I. Il
manche et de mes flambarts. Ainsi, monsieur, c'est entendu. Mais, par grâce, pas un mot de manœuvre, et surtout ne contrariez jamais mes ordres; et, dans un cas que vous verriez pressant, faites semblant de me dire deux mots à l'oreille , et j'aurai l'air d'exécuter vos ordres.
— Oui, lieutenant, dit l'autre avec soumission.
— Pour commencer, vous allez signer un ordre du jour que j'écrirai, par lequel vous témoignerez de votre satisfaction à l'équipage.
— Oui, lieutenant.
— Et puis vous accorderez le pardon des hommes aux fers.
— Oui, lieutenant.
— 11 faudra aussi double ration de vin à ces braves gens, pour votre bien-venue. C'est l'usage.
— Oui, lieutenant.
— Et surtout gardez-vous, une fois en mer, de monter sur le pont pendant le mauvais temps ; vous me gêneriez. Seulement, vous me ferez appeler pour être censé me communiquer vos ordres.
— Oui, lieutenant.
A ce moment le vieux Garnier entra.
Alors Pierre, saluant le marquis de Longelour, lui dit de l'air le plus respectueux :
— Vous n'avez plus d'ordres à me donner, commandant ?
— Des ordres ! reprit l'ex-débitant ; c'est au contraire vous... Non, non, je n'en ai plus. Ah! c'està-dire, nous avons des passagers, entre autres M. de
REVELATIOX. 163
Szaftic, qui va à Smyrne, et la corvette est mise à sa disposition ; ensuite madame et mademoiselle de BIène , qui vont aussi à Smyrne rejoindre M. de Blènc, banquier immensément riche, m'a-t-on dit. Ces trois personnes mangeront à ma table; quant à leur logement, jenesais...
— J'y veillerai, commandant.
— Et moi, commandant, dit le vieux Garnier, je viens réclamer pour mes enfants : le poste des malades est placé tout à fait à l'avant de la batterie, et les pièces de chasse me gênent horriblement. Si le commandant voulait donner des ordres à ce sujet ?
— Mon vieil ami, reprit Pierre en voyant l'embarras du marquis, le command;int, auquel j'ai parlé de cet arrangement, m'a dit ce qu'il désirait faire à ce sujet ?
— Oui, oui, c'est convenu, docteur, repartit le marquis; mais j'espère, messieurs, que vous voudrez bien dîner avec moi aujourd'hui ?
— Nous aurons cet honneur, commandant, répondit Pierre, en saluant avec respect et subordination son supérieur.
Il sortit avec Garnier.
— Eh bien ! il a l'air assez bon enfant , dit le docteur ; mais il ne me fait pas l'effet d'avoir eu souvent les yeux piqués par l'eau des James du cap ?
— Tu te trompes, mon vieil ami, tu te trompes: c'est un homme solide, qui connaît, je crois, fort
164 LA SALAMAIVDRE.
bien son aftaire, mais qui, m'a-t-ii dit, a l'Iiabitude de tout faire commander par son second, qui n'est que son porte-voix ; et c'est assez désagréable...
— !\Ia foi! oui; mais enfin si c'est un marin, c'est déjà beaucoup. iXous avions tant de peur d'avoir un âne !
— C'est ce qui te prouve, bon docteur, qu'il ne faut douter de rien. — Eh ! mais, que vois-je ? une embarcation, et bien garnie, ma foi ! Voilà de jolies malades, heureux docteur.
— Vraiment! ce sont nos passagers, dit Garnier en courant à l'escalier avec l'agilité d'un jeune homme.
Ce fut l'enseigne IMerval qui reçut respectueusement madame et mademoiselle de Blène, qui furent introduites auprès du commandant par Pierre Huet.
Mais tâchons d'expliquer le fanatisme de Pierre pour le grade, qui paraîtrait outré pour ceux qui ne connaissent pas toutes les exigences de la vie maritime.
Celte abnégation inconcevable pour un signe conventionnel n'aurait pas besoin de commentaire, si l'on savait à quel degré était alors, et est encore porté aujourd'hui dans la marine, le point d'honneur, l'esprit de corps.
Et de fait ce fanatisme, — si c'en est un , — a sa logique positive et irréfragable.
La manœuvre et les mœurs nautiques veulent que le despotisme ie plus absolu règne à bord,
REVELATÎOIS'. 165
veulent que l'obéissance y soil passive et instantanée; car, à terre, dans une armée, l'exécution d'un ordre hâtée ou retardée d'une minute, d'une seconde, ne peut rien entraîner de bien fâcheux. — A la mer, la moindre hésitation peut amener la perte d'un bâtiment, corps et biens.
On comprendra donc que, s'il existe le plus léger doute sur la capacité du chef suprême dont les officiers subalternes ne sont que les échos , cette conliance aveugle qui fait braver tous les périls, sera altérée, refroidie; au lieu d'obéir au premier mot, on discutera les ordres, et bientôt le doute, l'insubordination et la révolte viendront briser cet admirable échafaudage de la hiérarchie maritime basée en droit sur le courage et le savoir.
Ainsi Pierre, en se dévouant au grade du marquis, pensait autant à lui et à ses camarades, qu'à son commandant; car du jour où l'influence morale du chef est méconnue, que devient, je vous prie, celle des inférieurs?
Et cette influence n'est-elle pas la question vi-' taie, le pivot, la base de la société nautique ? Westelle pas le puissant levier au moyen duquel un seul meut et gouverne la destinée, l'existence de cinq cents hommes? A terre, le sol ne manque jamais au soldat; il voit où on le conduit, les villes, les montagnes, les forêts, sont des guides; en mer ce sont des étoiles inconnues, des observations astronomiques au-dessus de leur intelligence qui conduisent les matelots. Pas un mot, une question
I(i6 LA SALAMANDRE.
au sujet de In route. — Allez, — il va ; — arrêtez, il arrête; — risque ta vie au bout d'une vergue, — il la risque. — Où est-il, où va-t-il? il n'en sait rien; il n'a pas le droit de craindre un écueil lors même qu'il serait au milieu des brisants. — Et il passe des mois, des années dans cette ignorance, emporté parla tempête, bercé par le calme, sans savoir où la tempête l'emporte , où le calme le berce.
Et puis, pour les matelots, un hamac dur et étroit, une nourriture grossière, une eau corrompue, le travail et les coups, pour eux une batterie sombre où ils sont entassés et privés d'air, tandis que pour leur commandant , c'est un appartement vaste et commode, les recherches du luxe le plus rafiSné, les mets les plus délicats, dont ils respirent l'odeur avec délices, les pauvres marins , en mangeant de la viande salée et le biscuit, alors que les valets de leur supérieur transportent son repas dans une riche vaisselle !
Ne faut-il pas, je le répète, que ces gens, dont la force numérique est hors de toute proportion avec la force numérique des ofticiers qui les commandent, ne faut-il pas que pour excuser une telle disparité d'existence, pour se résigner à la vie la plus grossière et la plus fatigante, pour jouer cent fois leur vie sur un mot, sur un signe, ne faut-il pas que ces gens aient le respect le plus profond pour leurs chefs, la confiance la plus entière dans son courage et son savoir, qu'ils aient enfin la conscience intime de leur inl'ériorilé et de sa supério-
REVELATIO-X. IflT
rilé, et qu'à la subordinalion ils rattachent l'idée de leur conservation personnelle?
Et cetie conscience, ils l'ont instinctive, parce que l'homme reconnaît toujours involontairement la supériorité de l'esprit sur le corps ; ils ont cette conscience, les matelots, parce qu'ils sentent qu'ils ne sont que le bras qui exécute, tandis que le commandant est la tète qui pense et qui conçoit, ils ont cetie conscience intime, je le sais ; mais par cela même que cette croyance à la haute capacité de leur chef impose aux marins une aussi profonde soumission , une croyance opposée amènerait aussi des résultats effrayants.
C'est ce que Pierre avait compris, car il craignait que l'équipage, s'apercevant de l'incapacité du marquis, ne le désignât, lui, Pierre, pour le remplacer, et Pierre, avec ses idées arrêtées sur la discipline, avec la connaissance qu'il possédait du cœur du peuple marin , savait que cette première atteinte aux droits du chef amènerait nécessairement la ruine de tous les autres; car en matière d'attaque contre la hiérarchie militaire, c'est comme un collier dont on a ôté la première perle. Toutes les autres glissent et se perdent.
On pardonnera, je l'espère, cette bien longue et bien aride digression ; mais elle était, je crois, nécessaire pour l'intelligence complète du caractère de Pierre , qui n'est pas une abstraction mais un fait, un portrait psychologique dont nous pourrions citer vingt originaux.
Au bout d'une heure, Paul revint d'une corvée qu'il avait été faire sur la côte. Il monta ; mais, arrivé sur le pont, il devint pâle, ses yeux se trou- J)Jèrent, et il fut obligé de s'appuyer contre le bastingage. Il voyait Alice ! Alice à bord de la Salamanlre!