‹ La salamandre (volume 2)Chapitre 24 sur 46 · LE BANC DE SABLE. • I I · texte numérisé non relu

LE BANC DE SABLE. • I I

ils laissaient tout ce qu'ils possédaient au monde, pour aftVonter des périls incalculables, et loul cela sans se plaindre, sans un mot de regret; allant là comme à une manœuvre, t;int était absolue et entière la discipline que Pierre avait établie à bord!

Quand les embarcations furent garnies de leurs équipages, on procéda à l'embarquement des malades.

Le vieux Garnier les accompagnait, ployant sous le faix d'une énorme caisse, dont il ne voulait charger personne. — Celait pour ses enfants, disait-il.

— Allons, allons! ajouta-t-il, allons, mes enfants! le mouvement vous fera du bien ; el puis vous changerez d'air. Au total, vous y gagnez.

Et, en leur adressant ces singulières consolations, le bon docteur les «arrangeait le mieux possible dans la chaloupe.

Puis parurent à la coupée Alice et sa tante, accompagnées de leurs femmes.

Chose singulière, Alice avait toute sa raison, était d'un admirable sang-froid, et encourageait sa tante Cette organisation nerveuse et exallée puisait sa grande énergie dans l'horreur même de celte position. Seulement, en voyant Szafiie, elle pâlit.

On amarra les femmes dans un fauteuil, et on les descendit l'une après l'aulre sur le radeau.

Paul le commandait.

Le malheureux enfant, étourdi par tout ce qui venait de se passer, par l'action de son service,

I l'i LA SALAMANDRE.

.ivail presque oublié ses ch.ijjiins. L;i vue d'Alice les lui rappela tous.

Son cœur se brisa ; il détourna les yeux, une larme brûlante s'en écluippa.

Et Alice était assise près de lui, à le toucher.

Ce tut un moment de douleur atroce.

Le porte-voix de Pierre résonna, et on prêta l'oreille.

— Tout le monde est-il à son poste ?

— Oui, lieutenant, dit Merval ; j'ai donné la touline au radeau, et j'attends vos ordres.

— Oui , lieutenant, dit Bidaud ; je remorque la chaloupe, et j'attends.

— Oui, lieutenant, dit enfin Paul ; le radeau est paré, et j'attends vos ordres pour larguer l'amarre.

— Les boussoles et les instruments y sont-ils ? demanda encore le lieutenant.

— Je les ai dans la chaloupe, dit Merval.

— Avez-vous aussi le coffre des journaux?

— Il est attaché au mât du radeau, répondit Paul.

— Eh bien ! dit Pierre, que les seconds-maîtres de chaque embarcation fassent l'appel pour s'assurer que personne ne reste à bord.

On fit l'appel; l'équipage était complet, moins les six gabiers qui armaient la yole dans laquelle Pierre devait rejoindre le radeau.

— Range à larguer l'amarre ! cria alors Pierre d'une voix retentissante, quoique profondément

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émue, et Bouquin leva son couteau sur le i«eul cordage qui retînt encore le radeau à la Salamandre.

— Largue tout ! cria Pierre.

Et le cordage tendu étant coupé, le radeau s'éloigna, remorqué par les canots.

Ce dernier commandement fut celui qui porta le plus au cœur des marins. Ce cordage était le dernier lien qui attachât leur existence à la Salamandre; une fois rompu, il n'y avait plus d'espoir, tout était fini entre eux et la corvette.

Il était temps d'ailleurs, car les lames devenaient affreuses. Une, entre autres, accourant du large, s'avançait, s'avançait monstrueuse et bouillonnante, se dressant presque à la hauteur des hunes de la corvette : mais quand elle rencontra la résistance que lui opposait le banc, alors, doublant de force et de violence, elle prit la corvette en flanc, et lui donna une telle secousse qu'elle la coucha presque sur tribord, et que Pierre et ses six gabiers furent renversés sur le pont.

JMerre s'apprêtait à descendre chez le commandant, pour le délivrer et l'embarquer avec lui dans la yole. Comme il mettait le pied sur la première marche de l'escalier, il fut jeté avec tant de force sur l'angle du panneau , qu'il se fit à la têle une affreuse blessure ; et la commotion fut si forte qu'il tond)a évanoui et couvert de sang.

Szaffie était resté aussi à bord , car il voulait tout voir jusqu'à la fin. Ce fut lui qui releva Pierre, banda sa plaie avec son mouclioir, et dit au\ c.ino- U. 8

tiers, tout émus de l'accident arrivé au lieutenant :

— Allons! embarquons-nous : la mer devient mauvaise, le radeau est déjà loin, et nous aurons à faire pour le rallier.

Ou descendit le pauvre lieutenant dans la yole, que la force des lames élevait quelquefois à la hauteur des bastingages ; et Szaflâe, jetant un dernier regard sur le pont, dit avec un affreux sourire :

— Ce que j'aime assez, c'est que ce bon marquis reste là. Il va bien s'ennuyer tout seul.

Et le canot s'éloigna le dernier de la Salamandre. Il atteignit bientôt le radeau, où l'on déposa Pierre, toujours évanoui.

Le marquis y restait oublié ; mon Dieu ! oui. Les gens de la chaloupe le croyaient dans le radeau, et les gens du radeau le croyaient dans la chaloupe.

Le fait est qu'il était à bord de la Salamandre.

Pauvre corvette ! Tous les yeux se tournaient vers elle, qui apparaissait encore quelquefois quand les lames s'abaissaient, se dressant, sombre et lugubre, avec son immense pavillon blanc que le vent déployait comme un linceul sur le ciel noir et orageux.

Une fois sorti des acores du banc, le radeau navigua plus facilement; la mer était forte, mais ne brisant plus sur un haut-fond, elle était tenable,

Au bout d'une heure, on ne voyait plus la corvette ; seulement, à de longs iulervalles, ou distin-

MIT l) ETE.

guail sou pavillon , mais vague roinme les ailes blanches d'.i goëland qui vole au loin.

Puis on ne vit plus rien, car la nuit approcha, et le temps devint bien sombre, bien sombre !

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