‹ La Sainteté de PascalChapitre 55 sur 56 · LE JANSÉNISME DE PASCAL · texte numérisé non relu

LE JANSÉNISME DE PASCAL

« Terror potius quam religio »

M. Brunschvicg voit dans cette Pensée (55), l'essence du Jansénisme : « La conception fondamentale du Christianisme, suivant les maîtres du Jansénisme, c'est qu'il a substitué le règne de l'amour à la loi de terreur qui était la loi des Juifs ». [Pensées et Opuscules p. 413). Mais il est à peine besoin de faire remarquer qu'il n'y a rien de particulièrement Janséniste dans la substitution de l'Amour à la Loi (cf. St.-Jean I, 17; Rom. V. 20, 21, etc.) ; tandis qu'une référence à Bossuet montrera qu'elle était admise à l'époque par les milieux orthodoxes :cf. Sermon sur les deux alliances. Dans sa grande édition, M. Brunschvicg abandonne tacitement sa prétention en faveur du Jansénisme, et renvoie le lecteur au De vera religione de Grotius.

Il paraît peu probable qu'aucune des deux sources de M. Brunschvicg ait été dans l'esprit de Pascal, lorsqu'il citait, d'après un auteur inconnu, les mots : terrorem potius quam religionem. Sans doute, les Jansénistes

se distinguaient des Jésuites par l'importance qu'ils attribuaient à l'Amour dans le processus du retour au bien du pêcheur. C'est le sujet de la Dixième Provinciale, et de l'Épître de Boileau « Sur l'Amour de Dieu ». Pour la digne réception du sacrement de la pénitence, ils exigeaient une contrition parfaite, c'està-dire « l'amour dominant et par lequel on aime Dieu plus que toutes choses. » (Arnauld, Œuvres, T. III, p. 740). Les Jésuites, préoccupés, comme toujours, de rendre la religion accessible au plus grand nombre, exigeaient seulement l'Attrition sans acte d'amour explicite. Mais l'insistance sur la nécessité de la Contrition n'était pas particulière aux Jansénistes. Les docteurs l'enseignaient ; Trent la prit à son compte (Sess. VI, cap. 6). Bossuet la proclama (Second catéchisme de Meaux, 5e partie, et constamment ailleurs). D'autre part, l'opinion jésuite sur la suffisance de TAttrition accompagnant la Pénitence était partagée par de nombreux docteurs catholiques ; Liguori, par exemple, la qualifie de « certaine » (Theol. moral., VI, note 440) ; et elle est communément acceptée aujourd'hui. Cf. Paquier, op. cit., p. 393 ; Catholic Dict. (éd. 1903) art. Attrition.

Un passage de Sainte-Beuve touchant à la question mérite d'être cité : «... Saint François de Sales avance que l'amour de Dieu est nécessaire à l'entière pénitence, que la pénitence sans l'amour est incomplète. . Il dit qu'elle est incomplète, et non pas nulle... Il n'effraie ni ne consterne en recommandant l'amour,

au rebours des Jansénistes qui le commandent avec terreur... Il ne présente pas toujours dans la même phrase cette redoutable alternative : amour ou damnation... » Op. cit., T. I, p. 23 i.

Il me semble que Pascal est du côté de saint François de Sales. De toute façon, il est très caractéristique que les éditeurs de Port-Royal, qui avaient un instinct remarquablement sûr de ce qui concordait avec leur doctrine et de ce qui ne lui convenait pas, aient omis cette Pensée de leur recueil.

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