SCÈNE HUITIÈME
SPICKAERT.
Que tu es singulière ! toi si douce et si prévenante autrefois, tu semblés, depuis quelque temps, te plaire à me contrecarrer dans mes moindres désirs.
MADAME SPICKAERT.
Moi ?
MAURICE, d’un ton de reproche.
Oh ! mon père...
SPICKAE BT.
Je vous en fais juge, Maurice: avez-vous oublié, ce malin encore, l’incident de la clef du piano? J’espère qu’on la retrouvera, cette clef, maintenant que Lucie est de retour.
MADAME SPICKAERT.
Si tu le veux, je la rechercherai, mon ami.
SPICKAERT, t’adresaant au piano.
Ah ! on va t’ouvrir, loi ! (a Mathilde.) Tu verras, fillette, ce que ma vieille cervelle de compositeur est encore capable de trouver, (n fredonne quelques mesures.) — Seulement il faudra paraître étonnée. C’est une surprise. — Mais si tu gardes ton vêlement de voyage, ma mignonne, au moins peux-tu ôter ce vilain mantelet et ce chapeau. Ne dirait-on pas que tu es enjvisite et que tu vas t’envoler ? N’y comptez pas, mademoiselle : l’oiseau est rentré dans sa cage, nous ne le laisserons plus échapper. (Mathilde se retourne vers madame Spickaert qui, du regard, la prie de se prêter aux désirs de Spickaert. Celui-ci ôte lui-même le mantelet de Mathilde, et dénoue son chapeau.) Là ! à la bonne heure I Comment, c’est ma fille, cela! Mon Dieu, que tu es jolie! — Maurice I
Mon père ?
MAURICE
SPICKAERT, faisant passer Mathilde*.
Regardez-la bien en face, et avouez que vous n’êtcs pas à
S laindre. (n s’assied et attire Mathilde sur ses genoux.) Viens que je t’emrasse encore **. (11 l’embrasse.) Te rappelles- tu le temps où tu grimpais sur mes genoux 'pendant que je travaillais à ce piano? A peine installée, de tes petites mains mignonnes tu frappais de ci, de là : et avec quelle fureur! L’instrument en gémissait cruellement. Plus moyen de rien faire, quand mon cher tyran avait parlé. Le compositeur était furieux, mais le père... Oh ! le père
* Maurice, Mathilde, Spickaert, madame Spickaert. ** Madame Spickaert, Mathilde, Spickaert, Maurice.
LA SAINTE-LUCIE
dévorait de baisers ton petit cou blanc et tes bras ronds et potelés. (a SB femme qui parait roulolr attirer Mathilde vers elle.) Mais laiSSC-la moi dOtlC. (Puis, s’apercevant do la contrainte de chacun.) Mais toujours môme silence, fillette.... (n so lève). Et tanière... et Maurice!..'. Ah çà! quelle singulière physionomie avez-vous tous? On dirait que je suis le seul heureux ici.
MADAME SPICKAERT *.
Mon ami, quelle idée !...
SPICKAERT.
Regarde Maurice. Lui qui, autrefois, suivait Lucie des yeux comme s’il voulait, d’un seul regard, l’embrasser tout entière...
MAURICE
Eh bien ! mon pèrç ?
SPICKAERJ.
Eh bien! vous lui avez à peine adressé un coup d’œil, depuis que je suis entré.
MAURICE
Pouvez- vous croire ?
SPICKAERT.
J’ai vu. — Vous semblez bouder. — Ah ! parbleu, je devine ; et l’amour des pères est aussi par trop égoïste.
Que voulez-vous dire ? *
SPICKAERT .
C’est une chose que j’ai toujours remarquée : quand vous n’avez pas vu Lucie depuis quelque temps, vous n’avez de joie et de repos que vous ne l’ayez entretenue à loisir. Eh ! rfton Dieu, deux honnêtes amoureux, comme vous, ont bien le droit de se faire leurs petites confidences. — Viens, femme, ne gênons pas ces enfants; prends mon bras, et faisons un tour de jardin. (Voyant que madame Spickaert hésite.) M’eil VOUdl'ais-tU, par hasard ?
MADAME spickaert.
Moi, mon ami? Oh! Dieu, non ; mafs il me semble...
SPICKAERT.
Ces enfants no sont-ils pas fiancés ? N’avons-nous pas vingt fois agi ainsi?
* Mathilde, madame Spickaert, Spickaert, Maurice.