MATHILDE , MAURICE
MAURICE
Mademoiselle, tandis que le hasard nous rapproche un instant, laissez-moi vous remercier de tout mon cœur d’avoir bien voulu vous prêter à un pieux stratagème. Ne craignez pas, d’ailleurs, que j’abuse, pour vous importuner, de la situation singulière qui nous est faite ; et si vous voulez que je me retire ?...
MATHILDE, naïvement.
Mais non, monsieur ! et pourquoi le voudrais-je?
M AURICE , la regardant arec un peu d’étonnement. .
Je pensais... (s'arrêtant.) Au fait, pourquoi ?•
. MATIULDE, se retournant du eûté por où Spickaert e»t sorti.
Pauvre monsieur Spickaert! Il a l’air bon comme sa fille. (Elle vn au portrait *.) Et c’est la douleur qui a troublé ainsi sa raison?
MAURICE
Oui, mademoiselle.
* Maurice, Mathilde.
18 LA SAINTE-LUCIE
MATHILDE
Mais savez-vous, monsieur, que c’est un malheur que je sois venue ? Et lorsque je serai partie et qu’il redemandera son enfant, que fera madame Spickaert ?
MAURICE
Que voulez-vous? Elle n’a vu que le danger présent.
MATHILDE
Quelle chose affreuse que ce deuil 1.
MAURICE
Hélas 1
MATHILDE
Que madame Spickaert a l’air triste! Si je l’avais regardée longtemps en face, je sens que j’aurais pleuré. Ah ! comme on s’aimait ici!
MAURICE
Oh ! oui, vous pouvez le dire; et comme on s’aime encore! On ne vivait que dans une pensée : le bonheur de celle enfant; c’était la joie, l’espoir, le sourire de cette maison; tout se concentrait en elle. Et que de projets d’avenir! Pouvait-on supposer que cette douce vie cesserait jamais? Aujourd’hui, tout est fini ; et cependant l’affection n’a fait que se resserrer davantage, et l’on vit toujours dans une même pensée : le souvenir et les larmes.
- MATHILDE
Malgré tout, ce doit être bon de s’aimer ainsi !
MAURICE
Vous avez donc été bien privée d’affection?
MATHILDE
Je n’ai jamais connu d'autre ami que mon père.
MAURICE
Eh bien ?
MATHILDE
Oh! mon père était excellent pour moi, mais si sombre et si taciturne ! C’est tout naturel : il avait été bien malheureux. Abandonné par...