‹ La SainteLucie piece en un acteChapitre 9 sur 68 · SCÈNE TROISIÈME · texte numérisé non relu

SCÈNE TROISIÈME

de la tête aux pieds. Mais à quoi pensé-je? Je vous demande si vous savez cela, vous, son fiancé 1 En vérité, il y a des moments où on dirait que je deviens fou.

MADAME SPICKAEnT.

Peux-tu supposer? Samuel...

SPICKAERT, souriant.

Non, non; n’aie pas peur : la tête est solide encore; je veux dire que j’ai parfois des absences comme on en a à mon âge... Enfin, notre Lucie revient, grâce à Dieu! Six mois sans la voir! C’est plus que je n’aurais cru pouvoir supporter. Six mois!...

Il remonte à ses fleurs et en place sur la cheminée.

MADAME SPICKAERT, hoehant tristement la tête, à elle-même.

Toujours!...

MAURICE, rivement.

Et dites-moi, mon père, y a-t-il du nouveau dans le monde musical de Bruges?

SPICKAERT, mystérieusement.

Chut! Il y en aura ce soir, mon ami. C’est une surprise que je voulais VOUS faire à tous; mais, bah!... (il s'assied près de la table, ainsi que madame Spickaërt.) Sachez donc que le vieux maître Spickaert, à qui vous voulez bien reconnaître quelque talent, va mettre au jour sa plus parfaite inspiration. Vous en jugerez; mais pas avant qu’elle ne soit ici. C’est pour elle que ce morceau a été fait: je l’ai nommé le Chant du Retour. Une seule chose me laisse mécontent : je cherchais un motif joyeux, et, j’ai eu beau faire, le chant est sorti iri.-le et rêveur. C’est étrange, n’estce pas? Mais VOUS verrez, VOUS verrez ! (Se levant, à madame Spickaërt, qui se lève aussi*.) O femme! quelle joie, bientôt! Cette porte s’ouvre. Ta petite Lucie parait, ti Lucie que tu aimes tant, que tu as, comme moi, tant de hâte de revoir ! Elle se jette dans tes bras. Alors, moi, je prends place à ce piano, et je commence.

MAURICE , prenant furtivement la main de madame Spickaërt, fort émue.

Ma pauvre mère !...

SPICKAERT, -qui, tout en parlant, s’est assis au piano.

Eh bien ! où donc est la clef de ce piano ? Je voulais essayer quelques accords.

MADAME SPICKAERT, vivement.

Cette clef est perdue, lu le sais bien.

SPICKAERT.

Ne peut-on la chercher?

MADAME SPICKAERT.

Mais, mon ami, tu as un piano chez loi.

Spickaërt, madame Spickaërt, Maurice.

LA SAÏNTE-LUCIE

SPICKAERT, souriant.

C’est bien, c’est bien. (s« levant, « Maurice.) C’est une petite manie de ma femme. Elle ne veut pas que je louche au piano de sa fille, quand celle-ci n’est pas là. Je l’ai remarqué. (Quittant le piano.) Allons, je vais chez moi mettre la dernière main à mon chefd’œuvre. (Allant à Mauric.e*.) Oui, Maurice, mon chef-d’œuvre! Une page, j’ose le dire, dont de plus grands que moi seraient fiers, (s'asseyant a la pauoha de la table.) Et savez-vous, mon ami, ce que je me suis dit parfois? c’est qu’une seule condition m’aura manqué pour être un véritable maître.

MAURICE

Et laquelle, mon père ?

SPICKAERT.

D’étre malheureux.

Comment?

SPICKAERT, souriant.

Le moyen de connaître les grandes tempêtes de l’âme, avec une femme tendre et dévouée comme la mienne, une fille... dont je n’ai pas à faire l’éloge devant vous et qui est, avec sa mère, toute ma joie en ce monde ! Mais si un grand chagrin m’avait atteint, Maurice, il aurait fait de moi un homme de génie à moins qu’il

ne m’eût tué. (se levant.) Décidément, au revoir; je vais travailler jusqu’à l'arrivée de Lucie.

Il sort par la droite.

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