VI DCCC LXXVIII
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Auteur de ce livre l’avait composé pour élever un pieux trophée à la gloire de la sainte Vierge, mais sa mort inopinée a transformé ce monument en un monument funéraire qui porte, comme les croix sépulcrales de la vieille Ecosse, l’image de la Madone au-dessus de la tombe. Nous devons donc inscrire sur son frontispice une sorte d’épitaphe qui rappelle en quelques lignes les principaux souvenirs de cette vie chrétienne; nous le devons moins pour lui donner un titre d’honneur dont sa modestie se fût effrayée, que pour offrir à ses lecteurs une leçon édifiante de vertus.
La famille de M. Rohault de Fleury, originaire d’Abbeville, donna dès le xvie siècle plusieurs maieurs distingués à l’échevinage de cette ville, et, ce qui valait mieux, un grand nombre de bons chrétiens et de religieux à l’Eglise. Elle fut ruinée en 1778 par la guerre maritime et la capture par les Anglais des navires contenant toutes ses richesses.
Hubert-J. -Bapt. Rohault de Fleury, garde des archives à l’administration de la Compagnie des Indes, légua à ses deux fils, au défaut de cette fortune, une forte éducation et de viriles vertus. L’un, adonné aux arts, devint vice-président du conseil des bâtiments civils; le second, général du génie, fut chargé de fortifier Lyon et reçut le titre de pair de France en récompense de la prise de Constantine.
Charles Rohault de Fleury était fils du premier. Né en 1801 , il fut élevé sous l’aile d’une mère chrétienne qui lui apprit dès le berceau les enseignements de la piété; il y grandit dans la grâce de Dieu, et tout jeune, malgré la
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vivacité qui formait déjà un des traits de son caractère, il servait de modèle aux enfants de son âge. En 1814, pour le mettre à l’abri des dangers de l’invasion, ses parents l’envoyèrent au collège de Vendôme avec son jeune frère. La voiture devenant trop étroite pour le nombre de voyageurs, il s’assit sur le dossier de la banquette et laissa, par ce désintéressement si naturel chez lui, toute la place à son petit compagnon. 11 donnait aussi à ses camarades les pensums qu’il avait dans sa modestie préparés d’avance et qui ne lui servirent jamais à lui-même.
Après de solides études dont il conserva le fruit jusqu’à la fin de sa vie, le jeune Rohault se prépara à l’École polytechnique; il y entra en 1820 dans un rang éminent, puis se livra aux études de l’École d’architecture pour embrasser la carrière que son père lui avait toujours destinée.
11 intervint dès ses débuts pour une part importante dans la construction du passage du Saumon; il eut un prix dans un concours pour Lille et obtint des places qu’il sut, malgré sa jeunesse, remplir avec distinction. Le mérite dont il fit preuve et l’activité qu’il déployait lui permirent bientôt d’ètre nommé architecte en chef du Muséum d’histoire naturelle dans un moment où le gouvernement y préparait des projets considérables. Là encore il fut au niveau, je puis même dire au-dessus de sa nouvelle tâche. Il s’agissait de fournir un abri aux vastes collections scientifiques qu’on y avait formées depuis longtemps, c’est-à-dire d’élever une galerie minéralogique et des serres chaudes. Il satisfît le premier programme avec un talent que les hommes les plus compétents se sont plu à reconnaître et qui valut à son père ce beau compliment du chef de l’administration : « Que vous devez être fier! » La longue galerie flanquée de deux pavillons à frontons qui accusent si bien l’exposition minéralogique au centre et les amphithéâtres aux ailes, tout l’ensemble est plein de noblesse et d’à-propos.
L’exécution des serres était plus difficile ; jusqu’alors les plantes abritées sous d’épais châssis de bois souffraient du manque de jour, et ces grossières cages de verre étaient dépourvues d’élégance. M. Rohault de Lleury se rendit en Angleterre pour y demander aux grands jardins de cette froide contrée des renseignements sur ces constructions. Il y trouva quelques inspirations, mais nulle réponse textuelle aux questions qu’il voulait résoudre ; on peut donc dire véritablement que la création de l’édifice lui appartient. La gracieuse cascade de cristal, les transparents pavillons carrés sous lesquels on renferme le climat des tropiques; toute cette architecture aérienne qui réalise les rêves des peintres pompéiens et dont l’Europe n’avait pas encore vu d’exemple, cette légère ordonnance qui contraste si heureusement avec les mâles soubassements de meulière constituaient un style nouveau.
On peut ajouter que les frêles colonnes de fonte s’élançant plus haut que les grands palmiers inaugurèrent une révolution dans les constructions modernes; l’archi-
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tecture de fer, dont ses successeurs développèrent les résultats et agrandirent les proportions, venait d’être inventée. La sensation parmi les artistes fut si remarquable, qu’un ouvrage dans lequel il reproduisait les nouveaux édifices eut sa première édition rapidement épuisée et parvint bientôt à la seconde 1.
Au-dessus de cette vie publique si pleine d’honneur, nous ne devons pas oublier sa vie de famille, où son cœur sut jeter tant de dévouement et même de poésie.
Etant encore tout jeune, il rencontra un jour dans une église la sœur d’un de ses camarades, une enfant que Dieu lui destinait pour être la Béatrice et le guide de toute sa vie. La Providence s’était plu à la parer de tous les charmes extérieurs qui semblaient refléter les qualités de son cœur. Les anges que Giotto nous représente sous une grâce céleste, la tête inondée des flots d’une chevelure blonde, les yeux d’azur, l’attitude pleine d’élégance et de modestie, pourraient seuls nous rappeler ses traits; comme pour ces figures volantes des vieilles fresques, on disait d’elle que ses pieds ne touchaient pas à la terre. Telle était l’épouse angélique que Dieu lui avait préparée et qu’il reçut à vingt-quatre ans de sa main paternelle.
Le paradis terrestre s’ouvrit alors sous ses yeux avec ses joies pures, dont le souvenir resta brillant jusqu’à la fin de sa vie ; mais, hélas! le séjour de ce paradis ne nous est plus longtemps permis; au bout de quelques années la santé de cette compagne, plus faite pour le ciel que pour la terre, commença à répandre des inquiétudes sur ce riant avenir; ces inquiétudes se transformèrent bientôt en alarmes et il fallut demander au climat plus tiède des Pyrénées de raffermir sa santé trop ébranlée. Pendant une année, année d’ineffables tortures morales, M. Rohault de
I. Voici les publications principales auxquelles M. Rohault de Fleury a attaché son nom :
i° Notice sur les travaux exécutés au Muséum d’histoire naturelle , depuis 1833 jusqu’à ce jour. Paris, 18445, in-folio. 2° Etudes sur les serres chaudes de Belgique , 1848, in-4.
30 Rapport au club de l’Union polytechnique sur la construction des logements d’ouvriers 1849.
40 Les Serres chaudes de Londres , album in-4, 1851.
5“ Rapport sur les produits de l’Exposition universelle de 183 J.
6° Manuel des lois civiles sur le bâtiment. In-8, Paris, 1862.
7° Les étoffes égyptiennes du musée de Turin, Revue archéologique , vol. XXI, mois d’avril.
8° Rapport sur l’Exposition des beaux-arts appliqués à l’industrie } 1864, in-8.
90 Etude sur la voirie. (Notice lue à la Société centrale des architectes.) Morel, 1864, in-8.
io° Prix comparés de diverses constructions à diverses époques, Gaqette des architectes et du bâtiment } 1865.
ii° Visite dans les catacombes de Saint-Calixte 1866.
12° Mémoire sur les instruments de la passion de N. -S. J.-C. Lesort, 1870, in-4.
130 Une série d’articles financiers dans le Journal de Nice} 1871.
140 Rapport sur le repos du dimanche , lu au Congrès catholique de Paris, en 1872.
150 L’Evangile , études iconographiques et archéologiques. 2 vol. in-4, Marne, 1874.
160 La Sainte Vierge} études iconographiques et archéologiques, 2 vol. in-4, Poussielgue, 1878.
Nous devons rappeler en outre que M. Rohault de Fleury nous laisse de nombreux albums de voyage, des Mémoires sur sa famille, des archives importantes et surtout des matériaux considérables sur les monuments de la Messe, que nous espérons publier un jour.
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Fleury, que sa carrière fixait dans le Nord, fît douze fois le trajet de Paris à Pau, voyages dont chaque retour lui arrachait une illusion et le dépouillait d’une espérance. Au printemps de 1840, l’inexorable mal, grandissant toujours, ne laissa plus aucun espoir, et le i1) mai, le jour précisément anniversaire de son mariage, il vit l’ange gardien auquel Dieu avait confié sa vie secouer ses ailes et repartir pour le ciel. Il restait seul avec trois jeunes orphelins et l’ineffaçable souvenir de la compagne qui continua d’en haut à conduire et à inspirer sa vie. Dès lors, M. Rohault, mort au monde, ne vécut plus que pour Dieu et pour ses enfants. Un signe de deuil inconsolable couvrit pour toujours ses vêtements; il construisit sa tombe auprès de celle qui venait de s’ouvrir, il rédigea même l’épitaphe qui célébrait la future réunion et dont la date seule restait à inscrire.
Ce modèle des époux et des pères n’avait pas le cœur moins énergique que tendre ; il comprit les devoirs que lui imposait l’avenir de ses enfants, et il reprit avec une ardeur infatigable les charges de son état. Après un voyage en Italie, duquel il rapporta de nombreux dessins et de fécondes inspirations il éleva les édifices les plus variés, demeures privées, hippodrome, tombeaux, bains publics ; son talent sut se multiplier et suffire à tout. Il trouvait, parmi tant de labeurs, le temps de présider la Société libre des beaux-arts, de fonder et de diriger la Société centrale des architectes, destinée à rapprocher dans des liens de confraternité ses membres entre eux, enfin de prêter son concours à la bienfaisante association des artistes vivants.
Lorsque survint la révolution de 1848, les loisirs que lui procura le ralentissement des constructions ne lui laissèrent aucun repos ; il comprit aussitôt que ses travaux d’artiste devaient faire place aux sollicitudes sociales, et il se livra aux devoirs du citoyen avec l’ardeur qu’il appliquait à tout. On le vit alors, malgré la délicatesse de son tempérament, quitter son cabinet et endosser l’uniforme de garde national. Placé au palais de l’Elysée avec quelques hommes de bonne volonté lorsqu’il était menacé des pillards de Saint-Cloud, il parvint à faire respecter ce poste. Au mois de juin, entouré de tous les hommes de sa famille en état de porter les armes, il assistait aux combats meurtriers de la Cité. Après être revenu sain et sauf dans sa demeure, il eut le courage d’entreprendre à lui seul le désarmement du quartier de la petite Pologne, alors très-menaçant, et le bonheur de réussir.
Dans l’intervalle des émeutes, il s’occupait des questions sociales; il ne se contentait pas de combattre les émeutiers dans la rue, son âme chrétienne aurait voulu les désarmer par la charité. Il se mit dans cette pensée à étudier les logements
1. Le grand-duc de Toscane, qui aimait à donner aux artistes en renom des témoignages de son estime et des souvenirs de son hospitalité, fit composer exprès pour lui un magnifique album manu crit, relatant l’histoire et les plans du jardin Boboli.
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des ouvriers, il présida une commission d’architectes instituée dans ce but; il fit plus, il leur construisit une maison à ses frais et trouva, pour réaliser ce programme, de si heureuses dispositions que son plan devint le modèle du genre.
Profitant des relations distinguées et charmantes qu’il avait formées sur les bancs de l’École polytechnique, il réunit d’anciens camarades et parvint à former le club de l’Union polytechnique, destiné à lutter contre les mauvaises doctrines de la révolution. Son cabinet servit quelquefois de salle de séance aux commissions. Cette activité l’avait mis en évidence et son amour du bien en imposait aux hommes, même les plus avancés du mouvement. Il sauva peut-être, grâce à cette influence, le monument expiatoire de Louis XVI.
Cependant l’ordre se rétablit, les affaires reprirent leur cours, et M. Rohault de Fleury put revenir à ses laborieuses occupations d’architecte. Il disait parfois qu’il se sentait capable de diriger la construction de Paris entier; il put dire du moins, avec la plus stricte exactitude, vers 185=5, qu’il présidait à l’érection d’une grande ville; à cette époque il bâtissait d’immenses îlots de maisons rue de Rivoli, la chambre des notaires sur la place du Châtelet, des hôtels particuliers rue de la Paix, rue Saint- Arnaud, aux Champs-Élysées, au rond-point de l’Étoile 1 . Sa merveilleuse activité lui permettait encore de suivre les innombrables expertises que lui confiait le tribunal et auxquelles l’appelait son grand renom de sagesse et d’honneur. Il suffisait à tout et trouvait encore le temps d’accompagner ses enfants dans les voyages qu’il leur croyait nécessaires. C’est ainsi qu’il put successivement visiter l’Angleterre, la Hollande, la Belgique, une partie de l’Allemagne et surtout l’Italie, vers laquelle ses sentiments de chrétien et d’artiste le ramenaient sans cesse.
Ces voyages ne furent pas perdus pour sa carrière d’architecte, il en rapportait de nombreuses esquisses qui lui en conservaient de féconds souvenirs ; la connaissance plus approfondie des artistes italiens modifia même heureusement son talent qui, sans perdre sa sobriété, y gagna une manière plus gracieuse; son style, mâle et fort, devint en outre élégant et souple. L’ampleur toutefois resta toujours son principal caractère. Personne mieux que lui n’aurait tracé le plan d’une ville et l’on ne saura jamais l’influence que ses projets exercèrent sur les percements qui sillonnèrent la capitale sous l’Empire. Les rues de l’Opéra, de La Fayette, le boulevard Haussmann, etc., suivirent souvent la direction de ses tracés. Un jour, la fondation d’une rue fut décidée sur un simple mot qu’il dit au préfet.
On avait confiance dans son grand talent et plus encore dans la probité qu’il
x. Ses principaux hôtels ont été construits pour le prince S oltylcoff, rue Saint-Arnaud; — M. Fontenilliat, aux Champs-Élysées; — M. Sauvage, rue de Chaillot, etc. En dehors de Paris, on lui doit les plans de la préfecture de Poitiers et plusieurs châteaux.
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poussait en ses dernières limites. Un homme illustre, avec lequel il eut de longues relations, disait en parlant de lui : « M. Rohault de Fleury, c’est la probité en hauts-dechausses et en pourpoint. »
Au milieu d’occupations si multiples et si diverses, il n’oubliait pas que ses enfants réclamaient de lui, non-seulement les sollicitudes d’un père, mais aussi les soins d’une mère. Garde-malade à leur chevet pendant leurs souffrances, compagnon de leurs voyages, maître d’école, précepteur plein de clarté dans leurs études, il remplissait toutes les tâches avec une force dont Dieu seul a le secret. Il s’inclinait jusqu’à ses petits-enfants pour leur apprendre à lire. C’est encore pour mettre au profit d’un de ses fils sa grande expérience de jurisconsulte, qu’il rédigea un ouvrage sur les lois du bâtiment. Il voulut ensuite, par modestie, le soumettre à la sanction de la Société des architectes l, laquelle, enremercîment, lui ht, à cette occasion, frapper une médaille d’or.
Comblé d’estime et de fortune, attiré dans les salons les plus distingués de Paris M. Rohault ne se laissa jamais éprendre des vanités du monde, mais la pensée de Dieu et de l’angélique compagne qu’il avait perdue le ramenait toujours vers le ciel. Lorsqu’il vit assurée l’aisance qu’il avait résolu de laisser à ses enfants, il se déroba brusquement à l’éclat de sa carrière, il prit sa retraite, non comme les hommes vulgaires, une retraite oisive, mais une retraite pleine d’œuvres, de travail et de prière. « Il faut, disait-il, se recueillir avant de mourir. » Ces deux nobles paroles lui revenaient aussi souvent sur les lèvres : « Prière et travail. »
Avant de se mettre à l’œuvre, il voulut jeter un regard sur le passé, comme le voyageur, écrivait-il, se plaît, après une longue route, à contempler derrière lui le chemin joarcouru , et il rédigea, pour ses enfants les souvenirs de sa famille et de sa vie. Puis il embrassa ses pieux travaux, quoiqu’il eût plus de soixante ans, avec l’ardeur et la confiance d’un jeune homme 5 il débordait de confiance, au point de s’effrayer quelquefois lui-même de ses excès d’espérance en Dieu. C’était une nouvelle carrière qui s’ouvrait devant lui, carrière d’œuvres et d’études hagiologiques.
L’observation du dimanche, qu’il avait toujours fait respecter sur les chantiers et qui avait été une de ses grandes préoccupations, eut sa première pensée. En 1863, il rédigea une pétition au Sénat, pour obtenir du gouvernement ce repos oublié, il obtint en sa faveur des signatures d’élite et, ce qui était fort rare, le renvoi à trois ministères différents.
Malgré cette éclatante manifestation, rien ne parut modifié dans les chantiers publics ; il résolut alors de s’adresser à l’empereur lui-même. Dans une audience qui lui fut accordée aux Tuileries, il aborda courageusement la question et dit au prince combien