‹ La SainteLucie piece en un acteChapitre 20 sur 68 · SCÈNE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

SCÈNE NEUVIÈME

Quoi! Vous connaissez?...

MATHILDE, vivement.

Non par lui, pauvre père! Jamais, devant moi,, il n’a prononcé un mot à ce sujet. Mais, vous savez, monsieur, le monde est lâche, et traite sans égards les malheureux isolés et privés d’appui. Bien des gens se sont chargés de m’apprendre, à mots couverts, ce que j’aurais voulu ne jamais savoir.

MAURICE, i part.

Étrange jeune fille !

MATHILDE

Ah! c’est une rude école, voyez-vous, que la misère f Je suis plus vieille que je n’en ai l’air.

MAURICE

C’est donc pour cela que, tantôt, vous ôtes entrée ici avec un sentiment de rancune? Vous avez même très-loyalement prononcé ce mot. Mais, si vous ne pouvez oublier l’abandon qui fit souffrir votre père, songez-vous aussi que jamais il n’a cherché à revoir sa famille, et qu’on aurait bien pu* lui imputer un peu trop de fierté?

MATHILDE

C’est possible : la fierté est le luxe de ceux qui n’en ont pas d’autre.

MAURICE, la regardant avec quelque intérêt.

Je vous demande pardon, mademoiselle. Mais je ne puis me persuader que nous ne nous connaissions pas depuis longtemps. Celte ressemblance étonnante...

MATHILDE, hochant la tète.

Oh ! Lucie était un cœur d’or, j’ai pu en juger; mais moil...

Eh bien, pour lui ressembler entièrement, efforcez-vous d’abjurer toute rancune.

MATHILDE

Et qui vous dit que j’en aie encore?

MAURICE

A là bonne heure !

LA SAINTE-LUCIE

MATHILDE

Je serais tout à fait méchante, si ma rancune pouvailtenir contre la douleur que j’ai vue ici. Et dites-moi, monsieur, vous connaissiez depuis longtemps votre fiancée?

• • MAURICE

Depuis l’enfance. Du jour où nous avons eu conscience de la vio, Lucie et moi) nous nous sommes connus, et du jour où nous nous sommes connus, nous nous sommes aimés. Voilà tout notre roman en deux mots. Oh, Dieu ! cela était si bon à penser autrefois ! et maintenant!!..

MATHILDE, s’excusant.

Je vous fais do la peine...

MAURICE

Non, mademoiselle, on ne me fait pas de peine en me parlan d’elle, au contraire.

M A T II I LD E , regardant le portrait de Lucie.

Que la voilà bien, avec son sourire charmant, ses beaux cheveux, et ses grands yeux clairs et limpides! Comment peut-on dire que je lui ressemble? Elle était si jolie!

Elle revient en scène en passant devant Maurice .

Et cependant, le portrait que vous venez de tracer pourrait être le vôtre. Vous avez son regard, ses cheveux, son sourire.

MATHILDE

Ah! ce n’est pas par là que je voudrais lui ressembler. Tenez, monsieur, permettez-rnoi de vous demander un service. Je vous reverrai sans doute, puisque vous ôtes presque le fils de mon oncle. Tout à l’heure, vous m’avez parlé avec une franchise que j’aime. Continuez à le faire. Dites-moi : « En pareil cas , Lucie eût agi ainsi. » — Vous l’avez aimée, parce qu’elle était bonne. Donnez-moi, en souvenir d’elle, un peu d’amitié, pour que je le devienne à mon tour. Voulez-vous?

MAURICE, trèa-aurpris, et regardant Mathilde san» savoir que répondre.

Mademoiselle...

* Mathilde, Maurice.

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