MARIE AU PIED DE LA CROIX
dans la mesure où elles participent ou peuvent participer à la Rédemption ; et Jésus, en prenant Jean pour exemple et pour type des rachetés, prétendait se faire entendre de chacun de nous et nous adresser à tous le même adieu consolateur. Mais Marie surtout Tentendit. L^état d^extrème émotion où elle était la rendait plus accessible aux sentiments d* amour pour les hommes que Jésus voulait alors renouveler et fortifier en elle. C*est dans un cœur largement ouvert par la souffrance qu*elle recevait tous ces fils que lui confiait la divine miséricorde; et, dans un tel moment, la parole divine, toujours efficace, imprimait jusqu'au fond de son âme la compassion et la maternelle tendresse pour tout le genre humain et pour chacun de ses nouveaux enfants.
Quant aux soins filiaux, à la protection, à Tassistance due à Marie dans Tordre temporel, tout cela est compris aussi dans les paroles du Seigneur; mais, assez probablement, ce n'en est pas le sens premier, c'en est une conséquence. Dans l'Église, la paternité spirituelle, plus haute que la paternité temporelle, est un titre en vertu duquel les fidèles sont tenus de pourvoir aux besoins de leurs pères selon l'esprit, c'est-à-dire de leurs apôtres et de leurs pasteurs. Cependant, tout élevée qu'elle est, cette paternité des pasteurs et des apôtres demeure bien inférieure à la maternité spirituelle de Marie. Aussi, cette maternité obligeait-elle davantage encore les disciples de Jésus à prend: e soin d'elle et à lui venir en aide, tout le temps qu'elle demeura sur la terre, depuis la mort de son Fils. Toutefois, sur le Calvaire, c'est Jean qui était choisi comme représentant du genre humain, et qui recevait personnel-
lement la parole du Maître. Son obligation reposait donc sur un titre spécial et le devoir lui incombait, à lui particulièrement, de subvenir aux nécessités de la Sainte Vierge. Il comprit ce devoir, et « dès cette heure, il la prit chez lui* ».
Tout était consommé. Avec un grand cri, Jésus remit son esprit entre les mains de son Père, inclina la tète, et expira. Tandis que la foule s*écouIait et se frappait la poitrine, Marie et les amis du Sauveur demeuraient au pied de la croix. L*amour ne leur permettait pas de quitter les restes du Maître, et ils attendaient afin de pouvoir, sans savoir encore comment ils en trouveraient le moyen, lui donner la sépulture.
Alors, vinrent des soldats, envoyés pour achever les condamnés. Le sabbat du lendemain était particulièrement solennel; beaucoup, surtout parmi les prêtres et dans les classes les plus élevées, le considéraient, cette année-là, comme le vrai jour de la fête pascale. On voulait enlever aux regards le lugubre spectacle des crucifiés, avant que le coucher du soleil eût marqué le commencement du grand jour. On brisa les jambes des larrons. Marie tremblait qu'on insultât, une fois de plus, le corps de son Fils. Mais les soldats s'aperçurent que Jésus était mort. L'un d'eux pourtant plongea sa lance dans le côté droit du Sauveur; il en jaillit aussitôt un flot de sang et d'eau. Si l'âme de Marie fut, une fois de plus, percée par ce nouveau coup, elle avait trop de
I. On pourrait aussi traduire : ail la prit par devers lui B,à la lettre a dans ce qu^il avait en propre ». Voir cette même expression a elc xà Xôia » dans saint Jean, i, 1 1 et zvi, 3a, et dans les Actes, xxi, 6.
lumières pour ne pas comprendre, dans son austère beauté, le mystère du côté blessé de Jésus. Le cœur du Rédempteur, laissant couler les dernières gouttes du sang versé pour nous, nous révélait son indicible amour. L'eau figurait le baptême; le sang figurait TEucharistie; et, sous le symbole de ces sacrements qui donnent et entretiennent la vie de l'Église, c'est l'Eglise elle-même qui semblait naître de ce cœur ouvert. Comme la compagne du premier Adam, sortie de son côté pendant son mystérieux sommeil, l'Église sortait du côté du Christ endormi sur la croix. Cette naissance de l'humanité régénérée, qu'avait exprimée le mot: « Voici votre fils », le sanglant symbole l'exprimait à son tour.
Enfin, on vit apparaître de nouveaux personnages, et, cette fois, c'étaient des amis : Joseph, originaire d'Arimathie, l'un des rares sanhédrites qui jfussent favorables à Jésus, et Nicodème, sanhédrite lui aussi et docteur de la Loi, qui déjà avait eu avec le Maître de secrètes relations; tous les deux, accompagnés de serviteurs. Joseph avait obtenu de Pilate la permission de donner la sépulture à Jésus; il offrait pour cela son propre tombeau, préparé tout justement dans un jardin qu'il possédait à quelques pas du Calvaire. Il apportait un linceul blanc; Nicodème y joignit des parfums, environ cent livres de myrrhe et d'aloès.
Le corps fut détaché de la croix. Marie, vraisemblablement, le tint quelque temps embrassé. On montre encore, entre l'emplacement de la croix et celui du sépulcre, une sorte de banc de pierre très bas, mais très large et très long. On le nomme la pierre de l'onction; c'est là, dit-on, que le corps du Sauveur reçut les derniers soins. C'est sur cette
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pierre, peut-être, que Marie était assise, telle que la représente la piété chrétienne. Entre ses bras, elle soutenait la tète et les épaules de son Fils, et elle le regardait en silence. Que de sentiments montaient à son cœur dans cette suprême contemplation! Amour du Dieu qui a tant aimé les hommes, horreur du péché qui a causé cette mort, miséricorde cependant et prière pour les pécheurs, matern^le tendresse aussi, pour tous ceux auxquels Jésus a sacrifié sa vie. Et ses larmes pourtant coulaient sur son Fils unique ; car le glaive prédit 8*était enfoncé dans son âme jusqu^à Tintime; car elle était désormais seule et abandonnée en ee monde. Elle est Notre-Dame de Pitié, puisque son âme s*écoule toute dans la commisération et la compassion pour les souffrances de Jésus; Notre-Dame des Sept Douleurs, puisque, à ce moment, se réveillent et s'avivent toutes les amertumes de sa vie. Belle autrefois comme Jérusalem, elle est triste aujourd'hui comme Jérusalem captive, ruinée, € vendangée », au jour de la colère du Seigneur :
Vous tous qui passez par la route,
Considérez et voyez
S'il est une douleur comme ma douleur....
A quoi vous comparerai-je ? à quoi vous diraî-je sem-
Fille de Jérusalem ? [blable,
A quoi vous égalerai-je, et comment vous consolerai-je,
Vierge, fille de Sion ?
Votre brisement est grand comme la mer : '
Qui pourra vous guérir* ?
Respectueusement, les amis de Jésus durent interrompre la silencieuse prière de Marie. Car le cou-