‹ La salamandre (volume 2)Chapitre 28 sur 46 · II. M · texte numérisé non relu

II. M

rien... rien que le soleil étincelant sur la mer bleue, calme et déserte,

Oh alors !... ce fut la situation la plus poifjnante, la plus aiguë qui puisse fouiller le cœur d'un homme.

Aussi, comme dans toutes les puissantes réactions du moral sur le physique, l'affaissement, la torpeur, succédèrent d'abord à l'état d'exaltation que l'espoir avait fait naître.

Cet engourdissement du corps et de la pensée dura quelques instants.

On eût dit que ces misérables avaient besoin de cet espace de temps pour être précipités de l'immense hauteur de l'espérance jusqu'aux abîmes sans fond du désespoir ;

Pour bien savourer l'amertume de cette infernale déception ,

Pour bien comprendre toute l'horreur de leur position désespérée , pour la bien voir face à face;

Et puis, quand cette conviction fut entrée bien au cœur de chacun, froide et acérée comme la morsure d'un mourant ,

Quand la mer et l'horizon furent bien vides, bien déserts,

Oh ! alors ce fut un horrible mélange d'épouvantables blasphèmes contre ce ciel qu'on avait invoqué, de cris de rage et de mort, poussés par ces hommes qui s'embrassaient naguère.

Alors la haine, la faim, que l'espoir avait un

UNE voile! une voile! 131

instant endormies , se dressèrent plus impkicables et plus sanglantes que jamais.

Alors ces malheureux, comme pour se venger sur eux-mêmes de leur misère commune , se ruèrent les uns contre les autres, se frappant, se déchirant, exaspérés par une effrayante frénésie. .

SzafiBe, lui, poussa aussi un cri terrible, arraché par la douleur; et tomba anéanti.

C'était un de ces insensés qui tâchait de lui couper le pied avec un couteau

Le lendemain, cet accès de rage frénétique était passé ; la faim avait pris le dessus.

Pierre et son iîls étaient couchés près l'un de l'autre ; leur raison commençait aussi à les abandonner. Tout semblait tournoyer autour d'eux.

Ils avaient le vertige.

Mais par-dessus tout dominait le sentiment d'une faim de tigre.

— Paul, dit Pierre d'une voix creuse et saccadée, j'ai bien faim; oii avais-tu eu ce que tu m'as donné hier ?

— C'était Szaffie.

— En a-t-il encore ?

— Je ne sais pas.

— Viens voir, nous lui prendrons ; nous sommes deux.

Et ils se traînèrent en rampant près de Szaflie qui semblait sans mouvement.

132 LA SALAiNLA^DME.

Pierre lui mit le genou sur J'estomac, et lui appuya son poignard sur la gorge pendant que Paul le fouillait.

Paul trouva la boîte de vermeil; Pierre le vit l'ouvrir.

— Donne ! donne î dit-il à son fils.

— Attends.

— Non, donne.

— C'est à moi ! dit Paul en arrachant le peu qu'elle contenait et le portant à sa bouche.

— J'en aurai! ou bien... cria Pierre en se jetant sur son fils avec un hurlement farouche.

Et une lutte affreuse s'engagea.

Ils réveillèrent Szaffie.

— Oh ! vous m'avez volé, vous vouliez m'assassiner. Tu vois, Paul, dit-il d'une voix faible, en examinant les chances de cet effrayant combat ; c'est le poignard qui va décider entre ton père et toi... Maintenant... ah! la belle bouchée qui a failli être parricide... Eh bien ! mange... mange...

La nuit vint heureusement voiler cette horrible scène

Le lendemain, Szaffie, sortant d'une espèce de somnolence lourde et nerveuse, se crut sous l'influence d'un cauchemar affreux.

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