CADIX
danl les Maures maîtres des bords du Guadalquivir ne devaient pas épargner cet asile de la foi chrétienne. Heureusement les ermites eurent encore le temps de leur dérober la sainte image. On creusa un puits au pied d’un figuier qui se trouvait dans le voisinage. On dressa dans le fond, de ce puits sur un autel, l’image de Marie, on laissa allumée sur l’autel la lampe qui brûlait dans le sanctuaire, on roula sur l’entrée une grosse pierre qui fut cachée par un amas de sable.
Lorsque le flot de l’invasion musulmane commença à se retirer, le souvenir de Notre-Damede-Regla, ne se réveillant pas, semblaitavoir péri sans retour. Cependant dans le cours du xiv® siècle, un pieux chanoine de Saint-Augustin vit pendant la nuit la sainte Vierge lui apparaître; son visage était noir, et elle portait le costume de la statue de Régla. « Lève-toi, dit-elle au chanoine, marche du côté du Midi jusqu’aux bords de la mer, là, depuis des siècles est cachée une image de moi, telle que tu me vois maintenant, je veux qu’elle soit rétablie dans sa chapelle. Marche, quand tu seras arrivé, le reste te sera révélé. »
A son réveil, le chanoine s’empresse d’obéir; sans s’arrêter, il arrive à l’embouchure du Guadaleté; le soleil touchait à son déclin. Le chanoine s’étendit pour passer la nuit sous un large figuier. Pendant son sommeil il crut entendre une voix qui disait : « C’est ici le lieu que j’ai choisi » ; il s’éveille aussitôt, il se jette à genoux pour demander à la sainte Vierge une indication plus précise; alors un globe de feu descend du ciel et s'arrête dans les rameaux du figuier. Le chanoine appelle â son aide les gens du voisinage, il prend une hache et en porte des coups au figuier; l’arbre tombe, on retrouve le puits , la pierre qui le recouvre est enlevée et alors éclate un nouveau prodige. La lampe allumée devant la Vierge avait continué à brûler pendant des siècles et brillait encore sur l’autel, le chanoine descend dans la citerne et retrouve avec une joie ineffable l’image qui lui était apparue dans sa patrie.
La renommée du miracle se répandit de
bouche en bouche; le seigneur du lieu, Pedro Ponce de Léon, ne voulut plus que son château appartînt à personne autre qu’à la sainte Vierge, et il le transforma en cloître. Le chanoine vint l'habiter avec d’autres augustins de Léon. Dès lors la réputation de ce sanctuaire devint immense et les offrandes y affluèrent. Les ermites de Saint-Augustin reprirent la garde de leur antique madone dans les dernières années du xivc siècle. Ce fut l’ère la plus brillante de Notre-Dame-de-Regla, et le moment où les ducs d’Arcos agrandirent le couvent et l’église. Ce fut l’époque de miracles sans nombre reproduits sur des toiles qui pendent en lambeaux aux parois du Patio.
Il serait impossible de compter ces prodiges; citons seulement quelques-uns de ceux que M. Antoine de Latour nous rapporte dans son charmant récit.
Une femme très-belle et, ce qui valait mieux, très-dévote à la sainte Vierge excita injustement la jalousie de son mari qui résolut de la perdre; il l’embarqua dans ce dessein sinistre. Lorsqu’il est en pleine mer il tire son poignard et déclare à l’infortunée qu’elle va mourir ; vainement celle-ci proteste de son innocence , et prend à témoin la Vierge Immaculée dont on découvre encore la chapelle à l’horizon. Le mari accueille le nom de la Vierge par un blasphème et se précipite sur la victime qui, percée de six coups, expire en jetant un dernier regard sur ce couvent dont elle a inutilement invoqué la bienfaisante protectrice. Au retour, le meurtrier raconte un naufrage mensonger pour cacher son crime. Cependant le regard suppliant jeté par la victime sur le promontoire de Régla n’avait pas été perdu. Au bout de quatre jours, des pécheurs retirent le corps dans leurs filets et le déposent devant l’image même de la madone. Tout à coup la vie se réveille dans ce corps livide et les lèvres tout à l’heure inanimées se mettent à chanter un cantique d’action de grâces.
En 1340, la veille de l’Assomption, qui était la principale fête du couvent, un pirate fameux résolut de s’en emparer, il laissa au milieu de
SANCTUAIRES ET IMAGES
la nuit et dans un silence profond quelques compagnons à la garde de ses bateaux et monta avec le reste de sa troupe vers le couvent. Mais, quand il chercha quelque porte pour essayer de la forcer, il ne put en découvrir aucune. La sainte Vierge les cachait toutes aux barbares. Ils dressèrent alors leurs échelles contre la muraille ; mais, arrivés au faîte, ils trouvèrent encore la Vierge qui, de sa propre main, précipita les assiégeants.
Douze chrétiens gémissaient dans les prisons de Grenade. Une nuit l'un d’eux vint à leur raconter les miracles de Notre-Dame-de-Regla. Ils se jettent à genoux pour l’invoquer comme protectrice et ils s’endorment au milieu de ces larmes et de ces prières. Tout à coup le couvent s’inonde de lumière, Notre-Dame-de-Regla apparaît à son serviteur, une clef à la main : c’était celle de la prison. Cette clef miraculeuse est encore conservée dans le trésor de Régla; elle a environ un pied de long.
En 1583, une mère avait amené son enfant au sanctuaire de Régla et le laissa tomber dans le puits; éperdue, elle appelle et invoque la sainte Vierge, on accourt, et, au moment de porter secours à la victime, on voit l’eau s’élever et déposer mollement sur le bord l’enfant qui souriait. Il raconte alors qu’une petite dame noire l’a soutenu sur l'eau.
A quelque temps de là, à Cadix, cette même dame noire, penchée au bord d’un autre puits, étendait le bout de son rosaire à un enfant qui se noyait et, suspendu aux grains rouges, le remenait sain et sauf dans les bras de sa mère.
C’est ainsi que les miracles de Régla affectent toutes les formes de la légende et de la poésie. Nous ne saurions redire les morts rappelés à la
l’huile des lampes sacrées, les captifs délivrés, les naufragés arrachés aux flots. Tantôt c’est un enfant précipité d’une des tours des ducs d’Arcos , que ses parents retrouvent cueillant paisiblement des fleurs ; tantôt une pauvre paralytique à laquelle une blanche colombe vient annoncer la guérison. Un navire anglais reve¬
nant de Cadix lui lance en passant une bordée de boulets ; la Vierge, dans sa petite main, reçoit un de ces boulets et le renvoie avec l’incendie au vaisseau coupable.
La mesure sacrilège de 1835 Ç111 tant ruines dans les couvents d’Espagne ne devait pas épargner le sanctuaire de Régla. Ses dépouilles furent pillées ou vendues et la statue transportée dans l'église voisine de Chipiona.
Au mois de juillet 1851. deux infants d'Espagne qui prenaient les bains de mer à San- Lucar-de-Barrameda virent ces ruines ; ils entendirent le récit de ces poétiques légendes de la bouche du dernier moine qui avait fidèlement suivi à Chipiona la madone bannie de Régla, et ils résolurent de rétablir la statue dans son antique chapelle.
Le 8 septembre 1852, des flots de peuple inondaient la colline pour saluer cette restauration. Au coucher du soleil, entre Chipiona et Régla, on vit comme un long serpent de feu se dérouler dans les sables ; c’était la Vierge qui s’avançait précédée de tout un peuple armé de cierges, jusqu’à la porte du monastère, où elle fut reçue par les deux enfants de saint Louis1.