PASCAL ET NICOLAS DE CUSE
Voici quelques passages qui semblent établir une filiation^ ou des points de contact, entre certaines Pensées de Pascal, et l'œuvre de Nicolas Cusanus :
1° Pensée 327 : « Les sciences ont deux extrémitez qui se touchent, etc. » ; et De Docta Ignorantia, lib. I, cap 1 : « Profecto cum appetitus in nobis frustra non sit, desideramus scire nos ignorare. Hoc si ad plénum assequi poterimus, doctam ignorantiam assequemur. Nihil enim homini etiam studiosissimo, in doctrina perfectius adveniet quam in ipsa ignorantia quaae ipsi propria est, doctissimum reperiri et tanto quis doctior est, quanto se magis sciverit ignorantem. »
2° Pensée 470 : « [La Conversion] consiste à connoistre, etc.. » : — et De Visione Dei, cap. XIX : « Quis non altissime rapitur, haec attentius prospiciens ? Aperis enim tu, Deus meus, mihi misère taie occultum ut intuear hominem non posse te patrem intelligere nisi in filio tuo qui est intelligibis et raediator, etc. »
3° Pascal, Lettre à Mme Périer (17 oct. 1651). Peu-
sées et Opusc, p. 96 : « Car si nous ne passons pas par le milieu, nous ne trouverons en nous que de véritables malheurs, etc... » — et :
De Visione Dei, cap. XIX : « Unde quamvis non possit fieri médium, cum sine medio non possit tibi uniri, etc.. »
4° Pensée 233 : « Le finy s'anéantyt en présence de l'infiny, etc.. »
De Visione Dei1 cap. XX : « [Humana natura non potest transire in unionem cum divina essentialem] sicut infinitum non potest infînito infinité uniri, transiret enim in identitatem iniffoiti et sic desiniret esse finitum quando de eo verificaretur infinitum ». Ibid, cap. XXIII: « Finiti ad infinitum nulla est proportio. »
5° Pensées 194, 242, etc .. « Deus absconditus... »
De Visione Z)ei,cap. V : « Videndo me, das te a me videri qui es Deus absconditus ». — De ludi globo ; lib. II : « Deum esse absconditum, ab oculis omnium sapientum, scribitur, et omne invisible in invisibili occultatur. »
6° Pensée 553 : « Tu ne me chercherois pas, etc.. »
De Visione Dei, cap VII : « Nemo enim te videt nisi qui te habet. » Mais cf. saint Bernard : « Nemo te quaerere valet nisi qui prius invenerit» (De dilig.Deo, VII, 22).
Il y a plus de vingt ans que M. Ernest Jovy a signalé dans le Bulletin philologique et historique du Ministère de V Instruction Publique (1895), les deux premiers exemples, et le plus frappant, de ce parai-
lèle. Il ne paraît pas que le sujet ait obtenu l'attention qu'il mérite. On se contente trop souvent d'affirmer que Pascal est l'homme de trois livres : la Bible, Saint Augustin et Montaigne1. La vérité est plutôt que, sans être un érudit de profession, il était assez au courant de la littérature de son époque.
Nicolas de Gués, ou de Cuse (Gusanus) (1401-1464), Cardinal, en plus de son rôle ecclésiastique et politique (voir YHistory of the Papacy, vol. II, de Creighton), mérite l'attention en tant que mystique et anti-scolastique. Il soutint que toute connaissance humaine n'est que conjecture (De docta ignorantia, 1440). Les hommes, êtres finis, sont incapables de comprendre l'infini, ou la vérité et la réalité des choses dans leur pureté, car le Vrai n'est jamais plus ou moins, tandis que notre connaissance est indéfiniment capable de variété. C'est pourquoi l'on recherche constamment, mais jamais on n'étreint complètement, la vérité ; — tout notre savoir est entaché d'ignorance, et plus nous plongeons dans l'ignorance, plus nous nous rapprochons du savoir. Il enseignait, en conséquence, à appréhender Dieu par Y « intentio speculativa ». Il fut accusé de Panthéisme (Deus est omnia ut non possit esse aliud quam est). Giordano Bruno, qui développa ses doctri-
1. M. Emile Boutroux, dans sa Préface aux Pensées (édit. Gallia), cite en plus de ces trois autorités : la Théologie Naturelle de Raymond Sebond, les ouvrages de Pierre Charron, le Traité de la Vérité Chrétienne de Hugo Grotius, et « surtout » le Pugio Fidei christianre de Martini, publié à Paris en 1G51 par Joseph de Voisin. (Note du ïrad.)
nés, l'appelait « Divin ». C'était un mathématicien et un physicien estimable, qui devança Copernic dans la théorie de la rotation de la terre. Ses œuvres furent éditées, en 1514, par Lefèvre d'Étaples.
Consulter R. Falckenburg, Grundzùge der Philosophie des Nie. Cusanus (1880) ; F.-J. Clemens, Giordano Bruno uîid Nicolaus von Casa (1847) p. 45 ; F. -A. Scharff, Des Cardinals Nie. von Cusa wichtigsle Schriften in deutscher Uebersetzung (1862) ; J.-M. Dùx, Der Deutsche Card, Nie. von Cusa und die Kirche (1847) ; V. Cantor, Vorlesungen ùher die Geschichle der Malhematik (1892), fasc. II, p. 170 sqq.