‹ La salamandre (volume 3)Chapitre 10 sur 48 · L ETAT-MAJOR · texte numérisé non relu

L ETAT-MAJOR

pardon, pardon! Merval, dit le lieulenanl en tendant la main au jeune enseigne avec cordialité ; j'oubliais que vous étiez... comte, je crois...

L'expression pénible qui avait un instant rembruni la figure de l'enseigne disparut , et il serra la main que Pierre lui offrait. — Je suis enseigne de vaisseau à bord de la Salamandre^ et fier d'être sous' les ordres d'un brave tel que vous, lieutenant.

— Monsieur est comte en effet, reprit le commissaire ; je l'ai sur mon rôle du bord. Egbert- Dieudonné-Yincent-Beaunair , comte , pardieu ! comte de Merval..,. comte y est bien.

— C'est bon , c'est bon , commissaire , dit l'enseigne en rougissant, je sais mon nom.

— Oui, monsieur; mais vous êtes comte, c'est un beau titre. Je voudrais bien être comte, moi! Et vous , docteur?

— Taisez-vous donc, commissaire, dit le docteur; vous êtes bête comme une oie.

— Hein... comment! dit le gros petit homme qui devint rouge comme une pomme d'api.

— Je dis bête comme une oie, reprit imperturbablement le docteur en le regardant entre les deux yeux.

— Allons, allons, ne vous fâchez pas, dit le lieutenant en souriant. Vous savez, commissaire, que le docteur a son franc parler ; il y a vingt-trois ans que je le connais ainsi, et vous ne le ch.ingerez pas.

— JNon , pardieu, pas! dit le docteur. Tel que

VOUS me voyez, jeune homme, j'ai dit à l'amiral '** (ju'il s'était conduit comme un polisson devant l'ennemi ; qu'il avait fait hacher un tas de braves gens par sa lâcheté ! Et je ne le sais malheureusement que trop bien, puisque , blessé moi-même , je les ai panses, soignés, amputés comme mes propres enfants. Ainsi vous voyez bien, commissaire, que je puis vous dire que vous êtes bête comme une oie, puisque j'ai dit h un amiral qu'il était un polisson.

— Allons, assez, docteur, dit Pierre prenant pitié du commissaire qui paraissdit assis sur des ch.irbnns ardents.

— IMais dites donc, commissaire , reprit le docteur : je ne vous en veux pas pour ça , au moins. Touchez là. A'ous vous y ferez. Une campagne ensemble et vous verrez que le vieux Garnier est un bon matelot ; mais il faut qu'il lâche tout ce qui lui barbouille le cœur; ce que je vous ai dit, voyezvous , il fallait que ça fut dit.

— Et ce nouveau commandant a-t-il de beaux cond)als? demanda le jeune enseigne.

— Ma foi ! dit Pierre, je ne les connais pas. Longetour! connais- tu ça, toi, docteur, Longetour?

— Pas plus que le poisson dont voici la queue. Et vous, Merval ? demanda le docteur à l'enseigne.

— Je ne le connais pas non plus.

— Ce serait pourtant dommage de jjaspiller un tel équipage; il y /i tant à faire avec ces gens-là , quand on sait les conduire, Mais je suis tranquille :

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on connaît la Salamandre, et on ne nous enverra qu'un loup de mer.

— Mais à propos, reprit le docteur en s'appuyant sur la table et traçant des losanges sur le fond de son assiette avec son couteau , et vous, Merval , où avez -vous servi? Sortez -vous des écoles de Toulon ou de Brest ?

— Monsieur, dit l'enseigne, ma famille n'a jamais quitté ses souverains légitimes , et j'ai suivi ma t'amille.

— Ah! j'entends, vous avez servi aux Anglais. Jeune homme, ce n'est pas beau, dit le docteur en secouant la tète.

— Monsieur! monsieur! dit l'enseigne en palissant.

— Je dis que ce n'est pas beau , reprit le docteur en continuant ses losanges.

Cet incident réveilla Pierre qui semblait absorbé. — Allons, messieurs !

— Monsieur m'insulte, dit le bouillant jeune homme.

— Merval ! Merval ! dit le lieutenant.

— Je vous dis que ce n'est pas beau de servir les Angolais. Voilà tout.

— Vous me rendrez raison , et tout à l'heure ! s'écria l'enseigne en se levant de table.

— Oh ! oh! oh ! dit le docteur sans abandonner ses losanges, oh ! voilà bientôt vingt-cinq ans que Je vieux Garnier navigue, et ce n'est pas un enfant qui lui fera peur. Jeune homme , depuis Trafalgar

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j'ui VU bien des combats, j'ai été blessé cinq fois, ce qui m'a valu ce bout de ruban rouçe. Mon ami Pierre^ que voilà, vous dira si je crains de panser un de mes matelots sous le feu. Mais je ne me bats pas pour des misères. Et puis, voyez-vous ? je dois compte de ma vie à ces pauvres marins que je soigne depuis onze ans ; ce sont mes enfants à moi; ils ont confiance en moi , ils trouvent toujours le vieux Garnier quand ils souffrent. Je ne m'appartiens plus, demandez-leur plutôt. Tenez, je ne vous en veux pas, touchez là. Seulement vous avez servi les Anglais; à mon avis, vous avez eu tort, ce n'est pas beau et voilà tout.

— Merval , dit le lieutenant , je vous en prie , je vous ordonne de m'écouter.

A force de raisons, bonnes on mauvaises, on calma l'enseigne, qui, plein de bonnes qualités, était loyal, brave et peu rancunier; le premier il tendit la main au docteur.

— Je vous ai dit ce que je pensais, répondit celui-ci en lui serrant cordialement la main; maintenant nous naviguerions cent ans ensemble, voyezvous ? que je n'en ouvrirais pas la bouche ; mais il fallait que ce fut dit.

Un pilotin descendit, et s'adressant au lieutenant : — Lieutenant , voilà le canot-major qui accoste. M. Paul est à bord.

— Enfin ! dit le lieutenant. Dites à M. Paul de se rendre dans ma chambre, et faites désarmer le canot.

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Et Pierre lliict donnaiil l'exemple, on se leva île Ml.le.

— Vous ji'oul)liercz pas la paye tic nos hommes, dit-il au commissaire.

— A midi je commencerai, lieutenant, vous pouvez en donner l'avis.

— Cela suffit, dit Pierre Hnet, et il monta dans la batterie ; car, en l'absence du commandant qu'on attendait, il occupait l'appartement de cet officier supérieur.

— Je vous trouve enfin, monsieur, c'est fort heureux, dit-il en ouvrant la porte de la galerie où l'aspirant attendait.

ÛO LA !sALV-\J\M)llE.

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