‹ La salamandre (volume 2)Chapitre 27 sur 46 · UNE VOILE ! UNE VOILE · texte numérisé non relu

UNE VOILE ! UNE VOILE

Et c'est donc là la vie !

Byron, Gain.

Omes songes dorés!

Schiller, les Brigands.

Deux jours après , la tempête s'était entièrement calmée. Le ciel était bleu, l'air pur, ie soleil à son lever.

Le vin avait été perdu; le biscuit foulé aux pieds, écrasé. On avait alors mangé des cuirs, des chapeaux, les souliers, les ceinturons.

On avait bu avec rage de l'eau de mer.

On s'était mis des clous et des petits morceaux de plomb dans la bouche, espérant que cette fraîcheur métallique étancherait sa soif.

On avait mangé de l'éloupe, du linge.

Il y avait eu un nouveau massacre pour se disputer un goéland qui s'était abattu à bord.

On avait mangé le vieux Garnier, qui était mort en maudissant ses enfants.

i \K voile! i;\E voile! I2.>

On avait mangé les deux tiers du Parisien, qu'on avait tiré au sort.

Mais celte exécrable nourriture avait encore abrégé les jours de ceux qui l'avaient partagée.

A peine deux ou trois matelots et Szaffie pouvaient-ils se tenir debout, les yeux fixes sur l'horizon ; ils regardaient sa ligne vaporeuse et incertaine avec une inconcevable attention.

Us croyaient apercevoir une voile.

Une voile !

Szaffie surtout y attachait ses regards avec une constance opiniâtre, car il commençait à partager l'horreur de cette position.

Au moment du naufrage, par une prévision concevable, il s'était muni d'une subsUince très nourrissante, concentrée dans un petit volume *. Il avait ainsi écliappé jusqu'alors aux tortures de la faim. Mais son moyen d'existence diminuait. Il perdait l'espérance de voir le radeau jeté sur la côte d'Afrique par les courants , car le vent avait soufflé si violemment de terre qu'ils devaient en être fort éloignés : aussi ce fut avec une expression de joie impossible à décrire qu'il s'écria :

— Une voile ! une voile !

Ce mot magique — une voile — répondit jusqu'au

• De la chair de venaison macérée, scchéc avec du sucre. Les Indiens, dans leurs longues chasses, n'emportent pas d'autres provisions. Une once de cette substance suffit par jour pour nourrir un homme robuste, se livrant même à un violent exercice.

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cœur (les mourints ; les yeux éfeinis se ranimèrent, les blessés se soulevaient nvec peine, et tournaient leurs regards affaiblis vers l'endroit que désignait Szaffie.

D'autres joignaient les mains, d'autres riaient aux éclats; quelques-uns furent assez heureux pour pouvoir pleurer.

Ce mot — une voile — fut comme un baume consolateur qui s'épandit sur les blessures, calma les douleurs et fit oublier jusqu'à la faim!

L'espérance vint éteindre toutes les haines , et tous les sentiments violents s'effacèrent à cette pensée.

Ces hommes, naguère si cruels, si farouches, se cherchaient, se rapprochaient, se tendaient les mains, s'embrassaient, en poussant des cris de joie délirants, qui partaient du fond de l'âme.

Quelques-uns, dans un engourdissement complet, ne pouvant prendre part à cette ivresse générale, leurs camarades leur criaient , en les secouant :

— Nous sommes sauvés, matelots; une voile/

— Mon Dieu , oui ! une voile !

Paul et son père échangèrent un coup d'œil sublime, et s'embrassèrent avec un bonheur muet et profond.

Alice, anéantie, sommeillait dans un assoupissement nerveux qui se trahissait par de brusques tressaillements. Elle n'entendit rien. Pauvre enfant!

— Une voile !•.. ce mot fut répété, chanté, nuu-

tiNE voile! liNE voile! i'27

muré, crié avec une joie, un délire toujours croissants.

Car peu à peu le bâtiment sauveur devenant plus distinct, on vit bientôt la voilure d'une frégate resplendir aux feux du soleil.

Oh ! qu'il y eut un admirable moment d'exaltation , alors que toute incertitude cessa , et que ce signe de salut fut accueilli par mille voix retentissantes !

Alors que ces matelots, naguère insouciants, durs et impies, se sentirent pénétrés d'une reconnaissance religieuse qui les inonda î

Pauvres gens! leur âme ulcérée par de longues souffrances ne pouvait contenir un bonheur si grand ; leur joie déborda, et ils éprouvèrent le besoin de l'épancher dans une prière de gratitude et d'amour.

A l'instant, quelques Bretons se mirent à chanter un naïf cantique à JXotre-Dame de Bon Secours.

— A genoux, enfants ! cria Pierre.

Et tous, tous s'agenouillèrent avec ferveur. Ces yeux ardents se mouillèrent de douces larmes ; et c'était un tableau sublime, que celui de ces hommes pâles, souffrants et décharnés, joignant leurs mains tremblantes et amaigries , pour remercier Dieu de ce secours inattendu.

Elle était majestueuse , la simple prière de ces hommes intrépides qui, s'élevant au milieu de l'immensité des vagues , semblait saluer le soleil naissant comme l'aurore de ce beau jour!

Oui semblait rt'connaîlre un divin présage dans l'éclat de cet astre flamboyant de clarté effaçant les ombres d'une nuit obscure, comme le bonheur et le calme allaient éteindre jusqu'au souvenir de leurs affreuses tortures.

Et la frégate avançait toujours sur le radeau serrant le vent au plus près.

— On quittera le radeau comme on y est entré, dit Pierre avec son habitude machinale de discipline. Les femmes d'abord, les mousses , les novices , les m telots et l'état-major. — L'état-major, c'était lui et son fils.

— Oui, oui, notre bon lieutenant, répondirent les marins avec une joyeuse soumission ; car, avec l'espérance et la conviction dusalul commun, étaient revenus la subordinalion, le dévouement, l'amour, le respect qu'ils avaient pour le lieutenant.

— Père. . . tu ne seras jamais assez fort pour monter à bord ? dit Paul ; mais bah ! avec une ciiaise.

— Mon Paul, mon enfant, répondit Pierre en l'embrassant, je ne sais quelle voix secrète me disait que nous ue nous quitterions pas encore. Et, vrai ! le ciel ne pouvait nous séparer ; car je l'implorais souvent pour toi, en secret, mon enfant, tous les soirs. Et il n'abandonne jamais ceux qui l'implorent... Tu le vois, Paul?

— Oh! ma mère me l'avait bien dit, répondit le pauvre enfant avec une admirable expression de croyance et de tendresse , en baisant les mains de son père.

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— Eh bien! eh bien ! dit en ce moment Szalîie avec un accent de profonde inquiétude... Vois donc, toi. — Et il montrait la frégate à un marin occupé à ses préparatifs de départ.

Oh, monsieur ! dit celui-ci , elle laisse arriver. Après elle va masquer... Mais non... oh!... oh !...

— Enfer! rage!... cria tout à coup Szaffie en frappant du pied avec violence.

— Quoi!... qu'y a-t-il? demanda-t-on.

— Elle ne nous a pas vus, et vire de bord , mes beaux chanteurs de cantiques! s'écria Szaffie d'une voix tonnante, les yeux flamboyants et en grinçant des dents à se les briser.

— Oh! c'est impossible, dit Pierre.

Et c'était vrai.

La frégate louvoyait; quand elle eut fini sa bordée , elle vira de bord pour en prendre une autre et faire ainsi sa route au plus près du vent.

Aussi le bâtiment s'éloigna, diminua peu à peu de hauteur, s'amoindrit, se voila de vapeur, devint presque imperceptible et disparut dans les profondeurs de l'horizon.

Tant qu'il y eut une ligne des voiles de la frégate au-dessus de la surface de la mer, il y eut un rayon d'espoir au fond du cœur de ces malheureux... parce qu'ils ne pouvaient pas, ils ne voulaient pas croire à une aussi atroce dérision du destin.

INIais quand il n'y eut plus rien à l'horizon. .

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