Cf. La Vie de M. Pascal de Mœe Périer (Gilberte
Le cercle parisien des relations de son père comprenait des notabilités du monde social autant que du monde scientifique. Le succès de la jeune Jacqueline, prodige de versification précoce, mit la famille en évidence auprès de la Reine, et d'un autre personnage, plus puissant que Reine et que Roi. C'est, en effet, grâce à l'innocente intervention de Jacqueline au cours dune réunion littéraire ' qu'Etienne Pascal, repassant de la disgrâce du grand cardinal en sa haute faveur, obtint un nouveau poste de confiance. Richelieu lui pardonna 2 et l'envoya en Normandie comme Intendant royal des Finances. L'installation à Rouen fut décisive pour les Pascal, et à plus d'un point de vue. C'est là qu'ils connurent pour la première fois la forme de religion à laquelle leur nom est indissolublement lié. La doctrine et les pratiques jansénistes étaient activement répandues en Normandie par
1. Cf. Victor Cousin : Jacqueline Pascal (1849) ; pp. 27 sqq., 58 sqq.
2. Les économies d'Etienne Pascal étaient placées en obligations sur l'Hôtel de Ville. Ces obligations ayant été converties (et réduites) par le gouvernement, les détenteurs protestèrent vigoureusement par des paroles et par des actes. Il se produisit, en fait, une espèce d'émeute que Richelieu réprima sommairement. M. Pascal, le père, n'avait échappé à la Bastille qu'en allant s'enterrer en Auvergne.
le bon curé de Rouville '. Il attirait des foules à ses sermons et faisait de nombreux convertis. Parmi eux se trouvaient deux excellents gentilshommes, philanthropes et rebouteux amateurs, que M. Pascal fit appeler un jour de verglas qu'il s'était démis la cuisse, en janvier 1646. Ils lui guérirent la jambe et lui ouvrirent Fesprit aux beautés de Jansen, de Saint-Cyran, d'Arnauld, et autres de la secte. Etienne fut touché, mais pas aussi profondément que son fils. Biaise endoctrina Jacqueline, et à eux deux, ils achevèrent Fœuvre que les guérisseurs avaient commencée sur leur père 2. Leur sœur et son mari suivirent, à Clermont, leur exemple, et à la fin de l'année, tous les cinq étaient plus ou moins sous une direction janséniste. Que, dans la famille, la ferveur ou l'esprit de suite des femmes ait été plus accusé que celui des hommes, c'est ce qui
1. Rouville, village du canton de Bolbec, près du Havre. Le curé se nommait Guillebert ; il était Tarni de Saint-Cyran qui lui adressa ses « Lettres sur le Sacerdoce ». Cf. Lettres chrétiennes et spirituelles (éd. 1774), T. l.Ses disciples furent appelés Rouvillistes . « On venait l'entendre prêcher de tous les environs ; et il y avait même des officiers du Parlement de Rouen qui louaient des appartements à Rouville pour y venir coucher les samedis. » Recueil de plusieurs pièces pour servir à l'Histoire de Port-Royal (Recueil d'Utrecht) {11 AO), p. 249.
2. « Le frère et la sœur portèrent ensuite Monsieur leur père à se donner pleinement à Dieu, » Recueil d'Utrecht, p. 252.
apparaîtra plus tard ; mais, selon toute apparence, l'atmosphère que Biaise respira, ces années-là, était imbue de haute spiritualité. Le train de vie des Pascal* d'autre part, n'était point particulièrement simple. A cette époque, Rouen n'était guère inférieure à Paris en fait de culture l, et l'intendant du Roi se trouvait être naturellement Tune des personnalités les plus en vue. Rouen professait la philosophie alors en vogue : le stoïcisme christianisé \ C'était une véritable pépinière d'hommes de lettres. Et c'était la ville natale de Pierre Corneille ; qui connaissait bien les Pascal, qui fournit à Jacqueline le modèle de ses vers, et qui la félicita en public lorsqu'elle obtint un prix annuel de poésie 3.
Telle était bien, en vérité, la société où un jeune homme de vingt ans devait acquérir les goûts que ses amis jansénistes et lui-même déploreront dans la suite, et où il pouvait nourrir des ambitions qui, pour innocentes qu'elles fussent, étaient, à proprement parler, mondaines.
1. Cf. F.-V. Bouquet, Points obscurs de la Vie de Pierre Corneille (1888), pp. 31 sqq.
2. Cf. F. Strowski, Pascal et son temps, T. I, ch. 2 « Le courant stoïcien » et T. II, p. 47. La plupart des éditions de Du Vair furent imprimées à Rouen.