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CHAPITRE XIX

LA CÂLENTURE.

Et moi, je meurs ! je meurs! Non, Dieu, tu n'es pas juste!

Frédéric Soulié, Christine.

La folie n'est que la concentration de toutes les idées dans une seule pensée à l'extrême, Cabanis, Physique et Morale.

11 était midi. Le soleil presque vertical des atterrages d'Afrique, alors dans toute sa force, épanouissait ses rayons enflammés sur les eaux calmes et limpides, et les faisait miroiter de mille feux.

Le radeau, immobile sur cette mer unie, polie comme une glace, s'y réfléchissait dans les plus petits détails.

Les fragiles remparts de barriques et de ftlière ayant presque tous été brisés, arrachés par la tempête, le pont ne s'élevait pas à plus d'un pied hors de l'eau, sans aucun garde-corps.

Ça et }à flottaient des lambeaux de vêtements, de cordages, de planches, éclairés, dorés par le soleil

qui s'y jouait ; quelques aimes rouillées, tordues, éliacelaient aussi sur le pont.

Hors les blessés à mort et les cadavres, tous les matelots étaient debout, les yeux brillants, les lèvres rouges, le teint coloré, animé, resplendissant.

Seulement, au lieu de sentir cette chaleur douce et pénétrante que ces symptômes extérieurs semblaient annoncer, ils étaient baignés d'une sueur froide, leurs membres étaient roides et glacés.

Mais, excepté ce phénomène et un tic nerveux qui donnait à presque toutes les physionomies une expression bizarre et effrayante, rien ne disait en eux la longue torture qu'ils venaient d'éprouver.

Car les uns réparaient autant que possible le désordre de leur toilette, rajustaient leurs vestes déchirées, nouaient leurs cravates, en se disant : — Le lieutenant va commencer l'inspection : faut être propres.

D'autres croyaient voir au loin une ville toute resplendissante d'or, de marbre et de verdure, qui s'élevait en amphithéâtre.

— C'est là Smyrne, disaient-ils, et nous voilà arrivés. Dieu ! est-ce beau ? Vois donc ces dômes d'argent, ces bassins, ces orangers; et des femmes qui nous appellent! Viens-y, matelot... viens donc ! donne ton bras.

Et ils s'avançaient sur le bord du radeau, marchaient toujours comme si le pont et la mer n'eassent fait qu'une même surface, trébuchaient à l'ex-

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tréiuilé des planches, tombaient, et étaient engloutis dans les vagues.

Alors quelques goutt s d'eau jaillissaient, l'onde se plissait, des bulles d'air venaient bouillonner, et puis la mer redevenait pleine , unie comme avant.

Ceux-là , assis autour d'une barrique vide , croyaient se déle<:ter à une table abondamment servie.

— Passe-moi de ce poulet, matelot, disait l'un.

— En voici; et il est fameux, répondait l'autre en imitant le geste de quelqu'un qui sert.

— Quel vin !

— Quel pain blanc !

— Quelle viande fraîche !

— Je m'en régale, ma foi ! on n'est pas toujours à terre !

Ici c'était la danse, des pas mal affermis, une valse rapide entre deux marins commencée sur le radeau et terminée dans la mer.

D'autres croyaient revoir la chaumière où ils étaient nés, leurs femmes, leurs enfants, tout ce qui leur était cher. Ils s'attendrissaient alors, baisaient leurs enfants au front, et leur promettaient de ne plus naviguer.

Mais tout cela avec le rire aux lèvres ou les larmes aux yeux, avec la meilleure foi du monde. C'était un délire qui s'exprimait par des voix si convaincues, si naturelles, qu'un aveugle eût pris les aberrations de cette lièvre pour des réalités.

C'est qu'un des symptômes de cette fièvre est de

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développer à rextrêinc le désir culminant do cliacun, de mettre en relief s:i pensée fixe et habituelle, comme dans toutes les folies complètes ou passagères. De là cette vérité naïve que les malheureux mettaient dans la description de leurs rêves insensés.

A la vue de cet affreux délire si froid, si serein, Szallie resta frappé de stupeur.

Car, ayant, ainsi que Paul, pris quelques atomes de nourriture, il ne ^lartageait pas cet état d'excitation coiniileuse, cette exaltation cérébrale dévorante , développée par un soleil ardent et par la réaction sympathique d'un estomac crispé sur un cerveau affaibli, la calenture enfin, cette espèce de mirage moral, ne lui faisait pas éclater le crâne en offrant à sa vue, comme à celle de ces malheureux, de trompeuses images de sites enchanteurs, de festins, de femmes ou de famille.

Szaffie et Paul étaient seuls de sang-froid au milieu de cette effrayante orgie intellectuelle

Quoique affaiblis par de longues privations, ils avaient conservé assez de lucidité d'esprit pour tout voir, pour tout entendre; Paul surtout, substanté par cette parcelle de nourriture que, la veille, il avait disputée à son père.

Aussi éprouvait-il une horrible angoisse à la vue de ce spectacle qui devint plus affreux encore par l'apparition d'Alice....

D'Alice meurtrie , souillée, les cheveux en désordre , d'Alice hâve , pâle et amaigrie , mais les

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jolies couvertes d'un vif et éclatant incarnat, les yeux brillants et doués pour ce moment d'une force surnaturelle ; d'Alice qui se leva lentement du milieu des deux barriques où elle s'était tenue jusquelà ; qui se leva droite et roid e comme une statue, à moitié couverte par le caban que Pierre lui avait laissé.

Elle s'avança.

Paul cacha sa tête dans ses mains.

Elle parut chercher quelqu'un des yeux ; puis , son regard tombant sur Szaffie, elle repoussa avec une force surprenante les marins qui obstruaient le passage, et arriva près de Szaffie.

— Oh ! Szaffie, dit Alice d'une voix douce et faible en se penchant sur lui avec tendresse, tu es à moi, à moi, mon amant, mon amant adoré que seul j'ai aimé de toute mon âme.

Ici Paul voulut s'éloigner, le misérable ne le put. Il avait assez de force morale pour entendre, mais la force physique lui manquait pour fuir.

— J'ai cru aimer Paul, pauvre ange! je me trompais. C'était pour moi comme une compagne, comme une sœur ; c'était une amie faible et tendre, voilà tout.

Mais toi, oh! toi! dit-elle en se redressant avec orgueil, tu es mon amant; chacun de tes regards est pour moi un plaisir et une torture; et puis tes caresses brûlent et enivrent... Oh ! tes caresses, depuis ce jour oii, craignant la mort, je me suis donnée à toi, toute à toi, je les ai toujours senties

Tes caresses ! l'impression m'en est restée et dure encore? — De ce jour, ma vie n'a été qu'un long plaisir. Cartes baisers je les ai encore aux lèvres.

— Oh ! oh î mourir! cria Paul d'une voix déchirante.

— Qui parle de mourir ?... Vivre avec toi, Szaffie, vivre. Viens, Szaftie, viens Ma tante est morte, je crois, comme mon père, comme ma mère, comme tout le monde est mort pour moi, du jour oii je t'ai aimé. Viens î je suis à toi!.... Tiens, vois-tu cette chambre bleue ? c'est la mienne... ce lit à rideaux blancs? c'est le mien ; le tien, voulais-je dire. Ces fleurs que tu aimes, c'est moi qui les ai mises dans ces vases d'albâtre. Viens, mon amant, car tu es mon amant... Que me fait le mépris du monde ? je n'ai pas besoin du monde pour te dire : Tu es m'a vie, mon âme ? Que nie fait le monde? .. le monde, c'est toi!... Viens, Szaffie ! viens mourir pour revivre et mourir encore au milieu de ces voluptés enivrantes, dont le souvenir me dévore; car depuis... ce n'est plus le sang, c'est le désir ! le désir qui circule et bat dans mes veines!

Les yeux de Szaflîe devinrent étincelants. Puis Alice ajouta en feignant de se déshabiller :

— Tiens... cette robe noire qui me rendait si blanche... elle tombe... Que ces lacets sont cruels! Tiens. . . tiens. ... ils sont brisés. . . Au vent ma longue chevelure brune que lu aimes tant ! qu'elle tombe sur mes épaules? —Maintenant, oh ! viens,

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mon anioiu", viens.... je l'attends.... Oh! viens donc...

Et la mallienreijse enfant lit le simulacre de monter dans un lit, enjamba le radeau et tomba dans la mer.

Paul poussa un cri terrible, se dressa sur son séant, les mains tendues en avant ; mais il ne put se lever.

— Sauve-la donc, monstre, cria-t-il en montrant Alice qui reparut un instant à la surface de l'eau en étendant les bras.

Son dernier mot fut : — Szaffie.

— Elle meurt heureuse , répondit Szaffie d'une voix sourde, et une larme brilla dans ses yeux.

— Alice!... Alice !... Mon père... Alice !... cria Paul en se tordant.

Celle voix, ce mot père, arracha Pierre à sa préoccupation ; car ce malheureux , ayant été privé par son enfant d'un peu de nourriture, partageait le délire général. Le lieutenant s'imaginait prendre la hauteur du soleil, et il simulait avec soin celte observation astronomique.

— Toiit-à l'heure, Paul, lui dit-il ; je suis à toi, mon enfant; c'est qu'il faut, vois-tu, que la Salamandre soit en route. Le commandant m'a bien donné le point ; car il est brave et expérimenté, le commandant.

Puis ayant Tair de serrer ses instruments :

— Maintenant , Paul , je suis à toi, à toi, mon enfant chéri que j'aime, qui es tout pour moi, que

j'.ii soigné comme il m'a soigné. Oh! mon Paul! soins pour soins, existence pour existence.

Ce dernier coup venait accabler l'enfant.

Oh! il se maudissait...

— Paul, mon enfant Je souffre.... je ne sais,

mais je suis blessé à la tête, et au bras.... Tiens... Je ne sais qui m'a fait cela... Mais j'en souflFre.... Mon enfant, viens.... viens, mon Paul; que je te sente près de moi, et je ne souffrirai plus. Ps'ous allons d'ailleurs arriver à Smyrne ; et là , ajouta-t-il tout bas, et là je l'apprendrai une bonne nouvelle. J'ai demandé pour toi mademoiselle Alice à sa tante, enfin tu verras Pauvre enfant! quand je pense que tu vas être heureux : car ton bonheur, c'est ma pensée de chaque jour, de chaque heure. Vois-tu, oh! Paul, si ce bonheur arrivait, quelle joie pour mes vieux jours ! Embrasse-moi donc, ingrat!

Et le lieutenant se pencha sur son fils, qui fris- .sonna en sentant les lèvres glacées de son père. Puis Pierre, se redressant, s'écria :

— Me voici, commandant ! à vos ordres.

Et il alla s'asseoir au centre du radeau, où il parut converser avec quelqu'un.

— Oh! malheur! enfer !... La mort, mais la mort donc ! criait Paul. Je suis infâme !

— Pourquoi la mort, Paul? dit Szaffie. Tu es arrivé au terme de la science , à te mépriser, toi et les autres ; car, Paul, tu le sais..., tu l'as vu, et tu croiras... que...

Et il s'arrêta, car il commençait à s'affaiblir, ses

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idées s'obscurcissaient. Mais dominé par son affreux système il voulait le suivre jusqu'au l)out, jusqu'au tombeau.

— Eh bien! tu le vois, continua-t-il d'une voix sourde et entrecoupée ; tu le vois .., c'est prouvé :

La matière remporte sur l'esprit ; l'instinct

animal est le plus fort. Honneur , respect, amour, pudeur..., paternité..., tout se tait dès que la faim parle. Alice..., ton père!...

— Oh ! laisse-moi ! Va-t'en, cria Paul, va- t'en ! Tu es donc Satan !

— Plut à Dieu ! dit SzafiSe.

Et un dernier sourire amer et ironique contr.ictu ses lèvres.

— Oh! dit Paul d'une voix mourante en tâch;int de se rouler au bord du radeau pour tomber dans la nier.

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