DIOCÈSE DE M O N T A U B A N
d’énormes rochers, dont la couleur et la masse rappellent les sites les plus pittoresques du Quercy.
Quelle est l’origine de cette chapelle et du pèlerinage? Voici ce qu’une tradition constante et bien connue dans le pays nous apprend à ce sujet :
Au temps des croisades, une grande calamité affligeait la contrée; un monstre, d’une grandeur et d’une férocité extraordinaires, y faisait d’affreux ravages. La retraite de cette bête hideuse, dont la forme allongée et les écailles lui avaient fait donner le nom de dragon, était une caverne, qui s’ouvre dans la petite vallée dont nous venons de parler; c’est de là que, chaque jour, elle sortait pour aller chercher quelques victimes. Il fallait délivrer la contrée de ce monstre; mais personne ne voulait tenter une telle entreprise; les habitants n’osaient plus sortir de Caylus, ou des villages environnants, et la terreur publique ne faisait qu’augmenter.
La délivrance cependant était prochaine. Un chevalier de Lagardelle, de l’ordre des Templiers, et issu d'une des familles les plus anciennes de Caylus, prit la résolution héroïque de périr ou de mettre à mort cette bête malfaisante. Il se prépare de son mieux, aiguise ses armes, dresse son cheval de guerre et s’entoure de toutes les précautions que la sagesse peut lui inspirer. Tout est prêt, et le jour est fixé pour l’attaque. Mais, avant d’affronter le danger, il convoque à l’église, tous les habitants de Caylus. Ils se mettent à genoux devant l’autel de Notre-Dame; ils demandent à la vierge Marie sa protection pour le chevalier qui se dévoue avec tant de générosité, et ils font vœu, s’il triomphe du dragon, d'élever une chapelle en mémoire de cette délivrance. Cela fait, le chevalier s’arme de pied en cap, monte son coursier et va à la recherche du dragon. En le voyant partir, le peuple verse des larmes et redouble ses prières. Mais lui, plein de confiance, s’écrie : « Ayez bon courage, la vierge Marie me protégera. » Il arrive bientôt à l’entrée de la vallée; la bête n’etait pas encore sortie de son repaire; mais au
SANCTUAIRES ET IMAGES
bruit qu’elle entend, elle s’élance furieuse. Le chevalier, s’étant signé et recommandé à Notre- Dame, se précipite sur le monstre et lui fait sentir vivement la pointe de ses armes; une lutte horrible s’engage et elle reste quelque temps indécise. Plusieurs fois atteint et blessé par le dragon, le chevalier se relève toujours; protégé par sa cuirasse et ses autres armes défensives, il lui porte des coups terribles enfin, il est assez heureux pour lui plonger, à plusieurs reprises, son épée dans les entrailles. L’horrible animal ne peut, plus se défendre; il se sent épuisé par la perte de son sang, qui sort à flot de ses larges blessures, et il tombe demi-mort à ses pieds. Bientôt la victoire est complète : le dragon a rendu son dernier souffle.
L’emplacement de la chapelle de Notre- Dame était naturellement marqué à l'endroit où le dragon avait été tué; mais quelques personnes, réputées habiles, trouvèrent que le fond de la vallée était un peu reculé ou malsain, et on se décida à la bâtir sur un rocher voisin, qui la domine. On commença donc la construction, et les premières fondations furent posées sur la hauteur; mais quel ne fut pas l'étonnement des ouvriers, lorsque le lendemain ils s’aperçurent que ces fondations avaient été portées dans la vallée et qu’elles étaient parfaitement disposées, à l’endroit même où le dragon, avait succombé. On crut d'abord que c’était l'œuvre cachée de quelques personnes et l’on recommença de fonder sur la hauteur; mais cette tentative, plusieurs fois répétée, n’eut jamais plus de succès et, le lendemain, les nouvelles fondations étaient venues s’ajouter merveilleusement aux premières dans le bas-fond. La tradition nous apprend que les anges, sous les ordres de Notre- Dame, descendaient les pierres pendant la nuit, à l’endroit désigné par elle, et qu’ils posèrent eux-mêmes les assises de la chapelle. En outre, sous leur pioche, à l’endroit de l’autel, jaillit la belle fontaine qui coule aux pieds du mur de l’église et dont les eaux sont toujours salutaires aux pèlerins. On donna à la petite chapelle le nom de Notre-Dame-de-Livron ou de la Déli- J
vrance, et la route, où les anges montaient et descendaient, fut appelée le chemin des Anges, nom qu’il garde toujours.
Une bulle du pape Alexandre III, de l’année 1165, nous apprend que le sanctuairede Notre- Dame-de-Livron était, au xnc siècle, sous la dépendance de l’abbaye de Saint-Antonin. Cette chapelle primitive, qui devait avoir le caractère roman des églises de cette époque, n’eut pas une longue durée; elle fut ruinée ou démolie par les Albigeois au commencement du siècle suivant. Ces hérétiques ne se contentaient pas de troubler la société par leurs doctrines monstrueuses, ils pillaient et dévastaient les églises; il fallut les combattre par les armes. Simon de Montfort, qui était à la tète des catholiques, les chassa plusieurs fois de Caylus ; mais ils n’en firent pas moins de grands dégâts, et ils exercèrent particulièrement leur fureur contre le sanctuaire de Livron.
Les ruines qu’ils firent étaient si grandes, qu’on fut obligé de reconstruire la chapelle. En 1302, un seigneur de Milhars fit bâtir le nouveau monument; une inscription lapidaire, attestant cette seconde fondation, se voit encore à l’entrée de l’église, au-dessus d’un bénitier ogival, bien conservé, qui doit être lui-mème contemporain de l’inscription. Elle est en langue romane ou patois du pays, en voici la traduction :
L’an du Seigneur
Guillaume de Milhars fit bâtir cette chapelle en l’honneur de Dieu
et de Notre-Dame Sainte-Marie Ainsi-soit-il. -j-
La reine Blanche, mère de saint Louis, et Louis XIII y vinrent eux-mêmes et dotèrent le sanctuaire de pieuses fondations qu’on acquittait encore en 1789. Après la Révolution, la vénération des peuples pour Notre-Dame-de-Livron se réveilla tout aussi fervente que dans les siècles passés 1.