‹ La Sainte ViergeChapitre 84 sur 1187 · ROME. — SAINTE-PRAXÈDE · texte numérisé non relu

ROME. — SAINTE-PRAXÈDE

et d’un dessin barbare; nous ne saurions en dire autant de la madone placée au fond de la niche au-dessus de l’autel qu'on y voit représentée entre sainte Praxède et sainte Pudentienne. Le style en est très-supérieur. La différence éclate d’une façon si remarquable, que certains auteurs ont refusé de voir dans cette madone une œuvre contemporaine des premières et qu’ils ont prétendu qu’elle avait été enlevée aux catacombes. On sait trop 1 impossibilité d’un déplacement de ce genre, par l’insuccès qu’une telle entreprise éprouva pour le triclinium de Léon lit. Il faut en revenir à la chapelle Saint-Zénon, au ixu siècle, et convenir une fois de plus que les hommes se distinguent les uns des autres encore plus que les époques. La madone que nous avons sous les yeux est une des plus belles que nous ayons admirées dans notre revue iconographique. Droite, immobile, assise sur un trône, les regards fixés sur l’infini, elle ne semble préoccupée que de tenir l’enfant Sauveur, autour duquel elle enlace ses mains. Tout le mouvement est concentré dans le geste de Jésus qui ouvre largement les bras. Souvent nous le voyons bénir, et alors sa mère se rapproche de son cœur comme pour y puiser les flots de tendresse qu’il veut verser sur nous. Ici, c’est un geste de guide et de docteur; il a l’œil ouvert, la narine enflée, la bouche parlante; il déroule de la main gauche un volume sur lequel il montre au loin ce mot lumineux ; Ego sam lux ; de l’autre, il semble s’écrier : « Suivez ce flambeau pour échapper aux ténèbres. » 11 y a plus, et, si je ne pousse pas trop loin l’interprétation de cette pensée, il me semble voir dans ces deux bras ouverts quelque chose du Jéhova de Raphaël, débrouillant le chaos. Jésus-Christ, lui aussi, embrasse le monde, il touche aux deux pôles de l’extrémité de ses doigts, non plus pour organiser la matière, mais pour y remettre l’ordre oublié et rétablir dans la sphère morale l’équilibre rompu. Cependant deux vierges, deux sœurs, assistent à cette scène et semblent aux côtés du divin docteur représenter ce que Notre-Seigneur a le plus aimé^, la virginité et la charité. Autant qu’on peut

en juger à la lumière, les couleurs de ce tableau sont bien choisies. La robe de la sainte Vierge est grise; celle de l’enfant, rouge; le fond de la niche, en or. L’auteur, selon l’usage, a de chaque côté de la tête de la sainte Vierge écrit leMvir/ip Osoû. La niche a i mètre de hauteur sur o"‘,66 de largeur1.

Madone de la crypte. (Pl. XCIII.) — 50 Ce n’est pas tout, il nous reste à visiter une cinquième image qu’on voit dans la crypte et dont le charme ineffable mérite de nous arrêter quelques instants. Cette fresque se trouve dans le fond, au-dessus de l’autel, elle se compose de trois figures : au milieu une femme plus grande que les deux autres, le front couronné d’un diadème un peu différent, avec la partie centrale dominante; les tempes sont serrées par les plis brillants d’un voile de perles qui retombe gracieusement sur les épaules, sans presque laisser apercevoir les cheveux dont il cache les ondes blondes ; les épaules recouvertes par un manteau que relève la main gauche d’un geste oratoire, ce qui découvre un riche costume, chargé de broderies, de perles et de pierres précieuses. De chaque côté de cette figure, deux jeunes filles .se penchent respectueusement pour écouter leur maîtresse et lui offrent des couronnes. On dirait des deux suivantes d’une reine écoutant ses ordres ou préparant son service. Dans le bas une inscription à demi effacée, sur laquelle on lit encore S. PVDENTIANA. Il règne dans ce tableau une symétrie, un calme, une sérénité admirables, auxquels la douceur du coloris si fin, si blond, prête un attrait de plus. Au point de vue artistique, et en cela nous ne craignons d’être contredit par personne, cette fresque est un chefd’œuvre digne d’être envié par les plus belles époques de l’art et par les plus grands peintres. Raphaël n’a jamais dans ses plus sublimes élans

1. Pendant que nous dessinions cette belle madone nous avons fait connaissance de M. l’abbé Durand, qui, lui aussi, était en quête de monuments pour la gloire de Marie et qui prépare une collection curieuse de toutes les reliques que les hommes en ont conservées.

SANCTUAIRES ET IMAGES

de génie dépassé ces hauteurs de noblesse, de douce et majestueuse dignité. On retrouve à la fois, dans cette suave peinture, le dessin antique et les divines extases de Fra Angelico. Cette humble fresque qu'on est obligé de chercher au fond d’une crypte sombre, et dont le salpêtre aura bientôt consommé la ruine, a été pour nous, durant les instants que nous l’avons contemplée, une vue ouverte sur le ciel ; pour nous, cette douce, souriante, cette royale figure est une vision que feraient à peine pâlir les lumineuses apparitions de Lourdes. Devant elle on s’écrie spontanément : « C’est Marie! » et il semble que la reine des anges a seule pu inspirer de tels coups de pinceau.

Mais aujourd’hui nous ne sommes plus dans ces naïves et bienheureuses époques où le cri du cœur suffisait à prouver et à témoigner; il faut à notre temps, si sceptique devant la poésie, d’autres preuves que celles du cœur, et nous devons descendre dans quelques détails techniques pour prouver le prix et l'antiquité de notre chère fresque. Hâtons-nous, pour prévenir toute objection, d'assurer le lecteur que cette peinture, quelle qu’en soit l’époque, est intacte de toute retouche et qu’elle nous transporte sans intermédiaire devant son inimitable auteur.

Deux questions surgissent en présence de ce monument, questions très-controversées, sur lesquelles cependant les qualités intrinsèques de la peinture peuvent répandre quelques lumières. i° On s’est demandé si la figure principale nous offrait la représentation de la mère de Dieu. On s’est demandé si elle ne serait pas plutôt la mère des deux jeunes filles, une sainte plus grande dans l’ordre de la hiérarchie céleste, chez laquelle le peintre aurait voulu par l’élévation matérielle reproduire la grandeur morale. Les archéologues les plus distingués, MM. de Rossi, de Richemont, Barbier de Montault, Hemans, H. Stevenson, ne paraissent pas hésiter à y reconnaître la sainte Vierge. Néanmoins, comme la question a été posée, nous lui devons quelques mots de réponse. On objecte la nature du geste; je sais, en effet, qu’on peut

toujours faire naître quelque doute lorsqu’on ne voit ni le nom de la sainte Vierge, ni l’Enfant qui est son adorable caractéristique, mais je ne serais pas embarrassé de montrer de nombreuses oAnnonciations où ce geste se reproduit exactement. Ici ce n’est pas la scène angélique, mais la sainte Vierge devait répéter souvent dans son cœur les paroles du messager céleste, et peutêtre fauteur a-t-il voulu rendre ce souvenir apparent en rappelant le geste qu’on peut encore voir dans la bible syriaque, à Saint-Urbain, etc. En tous les cas, cette attitude, si elle ne peut prouver l'identité de la sainte Vierge, ne saurait intervenir dans une discussion comme preuve contraire. La parure que nous lui voyons est particulièrement employée pour les madones, les rivières de perles qui s’ondulent autour du cou et retombent sur les épaules ont été pendant de longs siècles empruntés au costume des impératrices d’Orient pour honorer la Reine du ciel. Depuis la madone de Saint-Marc de Florence, qui ornait autrefois les murs de Saint- Pierre, depuis la niche de la crypte de Saint- Clément, les médailles byzantines, jusqu’aux vierges de Sainte-Marie-in-Transtévère de Rome, on retrouve ce voile royal attribué à Marie comme un signe de sa souveraineté : cela est tellement vrai, que Gori a pris la madone de Saint-Marc, qu’il n’avait peut-être pas reconnue dans les anciennes gravures, pour une impératrice. Les deux autres figures ont aussi une couronne du même genre, mais un peu différente, et le voile est retroussé par derrière comme à Sainte-Agnès ; il y a là évidemment une marque d infériorité qui n’échappera à aucune personne de bon sens. L’ampleur du nimbe, la position élevée qu’occupe le personnage qui le possède, sont encore des preuves de sa qualité plus que royale. On remarquera que jadis la sainte Vierge était souvent élevée sur un escabeau, signe d honneur que l’antiquité ne manqua pas de transmettre au moyen âge. Notre peinture ne montre pas les pieds; mais, comme les trois femmes sont dessinées à la même échelle, il n’est pas douteux que, dans la pensée de l’auteur, la principale- n’ait

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