BRA>LE-BAS DE COMBAT
— J'en étais sûr ! dit Pierre en fermant la liinclte d'un coup de paume de main. Puis il se retourna vers le marquis.
— Ah çà ! commandant, lui dit-il, je dois vous prévenir d'une chose : c'est que depuis quelque temps les pirates algériens font la course, et qu'il serait possible... — Eh bien ! eh bien ! qu'avez^vous donc ? Comme vous pâlissez!
— Non, mon ami. C'est nerveux, je sais ce que c'est.
— Très bien ! je vous disais donc qu'il serait possible que nous eussions à donner la chasse à quelque forban. Ainsi je vais faire, en tous cas, battre le rappel, ouvrir la soute aux poudres, et vleiller à ce qu'on fasse le branle-bas de combat.
— Ah ! mon dieu ! mon Dieu ! le combat, nous sommes perdus ! dit le pauvre marquis à voix basse, les yeux effroyablement ouverts et frappant dans ses mains; allons-nous-en, allons-nous-en !
— Oui, commandant, dit Pierre à voix haute ayant l'air de répondre à son supérieur ; et s'avançanl vers Merval :
— Faites gréer les bonnettes, monsieur ! L'intention du commandant est que nous sachions au plus tôt à quoi nous en tenir sur ces voiles.
— Oui, lieutenant, dit l'enseigne.
Et il ordonna la manœuvre, qui fut exécutée à l'instant.
— Mais, dit le marquis pâle comme la mort eh prenant le lieutenant par le bras, êtes-vous bien
sur qu'il n'y a rien à cniindre, au nom du ciel?
— Oui, commandant, reprit de nouveau Pierre de sa voix forte et tonnante,
— Monsieur de Merval, ajouta-t-il, le commandant trouve que nous ne portons pas assez de toile, et que nous allons trop doucement. Faites, je vous prie, hisser les contrecatacoës.
La manœuvre suivit le commandement, et la corvette fila avec une étonnante vitesse.
Et Bouquin dit tout bas à La Joie, qui remettait son grand sifflet dans sa poche :
— As-tu vu ce vieux serpent-là, avec son bonnet de poil ? En fait-il de la toile, en fait-il ! Le lieutenant aime bien la voile, mais c'est un mousse auprès du vieux. Eh! mais... vois donc, matelot, vois donc : les boute-hors des basses vergues à toucher l'eau. Yoilà un loup de mer! Qui est-ce qui se douterait de ça ?
En effet la corvette s'inclinait et volait, rapide comme une flèche.
— Mais, Dieu du ciel, nous allons verser I disait l'ex-débitant de l'air le plus piteux et le plus effrayé.
— Un mot de plus, commandant, et je fais mettre les royales.
— Je ne sais pas ce que vous voulez dire, par les royales! reprit le pauvre marquis : mais je comprends. Allons ! je me tais, je me tais. Mais est-ce que réellement vous allez faire ouvrir la chose aux poudres ?
BKAiNLE-BAS DE COMBAT. 13
— C'est l'affaire d'un moment. Avez-vous quelque chose... dans la soute ?
— Hein ?
— Avez-vous des effets, des coffres sur l'endroit qui sert d'entrée à la sainte-barbe ?
— Est-ce près de chez moi ?
— Pardieuî le panneau est sous votre lit.
— Le panneau... de l'endroit aux poudres... ou... le panneau ! Comment ! je couche sur les poudres !
— Vous couchez sur la sainte-barbe : après? West-ce pas la place d'honneur, monsieur? Un capitaine de vaisseau n'est-il pas là convenablement placé pour faire sauter son navire , si la chance tourne ?
— Sauter! Qui parle de ça, sauter? Ah! mon Dieu! nous sommes perdus!
— Tenez, commandant! reprit Pierre à voix basse en conduisant le marquis dans sa cliaml)re pour n'être entendu de personne, tenez, monsieur! maintenant, voyez-vous, j'ai une peur, moi!
— Laquelle, lieutenant?
— C'est que vous ne soyez lâche.
— Monsieur !
— Mais soyez tranquille! Tant que Pierre sera lieutenant de la Salamandre , tant qu'il pourra toucher la gâchette d'un pistolet, je vous réponds, moi, que vos épaulettes resteront pures... et malgré vous, encore !
— Que voulez-vous dire?
— Je veux dire que, si je vous voyais sur le point de faire une lâcheté... vous comprenez bien : une lâcheté ?
— Eh bien ?
— Eh bien ! je vous tuerais !
— Mon Dieu! mon Dieu!
— Oui, je vous tuerais! Je serais fusillé , mais votre uniforme serait sans tache !
— Mais au nom du ciel !
— Au nom du ciel, pensez bien à tout ceci ! J'ai les yeux sur vous, et je vous donne ma parole d'honneur, ma parole de marin, que je le ferai comme je vous le dis. Et Pierre n'a jamais manqué à un serment! Ainsi écoutez-moi. Nous allons atteindre cette voile là-bas; ce n'est peut-être rien, c'est peut-être beaucoup. Je vais, d'après vos ordres, ordonner le branle-bas de combat; dans une demi-heure, nous serons à portée du canon, et il est possible que ça chauffe ! Vous sentez-vous le courage de répéter les commandements que je vous soufflerai?
— Quand ?
— Quand le combat sera engagé , s'il y a combat.
— Mais, dans le combat, je ne puis donc pas rester ici, tranquille?
— Ah! bien! — Puisqu'il en est ainsi, monsieur, qu'il y ait combat ou non, dès que nous serons à portée de canon, je vous ferai prévenir. Vous monterez sur le pont: arrivé là, vous regar-
(Irrez les boussoles et la mature , et puis vous me direz : — Lieutenant, commandez la manœuvre ; et que Dieu tasse que nos canons trouvent à qui parler! ou autre chose, à votre choix, mais dans le même sens ; et alors, vous vous percherez sur votre hanc de quart, d'où vous ne bougerez pas que le feu ne soit terminé. Et songez y bien, monsieur : au moindre signe de peur, à la moindre hésitation, je serai là, je vous le répète, je serai là, et je vous veillerai, dit Pierre en portant son index auprès de son œil gauche qui parut flamboyer au pauvre marquis. Maintenant, commandant , reprit-il respectueusement, je vais m'occuper de tout, et j'attendrai vos ordres.
— Mais...
Pierre sortit en faisant un profond salut.