‹ La salamandre (volume 3)Chapitre 3 sur 48 · SAINT-TROPEZ · texte numérisé non relu

SAINT-TROPEZ

Tu veux voler, et crains le vertige. Estce nous qui nous sommes jetés à ta tète, ou loi à la nùtre.

Goethe, Faust.

Lève-toi, lève-toi, beau soleil de Provence; lèvetoi. Déjà l'Elbe se découpe en bleu sur celle nappe resplendissante de clarté dont tu inondes l'horizon.... Lève-toi. Viens couvrir d'un voile de pourpre et de lumière les hautes montagnes de la Corse,

et dorer les eaux paresseuses qui baignent le {jolfe de Fréjus.

Mais les rayons ont déjà dissipé les tremblantes jEt fraîches vapeurs qui couraient sur la mer pour s'élancer vers toi....

Vers toi, doux soleil, qui nous apportes d'Italie la chaleur et la volupté! Aussi la Provence vaut l'Italie. Voyez là-bas ces masses verdoyantes, couvertes d'une neige de fleurs à corolles d'or, qui répandent de si doux parfums; ces maisons blanches aux toits rouges, ces terrains calcinés. Ne dirait-on pas une villa de Toscane? Et pourtant c'est Hyères, la fertile Hyères, qui aime à voir ses beaux orangers et ses ravissantes bastides se réfléchir dans les eaux bleues de la Méditerranée.

Oh ! nos Provençales, qui serrent leurs épais cheveux sous les mailles soyeuses d'une résille verte, qui cachent leurs gorges brunes et dorées dans un étroit corset noir à festons rouges...; nos Provençales valent bien les Italiennes del'Arno.

Nos filles de Provence ont aussi le soir leurs danses au bord de la mer, leurs danses vives, animées el lascives. Le soir aussi, quand la lune argenté les bois de myrtes , la brise embaumée se tait quelquefois pour laisser bruire d'ardents baisers, de tendres frissonnements entrecoupés de silences... qui font rêver et tressaillir.

Mais déjà le soleil , tombant d'aplomb sur les toits bruns de Saint-Tropez, découpe de larges ombres sur les rochers de quartz , de granit et de

S.UM-TROVKZ. 2/

porphyre qui encadrent le p,oUc de Griniaud , à la pointe duquel est creusé ce petit port.

Toutes les facettes brillantes de ces roches de mille couleurs s'éclairent tour à tour. Les cassures cristallisées des granacliles, des staurides, scintillent, flamboient, étinccllent en reflets roses, bleus, verts, nacrés, chatoyants....

El puis le sable est tellement mêlé de quartz et de mica , que la côte parait semée d'une ]ioussière d'argent, et sert de franges aux lames transparentes et dorées qui s'y déroulent.

Tranquille et vieux port de Saint-Tropez ! patrie d'un brave amiral, du noble Suffren, il ne te reste plus de ton ancienne splendeur que ces deux tours, roupies par un soleil ardent, crevassées, ruinées, mais parées de vertes couronnes de lierre et de guirlandes de convolvulus à fleurs bleues...

Que de fois les Sarrasins maudits , bravant la protection des comtes de Provence , ont fait échouer leurs sacolèves au pied de ton môle, leurs sacolèves qu'ils venaient charger de ces jeunes Provençales toujours si recherchées aux bazars de Smyrne et de Tunis!

Pauvres jeunes filles de Saint-Tropez! pour vous plus d'espoir d'être arrachées à vos familles en pleurs , enlevées par quelque maudit pirate , et déposées palpitantes , mais curieuses, sous les riches porliques du palais d'un émir.

Plus d'espoir de quitter vos chaumières de brl- (jues, vos nattes de joncs, l'eau salée de la mer,

pour les bains parfumés sous les sycomores, les tapis de cachemire, et les coupoles élégantes aux peintures mauresques !

Bonnes filles, que je conçois vos naïfs regrets !... Au moins autrefois on attendait avec espoir la saison de l'enlèvement ; car enfin , c'était un avenir que cette venue de pirates.

Et loi aussi, l'on peut te plaindre , pauvre port de Saint-Tropez! car ce ne sont plus de ces fringants navires aux banderoles écarlates qui mouillent dans tes eaux désertes; non , c'est quelquefois un lourd bateau marchand, un maigre mystik; et si, par hasard, une mince goélette, au corsage étroit et serré comme une abeille, vient s'abattre à l'abri de ton môle, tout le bourg est en émoi.

Et, par la sainte couronne de la Vierge! il était en émoi, je vous le jure , le 17 juin 18i5 , car le navire qui se balançait dans la rade n'était :

— ]\i une Tartane aux voiles latines,

— Ni un Both avec ses deux focs légers et flottants comme le fichu d'une femme,

— IVi un Dogre avec son hunier immense,

— Ni une Midette aux sept voiles triangulaires,

— Ni une Gondole vénitienne blanche et or, avec des rideaux de pourpre,

— Ni un Heu qui déploie ses deux vastes antennes comme les ailes du Léviaîhan,

— Ni un Padouan fier de sa voilure étagée en damier.

Ce n'était enfin

SAIiNÏ-TROPEZ. 39

Ni tm Prahau-plary de Macasj.ar,

Ni un Baluiir des îles de la Soude ,

Ni uu Pialiap du Magellan,

Ni un Gros-bois des Aulilles ,

Ni un Yacht anglais,

Ni un Catimarou,

Ni une Hourque,

Ni une Palme,

Ni une Prame^

Ni une Biscayenne,

Ni une Bécasse ,

Ni un Malet,

Ni une Balancelle ,

Ni une Chelingue,

Ni un Champan,

Ni un Houari,

Ni un Dinga,

Ni une Prague,

Ni une Cague ,

Ni une V'o/e,

Ni... Enfin, c'était... c'était ...

La Salamamjkk !

30 i.\ s\i.\MÂ\in!fw

Page 1