‹ La Sainteté de PascalChapitre 35 sur 56 · Cf. Mémoire du P. Beurrier, hic, Appendice I, p · texte numérisé non relu

Cf. Mémoire du P. Beurrier, hic, Appendice I, p

parce qu'il est capable de lumière. Dieu lui vient en aide, le délivre par Sa Grâce ». — <c Pour faire d'un homme un saint, il faut bien que ce soit la Grâce, et qui en doute ne sçait ce que c'est que saint et qu'homme ». (508) Mais la Grâce sollicite la coopération de la volonté. La volonté doit être accessible à la compassion divine. L'homme ne reçoit pas la grâce en objet purement passif; il lui fait bon accueil, il y répond : « Le monde subsiste pour exercer miséricorde et jugement, non pas comme si les hommes y estoient sortant des mains de Dieu, mais comme les ennemis de Dieu, auxquels il donne, par grâce, assez de lumière pour revenir, s'ils le veulent chercher et le suivre, mais pour les punir, s'ils refusent de le chercher ou de le suivre. » (584)

Sans doute on pourrait citer d'autres passages, soutenant l'opinion adverse ; mais de même peuvent l'être les mots qui font écho au cri de : O Altitudo! « Il y a donc sans doute une présomption insupportable dans ces sortes de raisonnemens, quoi qu'ils paroissent fondez sur une humilité apparente, qui n'est ni sincère ni raisonnable, si elle ne nous fait confesser que, ne sçachant de nous mesmes qui nous sommes, nous ne pouvons l'apprendre que de Dieu. » (430)

Mais ce n'est pas seulement les leçons de Nicole, ou son propre examen de conscience qui amenèrent Pascal à renoncer à tout espoir de certitude en ces graves questions. Il eut la chance, précieuse pour ses dispositions d'esprit scientifiques, de mettre sa théorie à une épreuve pratique. Juste au moment où ses yeux s'ouvraient à la possibilité d'une « Grâce suffisante » et à la création par Dieu d'une volonté vivante en l'homme, Pascal trouva un sujet d'expérience dans l'âme d'une de ses amies.

La sœur du duc de Roannez, Charlotte, fut prise d'un violent désir de se faire Religieuse à Port-Royal. Elle crut que Dieu l'appelait à Lui. Elle se heurta à une forte opposition de la part de sa mère. Son frère l'emmena en Poitou, afin d'éprouver, semble-t-il, la sincérité de sa vocation ; et pendant son séjour dans cette province, elle vida son cœur dans ses lettres à Pascal. Des fragments de neuf réponses, concernant son frère autant qu'elle-même S nous sont parvenus. Elles nous montrent Pascal suivant, avec l'émerveillement du chimiste en présence d'un élément nouveau, les combats d'une âme que la

1. « Je ne vous sépare point vous deux, et je songe sans cesse à l'un et à l'autre. » Lettre du 5 nov. 1656. Les Lettres aux Roannez se trouvent dans Pensées et Opuscules (pp. 209- 224); et dans Œuvres, t. V et VI.

Grâce a certainement touchée, mais à laquelle il reste à parfaire son propre salut. Les liens d'attachement terrestre qui paraissent au premier abord si ténus, deviennent fort difficiles à rompre et, en fin de compte, recouvrent leur empire *-

MUo de Roannez sortit de Port-Royal et mourut duchesse, bien que repentante néanmoins d'avoir brisé ses vœux 8. Pascal ne vécut pas assez longtemps pour voir « le dernier acte » ; mais ce qu'il vit lui prouva que Dieu n'opère pas selon des procédés mécaniques, que la Grâce n'annulle pas la liberté, que la double délectation n'est pas une explication suffisante des rapports ultimes entre la créature et le Créateur. Une fois de plus, les paroles de saint Paul conviennent le mieux : « 0 profondeur de la richesse, et de la sagesse, et de la connaissance de Dieu! Que ses jugements sont impénétrables et ses voies incompréhensibles ! »

1. « Il est bien assuré qu'on ne se détache jamais sans douleur. On ne sent pas son bien quand on suit volontairement celuy qui entraisne. Mais quand on commence à résister et à marcher en s'eloignant, on souffre bien. Le lien s'estend et endure toute la violence ». Lettres du 24 sept. 1656, Œuvres, t. V, p. 409.

2. Elle épousa en 1667 le duc de la Feuillade, et mourut en 1683, après une série de malheurs. Cf. F. Strowski, op. cit., t. III, p. 152.

Il est de fait qu'en cette question, Pascal n'atteignit pas le but; mais quelle distance parcourue depuis qu'il a abordé pour la première fois des sujets où la plupart de ses amis se sentaient si bien en sûreté! On a souvent décrit Pascal comme un sceptique et un Pyrrhonien ; et en effet toute sa vie fut une fièvre d'enquête, et s'il trouva finalement la paix, ce ne fut point dans la satisfaction de son intelligence. Mais ses doutes ne s'attaquent jamais à ces doctrines fondamentales que lui et nous croyons révélées par Dieu, et que nous estimons nécessaires et indispensables au Salut : un Dieu unique en trois Personnes; l'accès de l'homme à Dieu le Père, à travers le Fils et l'Esprit; la responsabilité de l'homme, et l'amour victorieux de Dieu. La oytdtyiç de Pascal s'exerçait dans un domaine où elle pouvait légitimement se donner carrière: la théologie, par laquelle l'âme humaine cherche à comprendre la doctrine qui lui a été révélée, et à y puiser la force de vivre et de croître. Et si un point d'exclamation ou d'interrogation constitue son dernier mot sur l'un des problèmes les plus profonds de la théologie, c'est seulement parce que le dernier principe, la loi ultime qui cause et gouverne les antinomies apparentes, échappe à la portée de l'homme que limite de

partout sa faiblesse et lui donne, par son occultation volontaire, une leçon profitable d'humilité. Car « Dieu, écrit Pascal, veut plus disposer la volonté que l'esprit. La clarté parfaite serviroit à l'esprit et nuiroit à la volonté > (581). Cet aveu d'ignorance le mène plus loin dans la connaissance de la Vérité que n'avaient fait toutes ses recherches, conduites selon les principes qu'il préconise ; il lui enseigne, de plus, que cette poursuite même ne va pas sans danger. La Vérité a toujours été son but et sa passion, mais il y voit maintenant une source d'orgueil, l'occasion de cette libido sciendi qui est l'équivalent janséniste de la èmQupCa tôv oJ;9aX^wv de saint Jean. « On se fait une idole « de la Vérité mesme, écrit encore Pascal; car « la Vérité hors de la Charité n'est pas Dieu, « et est son image, et une idole qu'il ne faut « point aimer, ni adorer... Je puis bien aymer « l'obscurité totale ; mais si Dieu m'engage « dans un estât à demi-obscur, ce peu d'obscu- « rite qui y est me deplaist, et parce que je n'y « vois pas le mérite d'une entière obscurité, il « ne me plaist pas. C'est un défaut, et une mar- « que que je me fais une idole de l'obscurité, « séparée de l'ordre de Dieu. Or il ne faut ado- « rer que son ordre. » (582)

La signification claire de toutes ces subtilités, c'est que Pascal, qui aima la Vérité plus que tout, porte ses regards au delà de cette Vérité, vers sa source même, et se rend compte que la poursuite la plus ardente de la lumière, le renoncement le plus aveugle à la volonté et à soimême, ne sont en somme que des moyens en vue d'une fin, fin qui se trouve tout aussi éloignée de notre compréhension que la Sagesse et la Prudence avec lesquelles ordonne toutes choses Celui de qui, et à travers qui toutes choses procèdent, et à qui toutes choses retournent.

« Heureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu. »

(Saint Mathieu, v. 8).

Il est clair — à moins que mon interprétation de sa personnalité ne soit extrêmement fausse — que Pascal ne fut point, du moins en doctrine, et jusqu'au bout, un Janséniste intransigeant. Dans le drame profond qui se joue sans cesse entre l'âme et Dieu, Pascal, tout en avouant son ignorance du fonctionnement des choses, semble admettre une intervention de la volonté humaine, et percevoir dans le cœur humain une étincelle que pourra aviver et enflammer l'opération de l'esprit divin ; il refuse de considérer l'homme comme un simple pantin ; il sauvegarde son autonomie et sa liberté. Et

pourtant, il figure dans l'histoire aux côtés des Jansénistes; il ne saurait en être dissocié. Pourquoi ? Principalement en raison de la morale que ceux-ci enseignaient, et qu'il était heureux de pratiquer.

Cette morale était austère ; elle était sombre et sans soleil — sentant l'automne plutôt que le printemps. Saint-Cyran, qui en était le principal commentateur, détestait effectivement la belle saison et ses fleurs. Nous savons qu'elles lui déplaisaient « parce qu'elles passaient trop tôt, et pour- ce qui est de la plus grande part, se perdent sans porter de fruits. Il préférait l'extrémité de l'automne, encore qu'on ne voie sur les arbres que des feuilles sèches et fanées ' ». Il ne goûtait pas non plus ra poésie. Un jour il avertit les écoliers de Port-Royal que Virgile, qu'ils étaient en train d'étudier, s'était damné « oui, damné, en faisant ces beaux vers, parce qu'il les avoit faits par vanité et pour plaire ». « Vous pourrez être sauvés, ajouta-t-il, si vous les apprenez dans le dessein de plaire à Dieu et de vous préparer à servir l'Église *. » Il décou-

1. Cité par E. Lavisse. Histoire de France (1906), t. VII, p. 91.

2. Cf. Lancelot. Mémoires de M. Saint-Cyran (publié en 1738), t. I, p. 39.

rageait toute expression des émotions, même quand elles étaient inspirées par un cœur contrit. « Je ne veux point de douleur qui se répande par les sens, écrit-il à une jeune religieuse. Prenez garde à vos larmes. Je ne veux point de mines, de soupirs, ni de gestes, mais un silence d'esprit qui retranche tout mouvement '. » Cette sévérité se reflétait dans le culte janséniste ; pas de fleurs sur l'autel, pas de musique dans le chœur, nul appel aux sens, qui, faisant partie de ce corps méprisable, n'ont rien de commun avec les exercices spirituels. Elle passait du sanctuaire à la vie quotidienne ; elle était vraiment le corollaire de cette doctrine que la Chute avait vicié tous les actes humains. Non seulement l'usage complaisant, mais même le strict emploi de nos facultés naturelles, intellectuelles aussi bien que sensibles, était proscrit. La retraite du monde, l'isolement du milieu social étaient prêches et pratiqués aussi farouchement par les Jansénistes que par les premiers Chrétiens vivant au milieu d'une société païenne, dans l'attente anxieuse de la Parousie. L'ascétisme devint non seulement une discipline, mais un état habituel — le seul convenable à l'homme,

1. Lettre à sœur Marie-Glaire [Arnauld], apud Sainte-Beuve, op. cit. t t. I, p. 350.

dont c'était le devoir de se débarrasser au plus vite du fardeau de la chair et de tous les liens des affections humaines *.

La conséquence fut une religion personnelle d'un type fortement individualiste. Les Jansénistes sentaient, comme peu de gens l'ont fait, les rapports mystérieux et sacrés qui existent entre l'homme et son Créateur ; mais l'intensité même avec laquelle ils percevaient cette vérité, leur brouilla la vision de l'unité et de l'universalité de l'Eglise, congrégation des fidèles réunis pour honorer Dieu selon les principes d'ordre et de direction émanant de Lui. Dans la communion à laquelle les Jansénistes se prétendaient attachés, cette unité et cette universalité sont représentées et résumées par Rome. Mais les Jansénistes ne s'acquittaient envers Rome que d'une allégeance mitigée8. Us reconnaissaient bien la suprême dignité du Siège

1. Arnauld d'Andilly, frère aîné du grand Arnauld, parait à première vue faire exception à la règle de sévérité janséniste. 11 se joignit aux solitaires en 1646, âgé de cinquante-sept ans, après une vie de succès brillants dans le monde. Mais, même après sa retraite, il conserva des relations avec l'extérieur à un point qui justifie l'assertion qu'il ne faisait pas régulièrement partie de la communauté. (Cf. A. Tilley, From Montaigne to Molière, p. 224.)

2. Lorsque Saint-Cyran apprit que Richelieu avait l'intention de solliciter de Rome son appui pour supprimer l'Augustinus,

Apostolique, mais dans cette Eglise primitive qu'ils invoquaient constamment, ils ne trouvaient aucune trace du pouvoir séculier 1.

Ils avaient, d'ailleurs, des raisons spéciales et plus modernes de se méfier de la Curie Romaine. Les Papes, Fun après l'autre, se déclaraient ouvertement en faveur des adversaires de YAugustinus où les Jansénistes allaient puiser leurs principes; or,ce faisant, et par les raisons qu'ils invoquaient à l'appui, ils trahissaient leur faillibilité. La dévotion des Jansénistes à la Bible et à sa vulgarisation au moyen d'une traduction en langue courante, tendait à creuser l'abîme entre leurs maîtres ultramontains et eux \ De plus, l'admiration craintive avec laquelle ils considéraient le sacerdoce et ses fonctions, les poussait à décrier les canaux terrestres par lesquels la Grâce des Ordres se transmet, et à

il s'écria : « S'il fait cela, nous lui ferons voir autre cho«e. Quand le Roi et le Pape se ligueraient ensemble pour ruiner ce livre, ils n'en viendraient jamais à bout. »( Voir E. Lavisse, op. cit., p. 92.)

L'esprit d'indépendance manifesté dans ce passage suffit à expliquer l'antipathie de Louis XIV contre les Jansénistes, dont il se défiait en politique aussi bien qu'en religion, les considérant comme un obstacle à tout ordre et à toute unité.

1. Cf. « il n'y a plus d'Église, et cela depuis plus de cinq ou six cents ans... maintenant ce qui nous semble l'Eglise, ce n'est plus que bourbe. » Saint-Cyran à M. Vincent.

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