LES JUGES
Je requiers justice et vindicte!
P. L. Jacod, le Roi des Ribauds.
La dépêche du marquis arriva bien à propos à Cherbourg, où le brick du commerce les deux Amis avait transporté les naufragés du radeau, qu'il avait recueillis en mer le lendemain du jour où ces malheureux avaient été atteints de la calenture.
Depuis quelque temps, le conseil de guerre, qui jugeait Pierre, était rassemblé; l'accusation était basée sur le rapport du journal de la Salamandre j qui, on le sait, avait été conservé sur le radeau.
Pierre était donc accusé de tentative de meurtre suivie d'exécution sur la personne de son commandant, pendant l'exercice de ses fonctions. Les témoins avaient été entendus, et le peu de matelots qui restaient de l'équipage de la Salamandre^ au nombre desquels étaient Bouquin et La Joie, furent obligés de témoigner contre le lieutenant ; car
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Itià ï.iils claieiit si positifs, si évidents (]u'ils ne purent même en atténuer la gravité. Le précieux document envoyé par le marquis vint compléter l'accusation intentée contre Pierre, et donna une vigoureuse impulsion à la procédure, en la renlorçanl d'un nouveau délit.
C'était, je crois, vers le vingt novembre. L'air brumeux du port se condensait en un épais brouillard, qui voilait tous les bâtiments mouillés en rade.
Il était huit heures, et un long canot, amarré au débarcadère du môle, se balançait, soulevé par une houle assez forte.
Les canotiers, assis sur leurs bancs, les avirons levés, devisaient entre eux ; tandis que le patron, accroupi à l'arrière, nettoyait avec un soin minutieux les bancs destinés à recevoir probablement des officiers d'un haut grade, à voir le pavillon qui se déployait à la poupe de l'embarcation.
Il fut distrait de son travail par un matelot d'une cinquantaine d'années, à cheveux presque blancs, ayant une jambe de bois, mal vêtu, et portant un sac qui annonçait que cet homme arrivait d'un long voyage.
— Maître, dit ce vieux matelot en étant un chapeau de paille enduit d'une épaisse couche de goudron ; maître, vous êtes patron de l'amiral, n'est-ce pas ?
— Oui. Après ?
— C'est que vous me rendriez un grand service
de me laisser embarquer à bord de votre canot, pour y aller.
— A bord de l'amiral?
— Oui. maître.
— Veux-tu hier ton nœud, vieux congre ! C'est ici le cauol du général et des officiers supérieurs qui vont au conseil de guerre.
— Ail! mon Dieu, maître! dit le vieux malelot avec une incroyable expression de crainte et d'angoisse. Quel conseil de guerre?
— Tu m'embêles, à la fin ! Le conseil qui juge le lieutenant Pierre Huet.
— Le lieutenantHuet ! Oh ! dit le marin en cachant son front dans ses mains ridées.
— Tu le connais donc? dit le patron ému sans savoir pourquoi.
— Si je le connais !
— Mais, reprit le maître, va-t'en, voilà le général et les officiers. — A vos avirons, vous autres ! et debout.
A ces ordres, les canotiers se levèrent, tenant leur chapeau d'une main et leur aviron de l'autre. C'était le général et cinq officiers supérieurs.
— Range-toi donc, dit l'amiral en poussant rudement le vieux marin, qui était resté immobile devant l'embarcation.
Rappelé à lui, le matelot arrêta résolument le général par un pan de son habit.
— Eh bien ! qu'est-ce ? Que diable veut-il , celui-là ?
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— Général, dit Gratien, — le vieux marin s'appelait ainsi , — général , je viens de Brest à pied , marchant jour et nuit , avec ça , dit-il en frappant sur sa jambe de bois avec son bâton. Ce voyage, je l'ai fait pour voir mon lieutenant, mon brave lieutenant , qui me donne du pain et m'empêche de mourir de faim depuis cinq ans. Oh! général ! vous me laisserez allez le voir , n'est-ce pas , général? Un vieux matelot qui aime son oflicier, ça se conçoit, n'est-ce pas, général ?
— C'est trop juste , mon brave ? dit l'ofticier. Viens, lu verras ton lieutenant. Patron, fais placer cet homme à l'avant
— Oh ! merci , mon général , dit Gratien en se précipitant dans le canot avec la vivacité d'un jeune homme, malgré sa jambe de bois.
Le général occupa la première place de la droite de l'embarcation, les autres officiers se placèrent suivant leur grade ou leur ancienneté. Et le patron mit le cap sur le vaisseau amiral.
Après quelques minutes de silence, un capitaine de frégate s 'adressant au général :
— Savez-vous, général, que la dépêche du commandant Longetour est accablante pourHuet?
— C'est vrai, monsieur; on n'a jamais vu un plus grand oubli de la discipline !
— Une chose qui me passe , dit un autre , c'est que Huet, sachant que le coflfre de journaux était sur le radeau, ne l'ait pas jeté à la mer. C'était si facile , car c'est même un miracle que ce
coflfre, tout imperméable qu'il fût, y soit resté.
— Mais Pierre Huet est un homme d'honneur, monsieur, répondit le général , un brave officier, égaré un moment par l'amour excessif qu'il avait pour son fils. C'est une faute que l'on doit punir, mais qu'on peut excuser.
— Si l'on peut excuser une attaque aussi violente contre la discipline, général, répondit l'officier rapporteur, petit homme grêle , sec, aux yeux faux et verts, car ce n'est pas la première fois que Pierre Huet y attentait , ainsi que nous l'avons vu d'après les rapports de M. le marquis de Longetour. La discipline était odieuse à M. Pierre Huet, oui, elle lui était odieuse, la discipline , cette reine qui doit régner absolue et tyrannique, ajouta le petit homme d'une voix aigre et avocassière.
— Monsieur, dit le général avec une dignité froide et calme qui trahissait pourtant son impatience, monsieur le rapporteur, vous attaquerez l'accusé devant le conseil.
Et le silence le plus absolu régna jusqu'au moment oii l'embarcation atteignit le vaisseau amiral.
— Général , ne m'oubliez pas , dit Gratien au moment où l'officier supérieur allait monter à bord.
— Non, mon brave. Patron , fais conduire cet homme auprès de M. Pierre Huet.
— Oui, général.
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