Écrit en 1915 (N. du trad
2. Voir F. Parkman : The Jesuits in North- America, (en part, le chap. IX) ; G. -P. Mafîei : Rerum a Soc.Jesu in Oriente gestarum volumen (1574) ; J. Darde: Histoire de ce qui s'est passé en Ethiopie, Malabar, Brasil et es Indes Orientales (1628)
E.-M. Satow : Mission Press in Japan (1888) ; et, en général Crétineau-Joly : Histoire de la Congrégation de Jésus, 5 vols (1884-1885).
Pascal et ses amis ne virent que cela, le côté faible de l'Ordre, et ne reconnurent point sa grandeur, ses nobles aspirations, ses magnifiques résultats. Se faisant de l'homme une idée radicalement différente, voyant en lui un être déchu, incapable de bien, les Jansénistes tenaient la perfectibilité pour une illusion, le progrès pour une lumière trompeuse, les. apôtres du progrès pour de faux bergers. Ils se refusaient à leur trouver rien de bon. Il avait pu y avoir du bon, au début ; mais la tradition primitive était oubliée ou tombée en désuétude.
Tout cela était erroné. En bien ou en mal, la politique des Jésuites n'avait jamais changé. La piété personnelle, la sainteté personnelle étaient restées le but de leur noviciat; la conquête du monde au profit de Jésus, l'objet de leur combativité. Sans doute les Jésuites du temps de Pascal n'étaient pas comparables, homme pour homme, aux saints et aux humanistes qui faisaient l'orgueil de l'Ordre une génération auparavant, sous Aquaviva. Il n'y a pas de nom, alors, que l'on puisse opposer à Ribadeneira, à Maldonatus, à Bellarmine, à Cornélius a Lapide. Les adversaires de Pascal sont des épigones. En France, l'atmosphère de la Cour avait corrompu la pureté originelle de leur ambition, de
leur soumission et de leur foi. Depuis le Père Coton, confesseur de Henri IV, les gardiens de la conscience royale avaient tous été des Jésuites. Or, Pascal ne se préoccupe pas en particulier des individus, mais d'un système dont les principes n'ont jamais varié depuis le moment où il fut établi jusqu'à ce jour l. De plus il avait tort, historiquement parlant, dans son attaque. Pourtant, on ne peut que maintenir que son instinct ne se trompait pas et que son succès fut mérité.
Le Dr Hort nous met en garde quelque part contre l'usage inconsidéré de la phraséologie
1. Je reconnais bien volontiers que les Provinciales déterminèrent un changement dans la pratique des Jésuites ; mais cette concession n'infirme pas ma thèse que les principes des Jésuites étaient demeurés les mêmes. Arnauld écrit en 1686 que des prédicateurs jésuites conseillent maintenant un délai d'absolution pour les péchés mortels, et Bourdaloue mérite le titre que lui a donné Sainte-Beuve : « le plus Janséniste des Jésuites »,pour son insistance sur la nécessité de la digne Réception. Bourdaloue vit, ce que nombre de ses confrères ne voyaient pas, le danger du « demi-christianisme » dont ils se contentaient ; et ses yeux furent sans doute ouverts par l'abso lutisme des Jansénistes. Mais il ne faisait que donner une nouvelle application aux principes d'Ignace de Loyola, dont le principal était la sanctification des serviteurs du Christ afin qu'ils puissent eux-mêmes sanctifier le monde. Le fait que les Jésuites aient appliqué différemment leurs principes avant Bourdaloue et depuis, n'affecte pas plus lesdits principes que de mauvais arguments ne gâtent une conclusion juste.
du droit en matière spirituelle l, et il déplore le tort ainsi causé à l'Eglise. La phraséologie du droit est l'expression de l'esprit juridique ; c'est cela qui était à reprendre chez les Jésuites ; et c'est cela que Pascal voulait redresser. Ils étaient des juges, mais des juges complaisants. Ils croyaient pouvoir donner des règles infaillibles pour doser la quantité de péché incluse dans chaque acte particulier. Pour Pascal, aucune science humaine ne peut distinguer entre le mal que fait un homme, et le mal qu'il est.
Les Jésuites pensaient que les cas étudiés par leurs docteurs graves prescrivaient suffisamment la pénitence nécessaire pour obtenir l'absolution. — Pascal, se sentant un serviteur indigne même quand il a fait de son mieux, se refuse à mesurer le trop ou le trop peu. — Les Jésuites connaissaient la force d'attraction des paroles d'encouragement, « Venez à moi » ; mais ils oubliaient la suite. Ce n'était pas seulement, ce n'était pas surtout ceux qui peinent dur et plient sous une lourde charge qu'ils conviaient à accepter un joug adouci par leurs règles ; c'était encore les porteurs volontaires de far-
1. Cf. The Ante-JSicene Fathers (1895), p. 105, sqq. par le révérend Dr Hort (1828-92), professeur célèbre de Cambridge.
deaux mondains. Pascal se souvient d'un autre appel plus pressant : « Prends la croix et suismoi ! » Et nous autres, si occupés à rendre la religion agréable et souriante, bien que nous dussions nous récrier à l'idée d'être exposés au pilori à côté des Jésuites, nous sentons bien, à entendre Pascal, que ses reproches s'adressent à nous aussi. 11 se peut que ses paroles, flétrissant le compromis et la mollesse, atteignent des cœurs où le fer a déjà profondément pénétré et que l'épée transperce comme aujourd'hui les nôtres. Mais il faut que ce « sérieux appel 1 » jaillisse de lèvres que nous croyions touchées par la braise prise sur l'autel, sans quoi les hommes n'écouteront pas. Et c'est seulement lorsque nous savons que son propre zèle pour la vérité rendit Pascal si peu miséricordieux envers ses adversaires, que nous pouvons lui pardonner d'avoir mal interprété leurs motifs.
11 reste un mot à dire des deux dernières Provinciales, qui se relient, d'une part, -aux quatre premières de la série ; et d'autre part, à la rupture déjà mentionnée avec Port-Royal. Dans la dix-septième, Pascal revient à l'affaire
1. Allusion à l'ouvrage de piété, Un sérieux Appel à une dévote et sainte Vie (1729) du théologien anglais William Law (Trad.).
Arnauld, et à la distinction entre la question de fait et la question de droit qu'il avait soulevée, puis abandonnée, dans sa première lettre. Il s'adresse directement au Père Annat, confesseur du Roi, Provincial de l'Ordre, l'un des adversaires les plus acharnés du Jansénisme et, semble-t-il, le principal rédacteur du Formulaire de 1656.
On s'accorde à dire que ces deux dernières lettres dénotent un affaiblissement chez Pascal, et qu'elles soulèvent un conflit sur un point de médiocre intérêt. Nous n'admettrons pas ce reproche si nous les lisons, ainsi que l'Ecrit sur la signature qui leur fait suite, avec la moindre compréhension de l'esprit et de la position catholiques, et si nous voyons ce qu'elles dépeignent: Pascal tiraillé d'abord entre sa fidélité envers Rome et sa fidélité à ses amis ; puis ensuite, entre sa fidélité envers Rome et son loyalisme envers la vérité. La question à résoudre n'est pas de piètre importance. Ce n'est rien* moins que le problème de l'Infaillibilité Papale. En vérité, la distinction entre le fait et le droit est une distinction que les partisans de l'Infaillibilité sont forcés d'admettre. Prenons un exemple dans l'histoire des premiers temps du christianisme. Lorsque, au ve siècle, le Pape
Zozime, après avoir d'abord absous Pelage et Céleste de l'accusation d'hérésie, les condamna sur les insistances des évêques africains, sa seule excuse possible, selon la théorie de l'Infaillibilité, est que sa doctrine était correcte d'un bout à l'autre, et qu'il ne s'était égaré que sur la question de fait, à savoir : si Pelage et Céleste y avaient contrevenu \ Cette distinction n'est pas sans effet sur une affaire récente. Ne se peut-il pas que, lorsque Pie X condamna le Modernisme, « cette synthèse de toutes les hérésies », il avait présentes à l'esprit les vieilles difficultés et les vieilles querelles au sujet du fait et du droit, et que, pour éviter de les ranimer, il ne mentionnait pas les auteurs d'une erreur quand il prononçait la condamnation de Terreur elle-même 3 ? Ainsi la distinction entre le fait et le droit est d'un intérêt toujours actuel, et peut toujours être discutée.
Pascal la discute avec sa maîtrise accoutumée, et l'illustre d'exemples convaincants. Le Pape et l'Eglise sont infaillibles sur les points de droit, mais non sur les questions de fait. Témoin le Pape Zacharie qui menaça dexcom-