CHAPITRE XXV
La scène se passe à l'hôtel de Saint-Arc, un mois après la mort de Paul et de son père.
C'est un de ces anciens et admirables salons du faubourg Saint-Germain, qui datent du xvn^ siècle. Les mille moulures et arabesques des portes, des planchers et des panneaux, ont été nouvellement dorées, et se détachent brillantes sur le fond blanc des boiseries. De grandes fenêtres voilées de larges et lourds rideaux de soie pourpre donnent sur un jardin; d'autres portes, parallèles à ces croisées, s'ouvrent sur une serre chaude, délicieuse, toute parfumée, embaumée des fleurs d'hiver: des tapis
l\ bALON. l!)o
épais et moelleux garnissent celle sorte, et de hautes volières, remplies de bengalis, donnent un charme de plus à cette belle et vigoureuse végétation.
Il est nuit.
De riches candélabres, placés dans les coins de cet immense salon, se reflètent au milieu des glaces, et jettent une pâle lueur dans la serre, seulement éclairée par cette douce clarté.
Plusieurs portraits de famille annoncent que cet hôtel est habité par des gens d'antique et glorieuse origine.
Six heures sonnent.
Un valet de chambre ouvre les doux battants de la porte du salon.
Entrent : la duchesse de Saint-Arc. Cinquante ans, taille imposante , l'air spirituel et bon , mise avec un goût ot uuu simplicité extrêmes.
La comtesse d'Hermiily. Dix-neuf ans, une figure ravissante, les plus beaux yeux du monde ; les pieds et les mains d'une distinction rare; brune, pâle et la peau très blanche : toilette exquise. Mariée depuis un an au comte d'Hermiily.
Elles entrent en se donnant le bras, et vont s'asseoir sur une des causeuses placées do chaque côté d'une immense cheminée.
LA DUCnESSE.
Que vous êtes donc bonne, ma chère M. .rie, II. i:j
îOi LA SALAMANDRE.
d'être venue sitôt, et de m'avoir épargne tous les ennuis de ma toilette, en me racontant vos folies !
LA COMTESSE
Vous appelez cela des folies, bon Dieu! Que I\I. d'Hermiily n'est-il pas là, lui qui me reproche toujours mon sérieux.
LA DUCHESSE
Et il a raison, Marie. Vous n'êtes pas de votre âge.
LA COMTESSE
C'est plutôt lui qui n'est pas du sien.
LA DUCHESSE
' Le fait est qu'à trente ans, il a le tort de se croire jeune, le défaut d'être charmant, et de se trouver le plus heureux des hommes. Je vous le répète, Marie, vous êtes une folie, et s'il était là, je vous gronderais devant lui. Préféreriez-vous qu'il fût comme M. de Servieux, sans cesse triste, préoccupé, d'un pessimisme à faire désirer la fin du monde ?
LA COMTESSE
Est-ce que vous l'avez ce soir, ce bon M. de Servieux, ce vieil ami de ma mère ?
LiN SALOA. 195
LA DUCHESSE
Oui ; mais ce n'est pas tout. J*ai une célébrité, oh ! une grande célébrité, arrivée tout récemment à Paris.
LA COMTESSE, Gvec cuHosité.
Ah ! mon Dieu ! Qui donc cela ?
LA DUCHESSE
Le marquis de Longetour, un parent de M. de Saint-Arc, un marin, un véritable Jean Bart. C'est tout un roman !
LA COMTESSE
Contez-moi donc cette belle histoire.
LA DUCHESSE
Ma chère enfant, ce serait beaucoup trop long. Seulement, on dit que, pris par des pirates, emmené dans l'intérieur de l'Afrique, il a vu les choses du monde les plus curieuses, et a fait de nombreuses découvertes en histoire naturelle; car l'Académie des sciences veut le recevoir comme correspondant. Mais ce qu'il y a de plus beau, c'est qu'il n'a été fait prisonnier, dit-on encore, que parce qu'il n'a pas voulu quitter son bâtiment,
perdu sans ressource. Son équipage l'abandonna, et il eut le courage d'y rester seul. Ces marins ont un singulier amour pour leurs vaisseaux.
LA COMTESSE
Voilà de la fidélité et de la constance, j'espère. Est-il marié?
LA DUCHESSE
Beaucoup. — Avec cela c'est un vieillard fort simple, fort bon, fort doux, mais un de ces caractères entiers, un de ces courages indomptables qui ne se réveillent qu'au milieu des grands périls. Enfin de ces gens que les obstacles seuls grandissent.
LA COMTESSE
Je serai bien curieuse de voir votre marin.
LA DUCHESSE
Je lui suis fort attachée, vraiment; aussi, aurai-je le plus grand plaisir à lui apprendre aujourd'hui qu'on va, j'espère, lui accorder un grade suprrieur, comme récompense de sa belle et noble conduite. Il a d'ailleurs été fort appuyé par le passager qu'il devait mener à Smyrne, m'a-t-il dit, et qui a rendu de lui les meilleurs témoignages; mais c'est encore un autre roman que celui-ci.
Li\ SALON. 197
LA COMTESSE
Et de deux. Mais c'est la journée des brancards.
LA DUCHESSE
M. de Longetour m'a présenté son passager, et je vous avoue, Marie, que c'est un des hommes les plus singuliers que j'aie rencontrés.
LA COMTESSE
C'est encore un vieux marin, bien brusque, bien laid, avec de grandes balafres sur le visage.
LA DUCHESSE
C'est un homme de trente ans au plus , de la meilleure compagnie , d'une beauté pleine de distinction, d'un esprit fort original et fort extraordinaire ; peignant comme un ange et excellent musicien .
LA COMTESSE
Mais c'est en vérité un héros de roman.
LA DUCHESSE
Surtout si vous ajoutez à cela un nom de fort bonne maison, une grande fortune , des équipages du meilleur goût, les plus beaux chevaux de Paris;
et encore avez-vous une idée incomplète de M. de Szaftie.
LA COMTESSE
Mais j'en ai beaucoup entendu parler. Vous le recevez ?
LA DUCHESSE, sounaut.
Je sais que les envieux ou les méchants racontent un enlèvement accompagné de circonstances épouvantables^ l'accusent d'avoir fait mourir de chagrin cette pauvre baronne de Pavy ; et de cent autres forfaits pareils.
LA COMTESSE
Et tout cela est faux. Vous croyez, madame.
LA DUCHESSE
La preuve que je considère la source de ces bruits comme fort douteuse et fort impure , ma chère Marie , c'est que M. de Szaffie est reçu dans mon salon.
UN VALET DE CHAMBRE, annonçant,
M. le chevalier de Servieux.
Entre le chevalier de Servieux. 11 baise la main de la duchesse de Saint-Arc, et s'incline devant la comtesse d'Hermilly.
Ll\ SALOIS. 199
LA DUCHESSE
Que vous êtes aimable de venir un peu tôt, monsieur de Servieux ! Vous allez nous rendre bleu tristes, nous faire bien peur de l'avenir, n'est-ce pas ? Voilà d'abord une de vos séides admirablement disposée à vous entendre.
M. DE SERVIEUX, souviant.
C'est une guerre à mort, madame la duchesse. Mais avouez au moins que la tristesse chez un vieillard est quelquefois de la conscience ou de l'abnégation. Pourtant , par esprit de contradiction , je serai gai aujourd'hui ; c'est d'ailleurs moins le besoin de contrariété qui opérera cette grande ré\olution dans mon esprit , que la certitude que j'ai de vous être agréable en vous apprenant une bonne nouvelle.
LA DUCHESSE
Que voulez-vous dire?