‹ La Sainte ViergeChapitre 85 sur 1187 · CH. II. —ROME. — SAINTE-PRAXÈDE · texte numérisé non relu

CH. II. —ROME. — SAINTE-PRAXÈDE

été placée sur celte sorte de piédestal. Et maintenant que nous avons reconnu cette position royale au-dessus des deux ligures des saintes Praxède et Pudentienne, nous demanderons à notre tour quelle sainte dans l'Église du nc siècle était assez élevée pour recevoir les hommages des deux nobles hiles de Pudens et leur couronne dé martyre?1 On ne saurait contester, en effet, que les deux vierges qui accompagnent cette souveraine ne soient sainte Praxède et sainte Pudentienne, puisque le nom de cette dernière survit dans l'inscription qu'on lisait au-dessous. On peut même faire cetteremarquesingulière, que sainte Pudentienne se trouve à droite à la place même que le pape Pascal lui a réservée dans la tribune en mosaïque de l’église.

On pourra dire encore : Est-ce une place habituelle à la madone de se trouver debout entre deux saintes ? Nous la voyons souvent entre saint Pierre et saint Paul , mais trouve-t-on des exemples d’une situation analogue à celle-ci ? Je crois qu’on en pourrait citer plusieurs sans longues recherches ; nous pourrions signaler celle de la catacombe Sainte-Cyriaque, où les sigles ne laissent aucune hésitation sur son identité, mais nous avons dans l’église même de Sainte-Praxède un exemple bien plus concluant, puisque la chapelle Saint-Zénon nous présente la sainte Vierge caractérisée par l’Enfant, et occupant le milieu entre nos deux saintes Praxède et Pudentienne, dont les noms sont écrits sur la niche. On voit donc que l’usage n’était pas perdu au ixe siècle de représenter ces deux vierges auprès de la Reine des vierges.

2° Ces raisons et beaucoup d’autres non moins concluantes qu’on pourra trouver convaincront que cette noble figure n’est autre que celle de la mère de Dieu. Je passe donc et j’aborde la seconde question sur laquelle les archéologues sont plus divisés, à savoir l’âge de cette fresque. Nous ne pouvons, d’après les données de l’histoire, la supposer antérieure au ixc siècle, car Anastase raconte que le pape Pascal non-seulement la refit à cette époque, mais la changea mên*e de place : « in alium demutans locum

in meliorem eam quam dudum fuerat erexit statum. » Or l’abside, la partie la plus importante d’une église, ne peut pas être oubliée dans un tel changement et par conséquent la fresque qui en occupe le soubassement ne saurait être plus ancienne. Mais plusieurs l’attribuent non à l’origine, mais au xp ou au xnf siècle; la richesse du vêtement la leur montre comme une oeuvre byzantine. Les rivières de perles, analogues à celles de Sainte-Marie-in-Transtévère dans la tribune et dans la vieille peinture au-dessus de la chapelle du Saint-Sacrement, leur paraissent une composition d'une époque tardive. Les couronnes leur semblent aussi peu anciennes. Je crois ces rapprochements peu fondés et trop superficiels. Il me paraît d'abord difficile d’attribuer au xir siècle, surtout dans une fresque, les caractères de l’inscription. Puis la couronne est le trait caractéristique de ces figures, et pour nous aider à reconnaître son âge nous avons consulté à ce sujet le savant M. Gay, l’un des hommes les plus compétents, qui nous a confirmé dans cette pensée. La couronne en question est carrée; or cette mode n'a duré que du ixe au xr siècle, il n’en connaît plus du xip. Avant l’époque carlovingienne, les couronnes sont circulaires ou polygonales, comme la couronne de Monza et celle de Sainte-Agnès-horsles-murs ; elles ne commencent à devenir carrées que du temps de Charlemagne. Ces coiffures singulières s’appliquent aux casques même des soldats, ce qu’on peut voir dans la Bible de saint Paul. M. Gay regarde, d’après cela, notre fresque comme contemporaine du pape Pascal.

Je sais que la valeur du dessin offre une base fragile pour déterminer son âge. Cependant je suivrai là encore les archéologues qui veulent attribuer au xip siècle notre ravissante peinture, et je leur demanderai si dans le même siècle, dans la même ville, dans des églises également importantes comme celles qui renferment cette peinture et celles de saint Clément dernièrement découvertes, s’il est possible de supposer ces œuvres simultanées. Entre une fresque et une

Vcuu

Lt/Av. G

SANCTUAIRES ET IMAGES

mosaïque la comparaison est plus difficile ; mais rapprocher ces ligures raides , barbares , sans physionomie, ces fresques sans modelé, sans pénombre, sans autres couleurs que des traits bleus et rouges, grossièrement plaqués; rapprocher ces fresques de l’angélique figure que nous étudions, les comparer à ces traits vraiment célestes, mettre en balance tant d’ignorance avec tant de science, tant d'ineptie avec un sentiment si exquis, tant de grossièreté avec une suavité si charmante, prouverait chez nous l’absence de toute idée d’art; enfin vouloir les enfermer dans le même temps serait une profanation. Non, on ne saurait douter que la madone de Sainte-Praxède dépasse de son front radieux toutes les images de ces temps barbares et qu’elle est encore éclairée par la lumière antique de la pureté chrétienne.

Page 1