CROYEZ-VOUS QUE JE SOIS HEUREUSE
Pourtant il est parmi vous des créatures célestes. Byron , Don Juan.
Mais, hélas ! le danger n'a rien qui nous repousse ; La voix qui nous égare est souvent la plus douce. Mad. E. DE GiRARDiN, Magdeleine.
Ilmcdit, « Je vous hais » comme il dirait «Je t'aime. » Sextus Delaunay, Panayota, poëme inédit.
Alice, ne pouvant surmonter son émotion, s'appuya sur le bastingage de la corvette.
— Mademoiselle, oserais-je vous offrir mon bras? dit Szaffie en s'approcliant.
— Non , non , monsieur! répondit d'abord Alice avec une expression d'effroi involontaire. Puis elle ajouta : — Mille grâces, monsieur !
Elle voulait aller rejoindre madame de Blène. Impossible ! Alice se sentait clouée là.
Szaffie salua respectueusement en entendant le refus , et dit :
— Je vois , mademoiselle, que ma présence est importune , et que l'éloigucmcnt que je vous in-
spire vous euipêclie d'accepter de ma part même le plus léger service. Je me retire. Mais, permetlezmoi, mademoiselle, d'envoyer quelqu'un auprès de vous, car, ajouta-l-il avec un profond accent d'intérêt, vous paraissez bien soulTrir. Et il me serait pénible de vous voir manquer des soins nécessaires, parce que c'est moi qui vous les offre.
— Monsieur, je me trouve mieux , beaucoup mieux. Mais je ne sais qui a pu vous autoriser à penser....
— A penser... que vous me haïssiez, Alice ? répondit Szaffie. Mais une sympathie rarement déçue, une voix secrète qui nous avertit alors que le sentiment que nous éprouvons nous-mêmes est partagé. Et vous voyez que cet instinct ne m'a pas trompé, Alice.
La jeune fille croyait rêver ; Szaffie l'appelait — Alice — tout d'abord, lui adressant la parole avec cet abandon qui n'existe qu'au bout de longues années d'intimité ou après les preuves d'une atïection mutuelle. Elle ne sut que répondre. Elle se troubla , sentit son cœiir battre et bondir. Mais Szaffie ne parlait plus, qu'elle écoutait encore.
Jl reprit :
— Enfin j'ai su que vous me haïssiez , Alice , parce que du jour oii je vous ai vue , moi aussi je vous ai liaïe.
Alice tressaillit.
— Oui, car vous vîiites me rappeler cruellement des émotions perdues, des croyances délruiles à
CROVEZ-VOLS QUE JE SOIS HEl REl SE ? 4r> jiiin.iis, des sonyes passés de bonheur et d'amour. Oui, Aliee, car vous fûtes l'ange que Je damné voit du fond de l'enfer. Aussi chaque jour ma haine s'augmenta de chacune de vos perfections, de chacun de vos charmes. Oui , je vous maudis , parce que je ne puis plus aimer.
Alice pâlit.
— Il faut un cœur pour aimer, Alice; il faudrait un cœur digne du vôtre, un cœur ardent et jeune, une âme pure où votre âme , si elle s'y réfnginit, trouvât les mêmes pensées douces et consolantes, comme un oiseau du ciel qui ne quitte son nid que parce qu'il sait retrouver ailleurs le même soleil , los mêmes parfums et les mêmes fleurs ! Mais dans mon âme, Alice, ajouta-t-il avec un sourire amer, oh! vous ne trouveriez que haine, mépris et incrédulité. C'est un gouffre effrayant qu'un cœur vide et des éché , Alice... Pauvre ange , vous y tomberiez abîmée dans le néant et le désespoir!
Puis, prenant la main d'Alice, dont les yeux étiient mouillés de pleurs , il continua d'une voix douce et pénétrante :
— Mais je pense avec joie et tristesse qu'il est un avenir de bonheur pour vous. Oui, il existe, Alice, une âme sœur de la vôtre, un cœur qui peut vous rendre ce que vous lui donnerez : un enfant à l'aurore de la vie , comme vous ; pur, confiant et sensible comme vous, beau comme vous. Et il vous aime Et vous, Alice, aimez-le ; il faut l'aimer...
Pourtant, Alice, si de nouvelles douleurs pou-
4fi L\ SALAMAiNDRE.
vaienl avoir place dans mon cœur, elles augmenteraient comme mes jours : mais mon cœur est plein.
Car, savez-voiis, enfant, ce qu'il y aurait de profonde amertume à se dire : — Le voilà donc enfin, ce bonheur ineffable, le voilà donc réalisé par d'autres que par moi, ce rêve de toute ma vie, ce rêve que je ne puis seulement plus rêver! — Oh! Alice, vous comprendriez ma haine, si vous souffriez ce que je souffre !
Une larme tomba sur la main d'Alice qui, respirant à peine, s'écria involontairement:
— Et qui vous dit, mon Dieu ! que je sois heureuse, moi ?
Et elle fondit en larmes, car cette scène était au-dessus de ses forces. Aussi, au moment où madame de Blène montait sur le pont, Szafiie n'eut que le temps de lui dire: — Je crois, madame, que mademoiselle votre nièce est indisposée.
— Me voilà, me voilà, dit le bon docteur. Mais descendons en bas, car l'air du soir vous aura frappée, mademoiselle !
LK FIAACE. 47