient épouvantés.

Bibliothèque nationale. Manuscrit 10483.

— Nous avons gravé (PI. XLV) un des plus anciens crucifiements que possède la Bibliothèque. Le Sauveur a les yeux ouverts, il est vêtu du colobium et pose ses pieds sur le calice; de côté, nous voyons la sainte Vierge et saint Jean, les allégories du soleil et de la lune.

Musée de Cluny n° 38g. (PI. CXXI V.) — Le musée de Cluny possède une plaque d'ivoire réputée de la même époque et d’un travail occidental. On lit auprès de la sainte Vierge sca. maria. Notre-Seigneur est au milieu entre les deux fidèles compagnons de ses souffrances ; au-dessous on voit saint Vital et saint Valérien debout, et autour dix-huit médaillons renfermant des figures d’apôtres et de saints.

x Ie SIÈC LE.

Bibliothèque nationale , manuscrit 17323. — Parmi les nombreux crucifiements que la Bibliothèque nationale nous présente pour le Xe siècle, nous choisirons quelques types et nous mettrons en première ligne le beau manuscrit 17325. La scène est très-simple, ainsi que l’exige le format peu étendu du livre et la grande échelle de la peinture. La croix est rose, un calice est posé devant elle pour recevoir le précieux sang de la victime. Les pieds sont séparés, mais n’ont point de support. Notre-Seigneur est vêtu d’une jupe courte et blanche; il a les yeux fermés. Dans le haut deux anges à mi-corps remplacent le soleil et la lune que l’on voit dans beaucoup d’autres représentations. La sainte Vierge ouvre les bras en signe d’une douleur que sa physionomie exprime d'ailleurs très-justement; elle porte nimbe d’or, robe noire, manteau brun-rouge, souliers violet foncé avec pois blancs. Saint Jean, imberbe, nu-pieds, tient un livre ; son nimbe est d’or, sa tunique bleue, son manteau violet clair.

ICONOGRAPHIE. 2i

Bibliothèque nationale, manuscrit jo du fonds Saint-Germain. — Le n° 30 du fonds Saint-Germain nous fournit un type très-singulier pour la figure de Marie au pied delà croix. Elle porte un costume oriental; son voile, ses draperies, son geste, manquent de dignité; on croirait presque assistera une scène musulmane, si l'adorable figure du Sauveur ne nous ramenait au Calvaire; nous ne le citons que comme exemple des fantaisies du xie siècle L

Bibliothèque nationale, manuscrit 74. (PL XVI.) — Le manuscrit grec 74, cette mine inépuisable où nous pouvons toujours recourir, nous offre plusieurs représentations du Calvaire avec une étonnante fécondité d'imagination. Partout la sainte Vierge est debout et nimbée, avec une tunique d’or et un manteau bleu ; derrière elle apparaissent deux femmes sans nimbe; au pied de la croix sainte Madeleine recueillant dans une coupe le sang qui coule des pieds divins. Saint Jean à gauche de la croix ainsi que le centurion converti. On voit dans le même tableau la suite de la scène et saint Jean qui reconduit sa mère adoptive dans sa maison.

Ivoire de Bamberg. — L’Allemagne est riche en représentations de cette scène au xic siècle. Nous avons vu à la Bibliothèque royale de Munich, dans une vitrine de la salle des objets précieux, un missel exécuté vers 1014. Forster le décrit. (I, p. 48.) ,Cette couverture a om,24 sur om,i4; la plus achevée de toutes les sculptures de cette époque, elle a fait partie du trésor de la cathédrale de Bamberg, elle est plutôt romaine que byzantine. Notre-Seigneur est crucifié les bras droits, les pieds séparés, avec un simple linge autour des reins. De chaque côté apparaissent les deux soldats, la sainte Vierge et saint Jean; dans le haut, six anges, le soleil et la lune; dans lebas, les figures symbolisentles âmes des limbes qui sortent des tombeaux; enfin

1. Nous devons à M. Steinhel communication du calque qu’il en a pris.

les saintes femmes s’avancent vers le saint sépulcre qu’elles trouvent vide.

Ivoire de Bamberg. — Un autre diptyque d’ivoire de la même bibliothèque, d’une bien plus grande finesse d’exécution et qui par son style appartient à l’époque carlovingienne, mérite encore mieux d’être mentionné ici. Nous en avons dessiné des fragments sur l’ariginal et les avons publiés dans l’Evangile. Le Rédempteur, dit Forster (Pl. xv), est attaché par quatre clous à une croix rustique ; un nimbe entoure sa tète, le mouvement de son corps exprime moins la souffrance physique que l’amour avec lequel il semble, même en mourant, vouloir embrasser l’humanité. A la gauche, s’approchent de la croix des femmes pleurant, en tête desquelles paraît la sainte Vierge, puis les deux soldats romains; auprès du premier, saint Jean verse des larmes. L’Église, reconnaissable à son étendard, recueille dans un calice le sang du côté ouvert; au-dessus de la croix, trois anges contemplent cette scène de désolation.

Darmstadt. Musée. (PL XL VIL) — Le musée de Darmstadt, parmi ses trésors, nous offre encore un Crucifiement fort intéressant du xie siècle enchâssé dans une couverture du xne ou xme siècle. L’attitude delà sainte Vierge est trèsbelle, plus noble même qu’elle n’est alors généralement figurée; de la main droite elle fait un geste qui exprime sa résignation, et delà gauche elle soutient sa tête en écartant les plis du voile. Enveloppée dans de riches draperies aux contours réguliers et bordés, elle reste debout, silencieuse et recueillie; elle est élevée sur une sorte d’escabeau qui isole ses pieds du sol et qui peut-être, dans la pensée de l’auteur, n’avait pas seulement pour but de montrer sa dignité, mais de faire comprendre qu’il faut, pour supporter les grandes douleurs, ne plus toucher à la terre. (Voy. les photographies de Noring.)

S. Urbano de Rome. — Un monument tout à fait contemporain des ivoires de Bamberg

CH. IX. — LE CRUCIFIEMENT

et dont, je ne sais pourquoi, on a contesté la date de ion, inscrite au-dessous de la croix (Év., pl. LXXXIX), nous montre encore la sainte Vierge assistant à la mort de son fils.

Évangéliaire d’oAribert. — Nous avons eu occasion d’admirer, en 1874, à l’exposition industrielle de Milan , le bel Évangéliaire du Dôme que l’archevêque Aribert donna au xie siècle. Il a om,36 sur om,42. La scène du crucifiement s’y trouve représentée dans une suite de compartiments. Le crucifix se détache au centre et en relief, tandis que tous les témoins de ce drame divin sont figurés autour par des peintures en émail. La sainte Vierge occupe la place habituelle, mais au lieu de son costume traditionnel, elle porte les riches manteaux des princes du xie siècle. Auprès d’elle on lit l’inscription : Maria , En Filins tuus , tandis qu’à l’opposé, près de saint Jean, oAgostole, ecce mater tua.

Exultet de la Minerve. (Rome.) — Ce manuscrit fait à diverses époques, nous donne une miniature du Crucifiement que nous croyons pouvoir attribuer au XIe siècle. Notre-Seigneur est attaché avec quatre clous, la sainte Vierge debout, nimbée, rapproche en signe de douleur son voile de sa figure ; elle souffre, sa douleur est infinie, mais son courage est à la même hauteur et elle reste debout. Elle paraît un peu trop serrée dans les draperies qu’on voudrait plus amples.

XIIe SIÈCLE.

Bibliothèque nationale , ivoire du manuscrit gjSj. (Pl. CXXIV.) — Ce manuscrit de om,25 sur om,3o est relié en velours rouge et couvert d’une plaque d’ivoire environnée de cabochons et d’émaux champlevés. M. Labarte assigne le vie siècle au texte et le xne à la couverture. Le texte est peint en lettres d’or sur vélin pourpré, ce qui ne s’employait que pour les manuscrits du plus grand luxe.

Cet ivoire représente la crucifixion; on voit

dans le haut les quatre Évangélistes et leurs animaux symboliques; au-dessus de la croix, le soleil et la lune personnifiés. Le Sauveur a les pieds séparés, il est vêtu d’une tunique courte ; à sa droite, se tiennent debout la sainte Vierge et saint Jean; à sa gauche, deux femmes portant chacune un petit drapeau : l’une, debout, parle à sa compagne assise et qui l’écoute; elle a dans la main gauche une espèce de tranchet.

Au-dessous, accostant la croix et de petite taille, les deux soldats lèvent la lance et le bâton d’hysope. A leur hauteur, mais plus près du cadre, deux villes ouvrent leurs portes et en laissent sortir deux personnages qu’on peut prendre pour les exilés des limbes. Tout en bas, une femme assise voit un serpent s’enrouler autour de son bras droit et tient deux enfants sur son bras gauche et une palme dans la main. Tous regardent Notre-Seigneur. On lit sur la couverture ces deux vers :

In cruce restituit Christus -pin victima factus}

Quod mala transtulerat serpent is predn ferocis.

Le travail de cet ivoire est heurté, les plis raides et fantaisistes, les mains modelées avec prétention.

Bibliothèque Vaticane, 1156. (Pl. XLVIII.) — Le Crucifiement a une si grande importance dans ces belles miniatures, que nous avons cru devoir en doubler l’échelle. Le programme est du reste toujours le même : le Crucifié avec les pieds séparés, deux anges au-dessus de la croix; la sainte Vierge suivie de deux femmes, de l’autre côté saint Jean et le centurion converti.

Bibliothèque Vaticane , bas-relief d’argent. (Pl. XLV.) — On conserve au musée chrétien un bas-relief d’argent de om,i30 sur om, 155, qui réunit quatre scènes de l’Évangile. Le Crucifiement, la Mise au tombeau, les Saintes Femmes et les Limbes. C’est une œuvre grecque comme les inscriptions le prouvent ; l’argent en est tresusé. Quoiqu’il soit fort difficile de classer les œuvres byzantines, cependant certaines analogies

ICONOGRAPHIE

avec la porte de Pise, par exemple la croix archiépiscopale que tient Notre-Seigneur, nous l’ont fait supposer du xii° siècle.

nous éloigne de plus en plus des types primitifs et de la sérénité idéale des crucifix antiques.

Vatican. ( Musée chrétien.) — Le musée chrétien nous offre encore, pour cette époque, deux plaques émaillées de la fin du xne siècle, de om, 225 de hauteur sur om, no de largeur. Sur une face nous voyons le crucifix entre la sainte Vierge et saint Jean; deux anges à micorps accostent le haut de la croix. Le fond est d’émail champlevé; les tètes et le crucifix tout entier en relief rappellent un coffret en bronze émaillé déposé dans le même musée et qui représente la Fuite en Égypte. Ces émaux nous paraissent d’origine française. La seconde plaque formant l’autre face du livre ou diptyque figure le Christ dans une auréole elliptique et entouré des quatre animaux ; la facture est la même, le Sauveur et les têtes des animaux sont en relief sur fond d’émail coloré.

Vatican. Médaillon. — Le xne siècle nous a laissé au musée chrétien un médaillon légèrement concave en bronze doré et émaillé. Les émaux qui remplissent les vides, cloisons faites en champlevé, sont de diverses nuances. Lemilieu des plis est blanc ou jaune et les bords foncés ; le fond des draperies est en émail bleu. Ce travail, qui atteste dans l’art le dernier degré de barbarie, se rapproche de l'émail de Sainte-Marie-in-Porticu (Santa Maria-in-Campitelli), on remarquera surtout la forme des yeux et l’abaissement de l’angle extérieur de la paupière.

Nous trouvons, dans ce riche musée, un tableau grec qui représente le Crucifiement, mais sans rien qui nous le signale d’une façon particulière. Notons encore un tableau de l’école de Giunta, qui accuse le commencement du xme siècle et le terme des images que nous étudions; on y verra, soit dans la physionomie de Notre-Seigneur, soit dans celle de la sainte Vierge, une expression de profonde douleur qui

Divers. — L'Italie a trop multiplié cette scène de notre rédemption pour que nous essayions même la nomenclature des monuments du xne siècle qui nous la conservent; citons seulement les mosaïques de Saint-Marc de Venise, les portes de Pise, le devant d’autel di Città-di-Castello, etc.

Darmstadt. (PI. XLVII.) — On remarque, au musée Darmstadt, une couverture d’évangéliaire, laquelle, comme celle qui nous est passée sous les yeux à propos du xie siècle, encadre un ivoire plus ancien. Le cadre est peutêtre du xve siècle, mais l’ivoire lui-même, qui représente un Crucifiement, est du xir. On sait que, dans ces sujets, la sainte Vierge a été prise souvent comme personnification de l’Eglise, qu’on reconnaît toujours au calice qu’elle tend vers le côté entr’ouvert du Sauveur; mais ici les deux figures sont parfaitement distinctes : la sainte Vierge, nimbée au premier plan, est voisine de la croix, tandis que l’Église par derrière élève le calice. De l’autre côté, à demi cachée par saint Jean, on aperçoit la Synagogue, son étendard à la main, qui lui fait pendant. Adam sort de son tombeau sous la croix; les animaux évangéliques garnissent les angles du tableau.

RESUME

En jetant un coup d’œil sur les siècles que nous venons de parcourir, nous sommes frappés d'abord de ne voir paraître qu’au vie siècle les images delà Crucifixion, puis de saisir la rapidité avec laquelle elles sortent des symboles qui les enveloppèrent à l’origine. Nous avons expliqué la répugnance des premiers chrétiens pour cette représentation et les artifices auxquels ils avaient recours pour ne pas blesser la susceptibilité des néophytes ou les sentiments de l’antiquité à

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CH. IX. — LE CRUCIFIEMENT

l'endroit d'un tel supplice; nous avons montré que le premier exemple d’un crucifiement paraît nous être fourni par la fiole de Monza et que là même le Sauveur est figuré glorieusement au ciel, tandis que la croix, une croix gemmée, paraît vide entre les deux larrons. Là déjà, dans cette première tentative, la sainte Vierge, cette fidèle compagne de la croix, nous apparaît à ses pieds, et cette place douloureuse ne lui sera plus enlevée. Elle est à droite et nous ne pourrions peut-être pas citer une seule image qui la figure autrement; la droite a, dans tous les temps, été considérée comme donnant un privilège, et l’Écriture sainte nous le prouve par d’innombrables passages qui peuvent expliquer notre invariable tradition iconographique. C’est une place d’honneur : astititregina a dextris tuis in vestitu deaurato. (Psal., 44, 10.) oAngelus Domini stans a dextris tuis in altaris incensi. (Luc, I, n.) Le Christ est toujours assis dans la gloire à la droite du Père, etc.

C’est une place qui symbolise la force : Dextera tua, Domine, magnijicata est in fortitudine : dextera tua, Domine, percussit inimicum. (Exode, XV, 6.) Et protegam dextera mea, donec transeam. (Id., XXXIII, 2 2.) Firmetur tnanus tua, et exaltetur dextera tua. (Psal., 88, 14.) cadent... decem millia a dextris tuis. (Id. 90, 7.)

C’est une place de miséricorde et de pardon : Salvum fac dextera tua et exaudi me. (Ps., 59, 7.) Protectio tua super manum dexteram tuam. (Ps., 120, 5.) Et salvum me fecit dextera tua.

Pour la très-sainte Vierge c’est surtout une place d’amour, comme nous le lisons dans le Cantique des cantiques : Et dextera illius amplexabitur me. ( Cant ., II, 6.)

On comprend, d’après ces textes sacrés, l’importance qu’avait la droite dans l’antiquité chrétienne et le motif qui assigna cette position à Marie. Saint Jean, surtout dans les plus anciennes représentations comme à la Bible syriaque et dans l’ivoire que nous avons publié dans l’Évangile, passe quelquefois à droite, mais la sainte Vierge reste invariablement atta¬

chée à cette place. Quelques personnes s’étonnent que les peintres ne l’aient pas plutôt figurée du côté du cœur; de nos jours, où la dévotion au Sacré-Cœur s’est beaucoup développée, cette pensée se produit surtout, mais elles oublient que le soldat romain perça le côté droit et qu’il est naturel que la sainte Vierge ait voulu recueillir la première le jet de ce sang adorable.

L’attitude de la sainte Vierge n’est pas aussi déterminée que sa place. Elle est toujours représentée debout, mais ses gestes se modifient selon les temps ; il semble qu’à l’origine on ne lui ait pas ordinairement laissé les mains apparentes. La Bible syriaque, l’ivoire du vie siècle, les cachent sous les draperies de son manteau , le manuscrit 510 de la Bibliothèque nationale, quoique fort postérieur, les laisse sous une draperie avec la pose des anciennes communiantes ; c’est cependant à l’époque de ce manuscrit, vers le xie siècle, qu’une modification sensible apparaît dans cette tenue; alors les mains deviennent libres, elles échappent aux draperies, soit pour prendre l’attitude de la prière, soit pour exprimer le recueillement, soit pour rendre l’élan de Marie vers son adorable Fils. Ce sentiment se manifeste dans les peintures de saint Clément qui sont du ixe siècle ; c’est l’époque où la scène perd sa sérénité pour se soumettre à une passion plus naturelle. Toutefois], aux ixe et Xe siècles, les yeux du divin Crucifié sont encore ouverts, ses bras étendus horizontalement comme pour embrasser le monde.

Au xie siècle on aperçoit, dans quelques crucifiements, l’influence des croisades qui ramenaient en Occident des costumes et des modes d’Orient. Alors la sainte Vierge prend parfois une attitude peu digne et qui ne s’accorde que trop avec les vêtements arabes que certains artistes lui prêtent; son manteau prend une richesse excessive, inspirée par les dépouilles des califes, sa tunique est souvent en or; enfin la scène se complique par l’allégorie de l’Église et de la Synagogue, qu’on reconnaît, l’une au calice qu’elle présente au jaillissement du sang divin, l’autre à sa lance pavoisée. Cette opposition des

ICONOGRAPHIE

deux églises , que les premiers siècles nous offrent fréquemment, devient plus particulière aux crucifixions; Marie remplit quelquefois le rôle de l’Église , dont elle est la mère, et la figure la plus parfaite. (Voy. P. Cahier et Martin, Mélanges. — Grimouard de Saint-Laurent, Guide de VdArt chrétien .)

Au xiie siècle, cette tendance vers le réalisme s’accentue de plus en plus; les yeux du Sauveur se ferment, ses bras s’affaissent sous le poids de la douleur qui semble le dominer ; Marie commence à subir dans sa physionomie cette influence douloureuse.

Bientôt nous arrivons aux débuts de l’école Pisane, qui mêle aux traditions byzantines de ses maîtres une tristesse que l’iconographie chrétienne n’avait jamais connue. La couronne

d’épines avec Giunta ensanglante le front divin; Marie est en proie à une douleur profonde qui se trahit par d’abondantes larmes ; saint Jean pleure; le Soleil et la Lune, personnifiés, s’associent à cette scène de désespoir. Marie n’a même plus l’élan du ixe siècle, le recueillement du xi9 siècle, elle est affaissée dans l’affliction ; elle ne tend plus les bras vers le Christ par une invocation confiante et enthousiaste, elle est repliée sur elle-même et essuie de son voile les pleurs qui l’inondent. Telle est la dernière phase que nous ayons à signaler, non la dernière du cycle entier, qui nous conduirait plus loin à d'autres excès, comme au spasimo de la madone ; mais déjà, d’après le courant qui emporte nos images, nous pouvons augurer le mouvement qui les fera enfin toucher à l’écueil du réalisme moderne.

Tableau au Vatican. (École de Giunta).

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