‹ La salamandre (volume 2)Chapitre 10 sur 46 · AMOUR ET HAINE · texte numérisé non relu

AMOUR ET HAINE

j'aime le sourd et mélancolique murmure de la mer qui dort! Que j'aime à entendre l'aspiration éloignée du cachalot qui vient jouer sur les ondes et lancer de brillants jets d'eau tout blanchissants d'écume! Que j'aime le sillage harmonieux du navire, qui bruit faible et doux comme des feuilles sèches sous les pas légers d'une femme!

Que j'aime à voir la Salamandre s'avancer silencieuse au milieu de ces imposantes harmonies de la mer et des cieux !

Que j'aime à voir, sur le couronnement de la corvette, Alice, vêtue de blanc , qui seule , immobile au milieu des ombres transparentes de la nuit, laisse errer au loin son humide regard !

La journée de la veille lui paraissait un songe.

Et elle y rêvait.

— Paul m'aime ! pensait-elle. Il m'aime , il me l'a avoué. Et cet aveu qui doit toujours irriter, m'a-t-on dit, ne m'a laissé qu'une impression douce et calme. — Aimer ! n'est-ce donc que cela ? — Est-ce que je l'aime , lui? Oh! oui! je le crois , car sa figure est si douce ; il est si bon , si brave , si noble ; il aime tant son père ! Il se souvient tant de sa mère ! Quand il m'en parle, sa voix est si touchante, si pénétrée !... Et me parler de mère, à moi , c'est remuer tout ce que j'ai de tristesse et de mélancolie dans l'àme. Et puis cet anneau , c'était à sa mère. Il me l'a donné , parce qu'il m'aime et que je l'aime ; — car enfin je l'aime , — oui. Et je pensais pourtant que ce mot bouleversait tout

noire être. Je croyais que ce mot changeait noire vie , nos sens, changeait tout, tout, jusqu'à notre langage; tout, jusqu'à l'air que nous respirions, jusqu'à la nature que nous voyions. Et pourtant je ne sens en moi aucun changement : je vis , je respire comme avant ; c'est le même ciel , ce sont les mêmes eaux. C'est toujours moi , je me touche , c'est toujours moi... Alice. — Et je l'aime ! — oui, car pour lui je n'ai que des vœux de bonheur. Si je pense à son avenir , c'est pour prier Dieu de le lui rendre calme et prospère .. Et hier, combien je souffrais de le voir chagrin ! de voir ce pauvre enfant, si pur et si lieureux, souffrant et abattu par l'influence de...

Et ici Alice s'arrêta, rougit, et resta un moment pensive. Puis elle reprit :

— Oui , oui , je l'aime , je le vois bien , en comparant ce que j'éprouve pour les autres à ce que je ressens pour lui. Enfin ce jeune enseigne est beau comme Paul , brave comme lui ; mais il n'a rien dans le cœur, mais c'est une âme vulgaire et commune... Aussi , bonheur ou malheur pour lui, peu m'importe. Sa voix m'est indifférente, et j'aime la voix de Paul. 11 ne me laisse ni un souvenir ni un regret: au lieu que j'aime à voir Paul, à être près de lui... J'aime sa présence, à lui, tandis que...

Ici Alice s'arrêta de nouveau; car, par une crainle inexplicable, deux lois clic avait fui devant une idée à laquelle elle revcniiit involontairement.

— Eh bien ! après tout , re]>rit-elle comme sur-

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montant tm scnliment de honte envers ellc-nicmc, pourquoi donc reculerais-je devant celte pensée? Eli bien! oui... il est un être que je hais ; sa vue me fait mal , sa voix m'irrite; je le hais, oh ! oui, je le hais !... Et que je voudrais aimer Paul autant que je le hais, lui!

Et ses joues étaient brûlantes, et elle respirait à peine.

— Oh! c'est la haine qui change le cœur mieux que l'amour! C'est la haine que j'ai pour lui qui m'a changée! Quand je pense... à lui, ce ciel me paraît triste et sombre ; celle mer, lugubre. Enl'ia, si moi, moi craintive et timide, si je pense à lui, c'est pour le maudire. Et pourtant , que m'a-t-ii fait? Je ne sais. Mais ses égards me fatiguent, sa politesse exquise et froide me blesse et me torture. Il est si haut , si fier , lui, et Paul est si bon; et puis ses éternels sarcasmes contre les hommes, les femmes ; ses plaisanteries amères sur le bonheur et l'amour. Que me fait tout cela , à moi? Et ses regards ont une expression si sévère.... Car je le regarde... et c'est malgré moi : c'est en me maudissant lui et moi. Et sa figure pâle et triste me suit partout.... depuis que je l'ai vu, depuis que je le hais !

Oui, il était là, appuyé sur cette échelle, quand je suis montée sur le pont pour la première fois. — Il avait l'air sombre et pensif ; il m'a saluée profondément, et jamais je n'oublierai l'expression de ses grands yeux , qui se sont arrêtés un instant sur

moi... pour ne plus s'y fixer depuis. Jamais je n'oublierai l'expression de ce regard long, arrêté, profond,— que j'ai senti presque physiquement...

Et, je me le rappelle, Paul fut étonné comme moi de ce qu'il y avait d'étrange et de peu commun dans cet homme. Je dis à Paul combien son abord m'avait frappée. Il avait éprouvé la même impression que moi. Et chaque jour depuis... oh ! chaque jour ma haine s'est augmentée. Oh ! je donnerais la moitié de mon existence pour quitter ce bâtiment, pour être arrivée, pour ne plus le voir.... jamais. . . ne plus le voir ! Mais, mon Dieu ! l'oublierai-je ?

Et Alice tomba dans une douloureuse rêverie.....

— Seriez -vous souffrante, mademoiselle? dit une voix douce.

Et Alice frissonna. C'était lui, c'était Szaffie.

Pour la première fois, il lui parlait à elle, à elle seule ; pour la première fois, sa voix avait un accent d'intérêt pour elle.

Elle se sentit mourir ; le cœur lui manqua.

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