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CHAPITRE XVII

NUIT d'été.

C'est un esprit que le destin a déchaîné contré moi pour m'obscdor. Je ne forme pas une espérance, que le serpent infernal rte se précipite sur mon passage.

Souiller, Marie Stuart.

C'est une douce clarté que la clarté de la lune, quand e'ie se reflète brillante et pure sur l'eau paisible d'un lac, mais alors que souvent cachée par des nuages épais et rapides, elle apparaîf, à de longs intervalles, rouge et sanglante comme un sinistre météore, oh ! que sa lueur funèbre est le digne flambeau d'une nuit d'orage et de désespoir!

Nuit terrible que celle-ci !...

Les flots soulevés, impétueux, noirs, marbrés d'une écume blanche, se heurtaient, se confondaient en u« immense lour])illou dont les mille

llfi LA SALAMANDRE.

crêtes se dessinaient sombres sur le ciel transparent, quoique voilé, de la Méditerranée.

Et quel bruit !... Si parfois la tempête abaissait sa voix tonnante qui mourait en effleurant les vagues d'un sourd gémissement, après un affreux silence elle se prenait à rugir avec une nouvelle furie. C'étaient alors des sifflements aigus et métalliques, un grondement lourd et roulant, des éclats secs, précipités et plaintifs qui ressemblaient à des cris d'angoisse.

C'était le choc des lames qui se brisaient, bondissantes sur le radeau.

Car le radeau tournoyait sur ce goufifre béant, tournoyait au milieu de cette effroyable tourmente.

Le radeau tout seul : les embarcations non pontées, qui le remorquaient, n'avaient pu tenir contre cette mer déchaînée.

Elles avaient sombré, corps et biens, avec Merval et Bidaud et leur équipage.

Sombré en engloutissant avec elles les boussoles et les vivres ! — le corps et l'àme du radeau !

Et le radeau voguait au souffle indompté de la tempête, car son mât s'était plié, rompu, brisé.

Mais ses poutres unies, son plancher n'offrant aucune résistance, aucune surface à la violence du vent^ il ne pouvait couler. Seulement, à chaque coup de mer, il était entièrement inondé, submergé, balayé par les lames qui s'y abattaient et le traversaient dans toute sa longueur.

Et depuis cinq jours cette tempête durait.

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Aussi, ce n'est plus l'équipage trinj;aiil, brave et soumis de la Salamandre qui se presse sui* celle irèle machine : c'est une troupe affreuse et maudite.

Ce sont des êtres sans noms, décolorés, cadavéreux, trempés d'eau, échevelés, aux yeux sanglants et farouches, aux barbes longues, aux vêtements en lambeaux, qui ont de hideux sourires sur leurs lèvres gercées et saignantes ; car depuis cinq jours aussi la faim les dévore.

Ce sont des hommes livrés à toute la fougue impérieuse de leurs besoins. Hors l'instinct vital, chez eux tout est mort.

11 n'y aurait d'espoir que dans un prompt trépas.

Mais non : la faim crispe leurs entrailles ; la soif brûle leur gorge ; leurs blessures, vives et rouges, sont encore avivées par l'âcreté du sel marin , ils ont la rage au cœur et le blasphème à la bouche : mais ils tiennent à la vie, ils s'y attachent des étreintes de l'agonie. Arrivés à ce point, le suicide leur est impossible; car le suicide est un raisonnement, et ils ne raisonnent plus.

Et puis, c'est que le suicide grandit rarement au milieu des privations et de la misère... — Il lui faut des jouissances somptueuses et enivrantes, des parfums et des femmes , des fleurs et des vins exquis. 11 lui faut concentrer, en un seul, tous les plaisirs rêvés ou connus, en remplir sa coupe d'or étincelante de pierreries, et dire, après avoir humé

la dernière goutte de cette ambroisie: — La coupe est vide !... Adieu.

Car alors seulement la vie dégoûte, parce qu'elle a débordé par tous les sens.

Mais au sein des maux les plus affreux, alors qu'un souflle vous reste à peine, oh ! on le soigne, on l'attise ce souffle, comme on avive la dernière étincelle qui luit encore au fond d'un foyer qui s'éteint.

Aussi tenaient-ils à la vie/ à bord du radeau ; car pour nourrir les trente hommes qui survivaient, il ne restait que trois livres de biscuit et un tonneau de vin.

D'un commun accord, ils pouvaient, les malheureux, mettre un terme à cette horrible agonie '

Mais non ! non, il fallait vivre vivre de

larmes, de haine, de torture et de crimes Mais

qu'importe? on vivait

L'instinct vital le voulait ainsi.

Et il n'y avait plus là de père et de fîls, de matelots et d'officiers, de femmes ou de filles.

Il y avait là des êtres qui avaient faim, «^ qui^ pour manger, devaient tout tenter.

Heur aux forts, malheur aux faibles

Un seul pourtant paraissait être au-dessus de ces besoins irritants: c'était ^Szaffie. Seul, sa figure n'avait pas changé. 11 était resté le même, calme, impassible et froid.

Debout, appuyé au tronçon du mât, il observait.

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A chaque coup de mer qui venait inonder le radeau, les uns courbaient la tète, les autres opposaient au choc cuisant des vagues des débris de planches et de mâture.

D'autres ne faisaient aucun effort pour s'y soustraire ; couchés, dans un engourdissement léthargique, les yeux ouverts, ternes et vitreux, ils mordaient entre leurs dents un bout de cordage que le hasard y avait jeté, et ne le quittaient plus.

Ceux-là, ayant les jambes prises et brisées entre les ais du radeau^ riaient. La douleur et la faim les avaient rendus fous.

Le plus grand nombre, debout, serrés les uns Contre les autres, obéissaient, comme une masse animée, aux oscillations du radeau, dont ils occupaient le centre.

A l'arrière se tenait Paul, son père, le vieux Garnier, Alice et sa tante, Szaffie.

Par un reste d'instinct de subordination, on avait laissé le peu de vivres qui restassent encore sous la garde des officiers.

Le lieutenant était couché à l'abri d'un rempart de barriques, enveloppé d'un caban oriental, et regardait Paul qui regardait Alice.

Alice accroupie, ruisselante d'eau, frissonnant de froid, sa tète appuyée sur ses genoux qu'elle enveloppait de ses deux bras amaigris, attachait un regard fixe et arrêté sur Szaffie.

Madame de Blène ne voyait plus, ne pensait plus : elle était inerte.

120 LA SALAMANDBE.

A ce moment, la tempête parut redoubler de force ; le radeau, soulevé par de hautes lames qui le prenaient en travers, avait quelquefois une position presque perpendiculaire.

Alors les marins suivant l'impulsion de ces affreuses secousses, étaient violemment jetés de l'arrière à l'avant.

En vain les officiers tâchèrent de donner quelques ordres pour concentrer l'agglomération au milieu.

Ils ne furent pas écoutés.

Dans ce moment terrible, les marins se crurent en danger de mort, et après quelques mots échangés entre eux, debout, rampant, ou se traînant, accrochés aux filières, armés de haches et de piques, ils s'avancèrent vers l'arrière du radeau.

— Nous voulons le vin, dit La Joie en brandissant une hache : nous voulons nous soiiler pour crever en paix.

Pierre se dressa tout-à-coup, embrassa le tonneau d'un bras, et de l'autre tendit un pistolet en disant :

— Misérables ! c'est notre seule ressource... il faut la ménager.

— Ton pistolet ne partira pas! il est mouillé, répondit La Joie en abaissant le canon du bout de sa hache. — Le vin... f ?

— Le vin ! le vin ! répétèrent les autres. Le vin, ou la mort !

— Vous osez vous révolter ! cria le lieutenant en cherchant une arme.

MIT d'Été. 121

— Il n'y a plus d'officiers ici ! nous sommes les plus forts; nous aurons le vin !

— Non!

— Sil

Et La Joie s'avança en menaçant Pierre.

Paul se précipita sur lui ; mais le nrarin l'abattit d'un coup de hache.

Pierre, voulant venger son fils, fut aussi blessé.

Alors, sanglants, furieux, ils essayèrent de se défendre, appuyés parle docteur et deux matelots fidèles; mais ils furent renversés, foulés aux pieds et rejetés sur l'avant du radeau.

Dans ce tumulte , madame de BIène , repoussée jusqu'au bord du radeau, disparut emportée par la mer en tendant les mains à Alice.

Mais Alice la vit se noyer sans pouvoir lui porter secours , car elle-même s'accrochait fortement à une poutre pour ne pas rouler dans les flots.

— A boire ! f...., dit La Joie tout saignant, se tenant d'une main aux filières , et de l'autre tendant un gobelet de fer-blanc.

— A boire î puisons à même , et mourons soûls, dirent les autres.

Et ils se précipitèrent en foule sur le tonneau qui fut défoncé , pillé , gaspillé en un moment.

Et l'ivresse gagnant vite ces cerveaux affaiblis par tant de privations, au milieu du fracas des vagues, des rugissements de la tempête, ils se prirent à chanter d'une voix éteinte d'étranges piroles, incohérentes et lugubres comme la chanson d'un fou.

122 LA SALAMAINDRE.

A la clarté rougeâtre de la lune, quelques-uns essayaient de danser en trébuchant ; puis , gorgés de boisson, alourdis par le vin , ils touibaienl ivresmorts , roulaient cà et là sur le radeau , et au moment où ils se penchaient , disparaissaient dans la mer sans pousser un cri.

Le Parisien , tout à fait ivre , aperçut Alice , accroupie près d'une barrique vide.

— Tiens, bois! lui dit-il en heurtant les dents de la jeune fille avec son gobelet de fer.

Alice but avec délices jusqu'à la dernière goutte. Le rouge et la chaleur lui montèrent au visage.

— Tu deviens belle, bégaya le Parisien. Pour la peine, baise-raoi.

Et le marin effleura de sa bouche impure la bouche d'Alice , qui dit, en le repoussant faiblement :

— Oh ! ce vin m'a fait tant de bien ! J'ai encore soif, encore

— Regarde donc, Paul? disait Szaffie.

Et il montrait à Tenfant Alice et le marin.

— Vois-tu, Paul ?

Et il se penchait à l'oreille du malheureux , qui souffrait horriblement d'une blessure à la tête.

— Vois-tu, Paul? je te l'avais dit... Croyez donc à quelque chose! Subordination, pudeur de la jeune fille; dévouement, amour, tout cela, Paul, tout cela cède à l'irrésistible influence de la faim ou de la soif! Nobles sentiments qui dépendent d'un besoin si ignoble, qui...

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