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Discours sur les Pensées de M. Pascal

que ce peuple merveilleux trouve sa consécration et lit son histoire dans un Livre merveilleux qui, par" son unité et sa cohérence, force la croyance. En outre, ce Livre contient les renseignements que le libre-penseur a vainement cherchés ailleurs, et qui apaisent les inquiétudes de son esprit et les aspirations de son cœur. Dans ce Livre, il apprend que l'ordre de la nature, ordre qu'il ne peut qu'admirer, n'est pas dû, comme la doctrine d'Épicure voudrait le lui persuader, à une rencontre fortuite d'atomes, mais à l'opération d'un Dieu unique ; que l'homme n'était pas jadis la créature abandonnée qu'il est aujourd'hui, mais un Être formé à l'image de Dieu autant que le fini peut ressembler à l'infini, doué d'intelligence et de lumière, libre dans sa volonté et dans ses actes, sensible à la justice et à la raison, animé du souffle de l'Intelligence Parfaite qui le créa.

Le mondain se .souviendra peut-être — car il a des lettres — de la définition du sublime donnée par Longin et trouvera que ce Livre y répond, qui s'exprime avec une simplicité et une modération exquises. Seul quelqu'un connaissant la vérité peut écrire de la sorte. Et pourtant, et pourtant ! le contraste de ce que l'homme est aujourd'hui, avec la description de ce qu'il a

été, ranime les doutes que la beauté du récit avait réduits au silence l. Pascal a recours à la Genèse, chapitre II. Du don de libre arbitre l'homme a abusé. Le premier usage qu'il en fît> fut de braver son Créateur. Le châtiment était inévitable et fut à la mesure du crime. La mort et la ruine s'ensuivirent rapidement, avec la perte pour Fhomme de tous ses privilèges, et la retraite de Dieu dans des ténèbres impénétrables. La seule lueur qui lui reste est un désir impuissant de savoir ; le seul vestige de liberté, la liberté de pécher ! C'est ainsi qu'il est devenu cet incompréhensible mélange qui a nom •' l'homme ; et il transmet sa corruption à ses enfants, et aux enfants de ses enfants, jusqu'à ce qu'il ait peuplé le monde de malheureux aveugles et criminels comme lui.

De la Genèse, Pascal guide son élève docile à travers le reste de l'Ancien Testament, et lui montre comment chacune de ses pages reflète la corruption de l'homme, la fourberie du

1. « Mais cependant il se présente d'abord une difficulté qui paraît insurmontable ; et au même temps qu'on voit clairement que si c'est un Dieu qui a créé les hommes, et qu'il ait lui-même rendu témoignage de la bonté de ses ouvrages, il faut que l'homme ait été dans l'état que j'ai dit : on se sent si éloigné de cet état que l'on ne sait plus où l'on en est. » Discours.

cœur, répète les horreurs que l'homme connaît sur son propre compte, et va jusqu'à découvrir en lui des abîmes de dégradation nouveaux et insoupçonnés. Non seulement ce Livre apprend plus à l'homme sur lui-même que ce qu'il savait auparavant, et qu'aucun autre livre ; mais encore est-ce le seul qui parle dignement de Dieu et de Son inestimable Majesté. C'est le seul qui enseigne l'amour de Dieu, et fait de l'accomplissement de Sa Volonté le grand devoir de toutes les choses créées. L'homme devient apte à remplir son rôle, grâce à une faculté de choix et d'amour qui lui vient de Dieu et l'incline à s'offrir en sacrifice volontaire.

Ce Livre résout encore les problèmes qui, ont le plus intrigué les penseurs païens, tels que la diversité entre hommes de la même commune nature — différences d'âme, d'intelligence, de caractère — et la confusion insensée qui existe en ce monde, amenant certains philosophes à douter de la Providence. Pourquoi les méchants prospèrent-ils presque toujours, alors que les justes sont misérables et molestés ? Pourquoi ce monstrueux mélange de riches et de pauvres, de tyrans et d'opprimés ? Pourquoi les uns sontils nés pour jouir et d'autres pour souffrir ? Pourquoi toutes ces erreurs, ces variétés d'opinion?

de mœurs, d'habitudes dans le vaste domaine de la religion?

Le premier de ces problèmes s'explique par la doctrine de la Chute, qui asservit l'âme au corps, la faisant dépendre d'accidents de naissance, de lieu, de tempérament, de coutume qui n'ont nul droit d'affecter une essence immortelle. Le second problème est résolu par le joyeux espoir de jours meilleurs dans la vie à venir, où toutes les anomalies seront conciliées, où sera levé le voile qu'il a plu à Dieu de tirer pour le bien de la discipline humaine.

« N'est-ce pas... ici en quoi ce Livre est ai- « mable et digne qu'on s'y attache ? Non seule- « ment il est le seul qui a bien connu la misère « des hommes ; mais il est aussi le seul qui leur « ait proposé l'idée d'un vrai bien, et promis des « remèdes apparents à leurs maux. S'il nous « abat en nous faisant voir notre état plus déplo « rable encore qu'il ne nous paraissait, il nous « console aussi, en nous apprenant qu'il n'est « pas désespéré. » (Discours.)

Le libertin murmure le mot « illusion ». Peutêtre, dit Pascal, mais « la chose vaut bien la peine de l'expérimenter, et le bonheur qu'il [le Livre] promet réveille au moins nos espérances» ; le remède vaut qu'on y goûte. Et notez, pour-

suit-il, le comble de la miséricorde : « Ces remèdes ne sont point dans nos mains... » S'ils y étaient, nous pourrions désespérer à bon droit ; entre nos mains, chétives et corrompues ! Mais la Bible nous « avertit que c'est à Dieu que nous devons demander ces forces qui nous manquent». Dieu qui, lui, ne nous faillira pas, et enverra un Libérateur détourner le courroux, réparer l'impuissance, et rendre Fhomme capable de réaliser ce qui est exigé de lui. « Que ce système est beau, quoiqu'on en puisse dire, et qu'il est conforme aux apparences, et à la raison même, autant qu'elle y peut avoir de part... Il ne faut que voir ce qu'ont dit les plus habiles de ceux qui ont voulu discourir sur ce sujet, ou d'euxmêmes, ou après avoir vu les livres de Moïse, pour juger que cela n'est pas marqué au coin des hommes. » (Discours.)

Le « libertin » objecte l'invraisemblance et l'injustice des doctrines du péché originel, de sa transmission, et de la victime expiatoire. La raison ! s'écrie Pascal, « Qu'ils s'estiment heureux de ce qu'en une chose qui les touche de si près »... ils ne soient pas « à la merci de cette pauvre raison »... qui se montre souvent incapable de « juger les moindres choses », et est incompétente quand il s'agit de décider ce qui

est juste ou possible. Nous avons « des faits et et des histoires » qui s'adressent aux intelligences les plus simples (Discours). Suivent les arguments tirés des miracles et des prophéties. Pascal lui-même les considérait comme souverains pour déterminer la foi, et les derniers surtout, à mesure qu'il les développait, transportèrent son auditoire.

En ce qui concerne le premier de ces argument, il nous faut noter l'effet, sur l'esprit de Pascal* du miracle de la Sainte-Epine, qui lui fournit un témoignage si convaincant qu'il adopta désormais pour emblème un œil entouré d'une couronne d'épines, avec la devise Scio Gui credidi. Pour ce qui est du second, le lecteur moderne voudra bien se souvenir que l'exégèse n'était pas née encore, et que Richard Simon, à cette époque, n'avait pas même vingt ans \

L'argument auquel aboutissent les prophéties a pour nous plus d'attrait ; c'est « l'innocence de Jésus ». « Quand il n'y auroit point de prophé-

1. Richard Simon (1638-1712), oratorîen, et père de la critique biblique, s'attira le ressentiment de Port-Royal par ses critiques de la Perpétuité de la Foi d'Arnauld ; il encourut aussi la censure de Bossuet et une opposition violente des Protestants par son Histoire critique du Vieux Testament. Il dut quitter l'Oratoire et se retirer dans sa cure de Normandie; il mourut à Dieppe, où il fut enterré.

ties pour Jésus-Christ, et qu'il seroit sans miracles, il y a quelque chose de si Divin dans sa doctrine et dans sa vie, qu'il en faut au moins être charmé ; et que, comme il n'y a ni véritable vertu ni droiture de cœur sans l'amour de Jésus- Christ, il n'y a non plus ni hauteur d'intelligence ni délicatesse de sentiment sans l'admiration de Jésus-Christ. Que Socrate et Epictète... reconnaissent eux-mêmes que toute leur justice et toute leur vertu s'évanouit comme une ombre et s'anéantit devant celle de Jésus-Christ... » La vertu humaine n'est qu'un pâle reflet de la Charité qu'il enseigna et qu'il fut. « Il n'y a que les disciples de Jésus-Christ qui sont dans l'ordre de la justice véritablement universelle, et qui... jugent de toutes choses par une règle infaillible, c'est-à-dire, parla justice de Dieu...» (Discours).

Ce n'est pas un moindre miracle « de vivre comme il a vécu... que de ressusciter les morts et de transporter les montagnes ». Nul autre que Dieu n'aurait pu proposer un tel idéal ; nul, sinon Dieu, n'aurait pu le réaliser. Le spectacle de cette vie ne vous enlève-t-il pas vos doutes? ou plutôt les doutes qui vous restent ne procèdentils point de causes morales ? « Si Jésus-Christ s'étoit contenté de vivre comme il a fait, sans

vouloir qu'on l'imitât, [les hommes] n'auroient nulle peine à le regarder comme un objet digne de leurs adorations. » (Discours.) C'est lTmitation du Christ qui nous retient. Amollissons donc notre cœur et laissons-lui tout le domaine auquel il a droit. « Autrement, il ne faut pas [s'attendre] de trouver jamais de lumière ; la dureté du cœur résistera toujours aux preuves de sentiment ; et jamais les autres ne pourront rien sur les nuages de l'esprit. » (Discours.) La Religion n'est pas la géométrie. La Vérité de Dieu ne brille pas également pour le Juste et l'Injuste. Il existe bien des choses dans la Nature que nous ne comprenons pas. Notre esprit est singulièrement « borné et plein de nuages » ; mais nous croyons que la cause qui nous demeure invisible doit correspondre aux effets que nous percevons, et nous croyons à son existence. Pourquoi ne pas s'en remettre, en religion, à cette intuition qui nous sert si bien pour les choses de la nature ? « Il faut que [les hommes] agissent au moins raisonnablement dans Tétendue de leur capacité bornée, sans se réduire à l'impossible, et se rendre malheureux et ridicules à la fois » (Discours).

Telle est, en traits faibles et inhabiles, l'esquisse générale du plan de Pascal pour cette

Apologie, où il « n'a pas prétendu donner de la foi aux hommes, ni leur changer le cœur », (Discours) — Dieu seul en est capable — mais simplement prouver qu'il n'y a pas au monde de Vérité mieux établie que la Vérité du Christianisme, et que l'homme la néglige à ses risques et périls. Si insuffisante que soit cette ébauche, elle révèle un système défini de pensée, une véritable doctrine, et si nous la gardons présente à Fesprit en lisant les Pensées, nous verrons que la plupart s'y adaptent et l'illustrent. Non pas toutes, certes, et ce sont ces exceptions mêmes qui en font une lecture si attachante et si déconcertante. On ne saurait être certain que toutes les bribes de notes retrouvées fussent destinées à servir. Ainsi le fameux fragment du Pari qui démontre, comme s'il s'agissait d'une équation algébrique, l'ancienne proposition qu'il y a plus d'avantages à croire, constitue-t-il un argument sérieux, ou ne représente-t-il qu'un tour de force, un morceau de virtuosité mathématique * ? On ne sait pas toujours si les cris de doute ou de désespoir qui frappent nos oreilles sont de Pascal, ou bien de

1. Sur le Pari (Pensée 233), voir E. Boutroux, Pascal, pp. 178 sqq, [et l'article de Jules Lachelier, Revue Philosophique, juin 1901].

son interlocuteur imaginaire. « Tous les hommes se haïssent naturellement l'un l'autre. >(451) — « Les hommes sont si nécessairement fous que ce seroit estre fou par un autre tour de folie, de n'estre pas fou. > (414) — « Ce dernier acte est sanglant, quelque belle que soyt la comédie en tout le reste ; on jette enfin de la terre sur la teste, et en voilà pour jamais. » (210).

Nous ne sachons pas que le fragment intitulé « Le Mystère de Jésus » (553), tout vibrant d'adoration passionnée et des échos de la voix du Divin Consolateur, ait été destiné à d'autres yeux que ceux de Pascal, comme le précieux Mémorial qu'il portait sur son cœur et que l'on y trouva à sa mort. Il nous faut toujours exercer, en tournant les feuillets, ce « jugement » contre lequel il nous prévient, et cette intuition qu'il a exaltée. Mais de cette confusion et de cette incertitude émerge la vision d'un esprit et d'un cœur progressant avec peine vers la lumière à travers les ténèbres, et prenant pour guide les leçons de l'Église telles qu'il les avait reçues et que les circonstances de sa vie agitée les conditionnaient.il nous importe de voir quel avait été son héritage spirituel, et quelles modifications il subit.

Le point de départ de Pascal fut incontesta-

blement le Jansénisme. C'était chose inévitable. Rappelez-vous son histoire. Elevé par un père dont la religion n'était encore que « l'effet d'une vertu morale, mais point du tout d'une vertu chrétienne ' », l'enfant ne parait jamais avoir été troublé par le doute, ni même par la curiosité. Sa précocité se manifesta à l'égard des mathématiques, mais nullement en matière spirituelle. La conversion générale de sa famille au Jansénisme, à Rouen, sous l'influence des Rouvillistes, n'empêcha pas Biaise et son père de se mêler au monde et de s'opposer à la retraite de Jacqueline. Pour Biaise du moins, cette première conversion ressemble fort à celle de saint Augustin ; elle intéresse la tête plutôt que le cœur 8. En fait, il ne fut pas tant converti à la religion qu'à la théologie. La métaphysique du Jansénisme, et principalement sa logique rigoureuse, le satisfaisaient. « Il vouloit sçavoir la raison de toutes choses, nous apprend sa sœur; il a eu toujours une netteté d'esprit admirable pour discerner le faux, et on peut dire que tousjours et en toutes choses la vérité a esté le seul

1. Jugement de Marguerite Périer sur son grand-père, avant sa conversion. Voir Pascal, Œuvres, t. I, p. 16.

2. Comparer dans saint Augustin. Confessions. V. 13, 14, avec VI11, 12.

objet de son esprit, puisque jamais rien n'a sceu et n'a pu le satisfaire que sa connoissance. Ainsy des son enfance, il ne pouvoit se rendre qu'à ce qui luy paroissoit vray évidemment ; de sorte que, quand on ne lui donnoit pas de bonnes raisons, il en cberchoit luy-mesme ; et quand il s'estoit attaché à quelque chose, il ne la quittoit point qu'il n'en eust trouvé quelqu'une qui le pust satisfaire. » (Vie de M. Pascal.) Ah ! le brave petit géomètre ! Et voici qu'à l'âge de vingt-trois ans, il est mis en présence d'une religion qui se prouve mathématiquement, par a -f- b> logiquement, inexorablement. Cette religion Pascal l'embrasse avec ardeur. 11 la défend publiquement, et non sans acrimonie, contre un ex-Capucin l qui l'incriminait ; il la prêche à sa famille. Les lettres privées de Pascal à ses sœurs ne sont, à cette époque, rien moins que de petits sermons. Oui vraiment, c'était là un ardent Janséniste.

Mais lettres et plaidoyer manquent de ce feu, de cette passion et de cette tendresse mêlées qui sont la marque du Pascal que nous connaissons et que nous aimons. Ils viennent de la tête, non du cœur. Ils sont remplis d'opinions

1. Sur le moine Saint-Ange et sa hasardeuse théologie, voir F. Strowski, op. cit., pp. 208 sqq.

empruntées. Alors se produisit, sur la minuit du 23 novembre 1654, la seconde conversion, qui opéra en lui un réel changement. Jacqueline nous rapporte quelque chose de ses résultats extérieurs. Nul autre que Pascal ne connut la vérité intime, jusqu'au jour où sur son cœur, muet et glacé du silence et du froid de la mort, on trouva le morceau de parchemin sur lequel il avait tracé en lettres de flamme le récit de son extase mystique.

C'est la prière sacerdotale du Seigneur à la veille de Sa Passion qui aviva le feu de l'amour et de la foi chez Pascal, et lui délia la langue. La connaissance du « Père juste que le monde n'a point connu », le Dieu, « non des philosophes et des sçavans » mais « Dieu d'Abraham, Dieu d'Isaac, Dieu de Jacob», et la connaissance de Jésus-Christ qui Le révèle, apportant la vie éternelle : tel est le sommaire du message qui se révèle à Pascal, tandis qu'il relit le dix-septième chapitre de saint Jean, pendant cette nuit d'insomnie. Cette prière le jette à genoux, de douleur amère pour les péchés qui l'ont laissé dans les ténèbres : « Je m'en suis séparé [de Jésus] ; je l'ai fuy, renoncé, crucifié. » Elle le redresse debout, conscient de sa dignité inhérente, « grandeur de l'âme humaine». Elle libère la fontaine

d'eau vive qui était scellée (Dereltquerunt me fontem aquœ vivœ) et la source de ses pleurs — pleurs de pénitence et de joie. Elle emplit son cœur de « Certitude, Certitude, Sentiment, Joye, Paix... Joye, joye., joye, pleurs de joye. » Désormais l'Evangile, qui n'a plus seulement frappé son oreille, mais a touché son cœur, sera son unique guide dans le court passage des peines présentes à la félicité éternelle. « Oubli du monde et de tout, hormis Dieu ». « Non obliviscar sermones tuos ». « Je n'oublierai point tes paroles l. Toute la courbe du pèlerinage des fils de Dieu vers la liberté, avec ses alternances d'élévation et de chute, se trouve tracée dans cette page de propos incohérents. La joie est mêlée de crainte, mais la certitude l'emporte. Non point la froide certitude de l'intellect con-

1. Mémorial de Pascal, passim. Fac-similé reproduit dans Œuvres, t. IV. Les trois dernières lignes « Soumission totale à Jésus-Christ et à mon directeur. Eternellement en joye pour un jour d'exercice sur la terre. Non obliviscar sermones tuos. Amen.» ne se trouvent pas dans l'autographe de la Bibliothèque Nationale. Mais la copie qu'en fit l'abbé Périer, neveu de Pascal, les porte, avec une note remarquant qu'elles étaient indistinctes, et elles figuraient probablement sur le parchemin original que Périer prétend avoir copié exactement. Dans son cours oral, M. Strowski a démontré de façon convaincante que Pascal avait eu sous les yeux un exemplaire de la traduction René Benoist : Le nouveau testament de Nostre-Seigneur J.-C. Latin et Françoy s, anglais dont quatre éditions de 1566 à 1612.

vaincu par des arguments, mais le contact de la réalité, le sentiment de la présence réelle de Dieu dans le cœur.

Cette vision nous donne la clé qui ouvre les Pensées. C'est au souvenir de cette nuit sacrée qu'il faut assigner tous les passages où figure le cœur répondant à rappel ; car c'est bien au cœur que Dieu s'adressait alors à travers l'esprit. Dorénavant, Pascal tend avec ferveur l'oreille à ses raisons : « Le cœur a ses raisons, que la raison ne connaît point. » (277) « C'est le cœur qui sent Dieu, et non la raison. Voilà ce que c'est que la foy, Dieu sensible au cœur, non à la raison. » (278) « La raison agit avec lenteur, et avec tant de vues, sur tant de principes, lesquels il faut qu'ils soient toujours présens, qu'à toute heure elle s'assoupit et s'égare, manque d'avoir tous ses principes présens. Le sentiment n'agit pas ainsi ; il agit en un instant, et toujours est prest à agir. Il faut donc mettre notre foi dans le sentiment ; autrement elle sera toujours vacillante. » (252)

« Nous connoissons la vérité, non seulement par la raison, mais encore par le cœur; c'est de cette dernière sorte que nous connoissons les premiers principes, et c'est en vain que le raisonnement qui n'y a point de part, essaie de les

combattre... La cognoissance des premiers principes, comme qu'il y a espace, temps, mouvement, nombres, est aussy ferme qu'aucune de celles que nos raisonnemens nous donnent. Et c'est sur ces cognoissances du cœur et de l'instinct qu'il faut que la raison s'appuie, et qu'elle y fonde tout son discours » (282). Tout naturellement, Pascal garde la forme de doctrine qu'il a reçue ; le système Janséniste est conservé parce que (mais seulement autant que) il s'accorde avec l'expérience de la nouvelle vie qu'il a acquise et qu'il continue d'acquérir. Et lorsque cette expérience s'élargit, Pascal, en chrétien et en savant tout ensemble, admet de nouveaux éléments dans son système de croyance.

Or quelque chose se produisit deux ans plus tard, au milieu de la publication des Provinciales, qui étendit notablement son horizon sur le monde et les œuvres de Dieu. Il entra en rapports avec une école de théologie plus profonde et plus large, et fut témoin des affres d'une âme humaine. Il eut quelques aperçus des leçons de saint Thomas, et il assista à une lutte entre la Nature et la Grâce.

On se souvient que la tâche principale de Port-Royal à l'époque du procès d'Arnauld, était de détacher le parti Thomiste ou Domini-

cain, en Sorbonne, du parti Jésuite ou Moliniste, et de signaler les ressemblances entre le Jansénisme et la doctrine de saint Thomas d'Aquin. Arnauld et Nicole tenaient particulièrement à établir ces points de contact, et leur politique dicta les premières Provinciales. La ressemblance consistait en ce que Jansénistes aussi bien que Thomistes croyaient à un don de la Grâce, nécessaire au salut — gratuite, irrésistible, efficace. La différence superficielle résidait en ceci : tandis que Jansen n'entrevoyait rien hormis le néant éternel pour l'homme que cette Grâce unique n'aurait pas touché, ou qui après l'avoir connue en aurait été abandonné, les Thomistes posaient une Grâce initiale, générale — Grâce suffisante accordée à tous, et qui prépare le cœur à l'infusion de la Grâce efficace. De plus, ils ne voulaient pas livrer à la damnation éternelle la multitude de ceux que n'avait pas touchés la Grâce efficace, ou qu'elle avait abandonnés ; aussi admettaient-ils un « pouvoir prochain » de remplir les commandements divins et de solliciter une nouvelle infusion de la Grâce efficace \

Une différence plus profonde résidait dans

1. Cf. Appendice IV, Théories et Théoriciens de la Grâce, pp. 201, sqq.

leur conception du rôle que joue l'homme en cette opération. Pour le Janséniste, l'homme n'est qu'un instrument dans la main de Dieu. Sa volonté est irrémédiablement corrompue et incapable de choisir (sauf dans des questions sans intérêt). Pour le Thomiste, la Grâce s'unit à la volonté humaine, la pénètre, ne fait qu'un avec elle, l'élève au-dessus d'elle-même, si bien que, comme dit saint Bernard, l'action accomplie l'est tout entière par Dieu et tout entière par l'homme l.

Les analogies sont des jouets dangereux, mais il y a, je crois, quelque vérité à comparer l'attitude janséniste à un enfant que l'on ferait dessiner d'après un modèle. Il n'y parvient pas ; le maître lui prend le crayon des mains, exécute le dessin, et le lui rend. L'enfant ne peut qu'être reconnaissant de ce que l'on a fait à sa place. Suivant la conception Thomiste, le maître met sa main sur celle de l'enfant et la guide ; il ne trace pas nécessairement toutes les lignes, mais

1. Cf. « Ita tamen quod a sola gratia coeptum est pariter ab utroque perfîcitur ut mixtum non singillatim ; simul non vicissim, per singulos profectus operentur. Non partim gratia partim liberum arbitrium, sed totum singula opère individuo peragunt. Totum quidem hoc et totum illa ; sed ut totum in illo, sic totum ex illa.» Saint Bernard, Tract, de gratia et libero arbitrio, c. xiv.

il les dirige de telle sorte que le dessin est le travail des deux réunis. L'enfant n'aurait pu s'en tirer tout seul; il est incapable de marquer le premier point ; mais une main puissante Ta aidé, sans que le résultat lui soit entièrement étranger.

Il y a là, sans doute, des différences profondes ; rien pourtant d'aussi insurmontable que la différence entre l'hétéronymie des Jansénistes et l'autonomie absolue du Moliniste, pour qui Faction divine est juxtaposée à la volonté humaine, si bien que le surnaturel reste extérieur au naturel, tous deux opérant côte à côte — le maître aidant de ses conseils et de ses encouragements, mais l'élève traçant lui-même son dessin, et en mesure de dire, quand tout est achevé : c'est bien médiocre, mais c'est de moi.

Ainsi, entre Janséniste et Moliniste, aucune entente possible. Mais entre Janséniste et Thomiste, un compromis était imaginable ; Arnauld et Nicole se donnèrent pour tâche de l'imaginer.

Arnauld concentra son attention sur la Grâce suffisante; mais il ne réussit qu'à en donner une pâle reproduction, et il ne voulait pas admettre que cette grâce fût universelle. Nicole eut quelque chose de plus tangible à offrir. Il élabora un

système de Grâce générale accordée à tous les hommes, leur donnant la capacité physique d'observer les commandements de Dieu. Cela n'infirmait pas, prétendait-il, la doctrine de la Grâce efficace, qui demeurait nécessaire pour supprimer l'incapacité volontaire (distincte delà capacité physique), sous laquelle se débattent également tous les hommes jusqu'à ce qu'ils soient touchés par la Grâce efficace. Mais cette Grâce a des effets notables. Par son entremise, les infidèles eux-mêmes sont capables de degrés et de mouvements d'amour qui éclairent Pesprit, réchauffent la volonté, et qui, sans être de nature à obtenir justification, se rapportent néanmoins à Dieu et permettent l'accomplissement « d'actions exemptes de tout péché ' ».

1. Cf. « On peut être un peu surpris... d'entendre un écrivain aussi rempli de lumière que l'étoit M. Nicole avancer que les infidèles pourroient faire, qu'ils faisoient même quelquefois, en vertu de la seule Grâce générale, des actions exemples de tout péché, que ces actions étoient rapportées à Dieu, que dans certaines occasions les infidèles aimoient la sagesse pour elle-même, qu'ils étoient capables de quelque amour de Dieu pour lui-même et de n'aimer point la créature dans quelque action ; que comme l'amour dominant de Dieu dans les justes n'est point incompatible avec des degrés d'amour de la créature, pour elle-même, mais non dominant, de même l'amour dominant de la créature, tel qu'il est dans le cœur des infidèles, n'est point incompatible avec une infinité de degrés d'amour de Dieu plus foibles,et qui ne justifient point, mais qui sont néan-

Le développement dans cette voie de la pensée de Nicole amena entre lui et Arnauld un inévitable conflit — (Arnauld n'avait-il pas pris la peine d'écrire un traité contre les prétendues vertus des infidèles *?) et la thèse de Nicole, telle que la formule vers 1680, fut dénoncée comme une hérésie d'une nature maligne. Mais il déclara que l'on pouvait trouver traces de ses opinions dans certains de ses ouvrages bien antérieurs ; et, en effet, il les avait conçues dès 1654 ou 1656 ; il les avait confiées à M. Pascal et le grand homme les avait approuvées 2.

Point n'est besoin de supposer que Pascal soit jamais allé aussi loin que Nicole, ou que Nicole ait atteint, en 1654, le point qui lui attira les foudres d'Arnauld en 16S0; mais il est indubitable que dans les deux dernières Provinciales, qui furent rédigées d'après des matériaux fournis par Nicole, la doctrine des Thomistes est traitée dans un esprit tout différent de celui qui

moins des amours de Dieu pour lui-même, des mouvements qui se rapportent à Dieu, qui demeurent en Dieu, et qui par conséquent sont exempts de dérèglement et de péché, parce que ce sont des mouvements par lesquels les hommes fruuntur Deo,non creatura. » Arnauld, Œuvres, t. X, p. xxvm.

1, De la nécessité de la foi en Jésus-Christ pour être sauvé, (1641; publié pour la première fois en 1701) Œuvres, t. X, pp. 65 sqq.

2. Voir hic Appendice III: La défection de Nicole, pp. 196, sqq.

se manifestait dans les premières Lettres. Pascal, alors, s'était gaussé d'eux, de leur « pouvoir prochain », de leur « Grâce suffisante qui ne suffit point ». Il les avait inclus dans la coalition anti-Janséniste et les avait appelés Molinistes. Maintenant, il les traite avec beaucoup de sérieux et cite leurs docteurs avec respect ',

Il y a là tout l'écart qui sépare une pointe de polémique d'une honnête tentative pour com-

1. Cf. « Auxquels des Molinistes, me dit-il, me renvoyez-vous ? Je les luy offris tous ensemble comme ne faisant qu'un mesme corps et n'agissant que par un mesme esprit. » P" Provinciale « Ainsi, Mon Père, vos adversaires sont parfaitement d'accord avec les nouveaux Thomistes mesmes : puisque les Thomistes tiennent comme eux et le pouvoir de résister à la Grâce et l'infaillibilité de l'effet de la Grâce qu'ils font profession de soutenir si hautement. » XV H" Provinciale.

Dans la dix-huitième il cite le dominicain Alvarez comme exposant la doctrine de saint Augustin et de saint Thomas ; il va jusqu'à invoquer l'appui de Petau, le grand Jésuite, contre Calvin, pour la liberté de résister à la Grâce, si on le veut. 11 descend le cours de la doctrine augustinienne orthodoxe, depuis saint Augustin en passant par saint Thomas jusqu'aux Néo-Thomistes alors que Jansen appelle ces derniers : disciples d'Aristote plutôt que de saint Augustin (magis profecto Aristotelici quam Augustiniani sunt) et consacre beaucoup de place à la distinction entre sa doctrine de la Gratia cfftcax, et leur pr&determinatio physica (Voir, dans VAugustinus, tome III. « De Gratia Christi Salvatoris, lib. IX »).

En fin de compte, il est tout aussi désireux de soutenir contre Calvin le pouvoir de la volonté de résister à la Grâce, que de

soutenir contre Molina le pouvoir de la Grâce sur la volonté

« aussi jaloux de l'une de ces véritez que de l'autre ».

prendre la position de ses adversaires, et d'un désir sincère de se trouver de leur côté. C'est la distance entre le publiciste brillant, et l'homme qui commence à devenir un théologien... 11 écarquille les yeux pour trouver des affinités où Jansen se contentait d'enregistrer des différences; et il faut bien avouer que, dans cet effort, il néglige ou atténue certains points capitaux â. Il sent bien qu'après tout, il y a quelque chose à dire en faveur de la Grâce suffisante; et que la . volonté humaine n'est pas ce qu'elle lui avait paru jadis, le jouet purement passif de la volonté divine.

1. Par exemple dans l'effort même qu'il fait pour identifier l'enseignement de Jansen avec celui de saint Augustin et de saint Thomas, et pour établir la différence avec celui de Calvin (voir la note précédente), il laisse son zèle aveugler son jugement. C'est le sujet principal de la dix-huitième Lettre et il repose, comme l'a noté Mozley (The Augustinian Doctrine of Prédestination), sur un sophisme. Pascal prétend que Jansen admettait, tandis que Calvin le niait, « le pouvoir de résister ». En d'autres termes : que Jansen croyait, et que Calvin ne croyait pas, au Libre arbitre. Mais dans la poteslas resislendi de saint Augustin et de Jansen, se trouve toujours présente l'atténuation : si vult. Et Calvin était d'accord avec eux sur ce point. « Tout ce à quoi revient l'admission de saint Augustin, et de Jansen en matière de Libre arbitre, c'est à l'admission d'une volonté dans l'homme ; et cela Calvin est également prêt à l'admettre. » Jamais il n'a nié que l'homme eut le pouvoir de résister à la Grâce, s'il le voulait. Ce qu'il soutenait c'est que l'homme ne peut vouloir lui résister, car c'est la Grâce ellemême qui détermine sa volonté. Voir Mozley, op. cit., note XXI.

Tout cela peut se lire entre les lignes des der- . nières Provinciales. Il subsiste, d'autre part, plusieurs traités inachevés sur la Grâce, où Pascal révèle nettement son désir de résoudre le problème indiqué dans les lettres à M11* de Roannez : les rapports de la volonté humaine avec l'action divine l. Il ne le résout pas. Cet effort l'oblige à avoir recours à ces mêmes subtilités de pensée et de terminologie scoiastiques qu'il avait naguère tournées en ridicule. Elles ne lui servent de rien. Aucune des deux théories adverses ne le satisfait vraiment.

Les Jansénistes cherchaient la détermination qui porte à Faction dans la delectatio, c'est-àdire la force d'attraction que les objets externes exercent sur la volonté. Pascal a conscience que cette force ne dépend entièrement ni des

1. 1° Lettre touchant la possibilité d'accomplir les commandements de Dieu.

2° Dissertation sur le véritable sens de ces paroles : Les Commandements ne sont pas impossibles aux Justes.

3° Discours où l'on fait voir qu'il n'y a pas une relation nécessaire entre la possibilité et le pouvoir.

Ces trois fragments tiennent leur titre de leur premier éditeur, Bossut (1779) qui, tout en reconnaissant leur valeur théologique, les traite quelque peu cavalièrement. Ils ont été imprimés intégralement pour la première fois avec quelques autres fragments inédits par Ernest Jovy dans son Pascal Inédit, t. I (1908), et incorporés depuis à l'édition des « Grands Écrivains Français » Œuvres, t. XI, pp. 95-295.

objets ni de nous-mêmes. Les Thomistes plaçaient la détermination dans le libre arbitre, c'est-à-dire dans une faculté de choisir indépendante de tous objets, ou de quoi que ce soit sauf d'elle-même \ Pascal sent qu'il y a là une absurdité. « Le pouvoir de se déterminer indépendamment de tout, hormis notre propre détermination » ne présentait pour lui aucun sens. Il rapporte la détermination à un Pouvoir supérieur à l'homme, et la laisse là. Il sait que le mystère ainsi admis est « un sujet de crainte et d'espérance» tout ensemble: Il trouve la consécration de son quasi-renoncement au problème dans la dernière scène de la vie du Seigneur, alors que« Jésus, estant à la croix », donna aux saints un « insigne exemple » de crainte « dans l'abandonnement de saint Pierre sans Grâce », et aux pêcheurs une leçon d'espérance « dans la conversion du larron par un prodigieux effet de grâce. C'est en cette sorte que tous

1. « En cet état, où nous regardons la volonté humaine, on voit bien qu'elle n'a rien en elle-même, qui l'applique à une chose plutôt qu'à l'autre, que sa propre détermination. » Bossuet, Traité du Libre Arbitre, éd. Lebel, t. XXXIV, p. 447, où il épouse ouvertement le Thomisme, de préférence au Jansénisme et au Molinisme : « Tel est le sentiment de ceux qu'on appelle Thomistes. »(Ibid. p. 434). « Cette manière de concilier le libre arbitre avec la volonté de Dieu, paroît la plus simple. » (Ibid. p. 447).

les hommes doivent toujours s'humilier sous la main de Dieu... et dire comme David : Seigneur, je suis pauvre et mendiant * ». C'est là précisément le ton de son entretien avec son confesseur : « On Favoit voulu engager dans ces disputes, mais... depuis deux ans il s'en étoit retiré prudemment, veu la grande difficulté de ces questions si difficiles de la Grâce et de la Prédestination, selon l'adveu même de saint Paul qui s'écrie « O allitudo... » 0 I profondeur de la richesse, et de la sagesse, et de la connoissance de Dieu * !.. »

Les Pensées présentent d'autres indices d'un relâchement de la stricte théorie "Janséniste. « L'homme n'est pas digne de Dieu, mais il n'est pas incapable d'en estre rendu digne » (510) « -Dieu se découvre à ceux qui le cherchent, parce que les hommes sont tout ensemble indignes de Dieu, et capables de Dieu ; indignes, par leur corruption, capables par leur première nature. » (557) « Il y a deux natures en nous, l'une bonne et l'autre mauvaise. » (éd. Molinier, 1. 1, p. 295). — « Dieu délivrera la bonne nature de l'homme de la mauvaise » (446). L'homme doit chercher Dieu; et il peut le faire d'abord

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