‹ La salamandre (volume 3)Chapitre 36 sur 48 · LES PASSAGERS · texte numérisé non relu

LES PASSAGERS

Chose étrange ! belle comme elle était, elle ne se doutait pas, malgré ses dix sept ans, qu'elle fût belle, ou brune, ou petite, ou grande : jamais elle n'avait pensé le moins du monde à elle-même.

Byron, Don Juan.

Comment ! tu as bien voulu venir t'ennuyer avec nous?

Marc-C..., les Deux Frères.

Il est doux de se dire ; — Ce cœur est à moi , mais tout à moi ! — car avant que de m'appartenir, il n'avait jamais battu, jamais le rouge n'était monté aux joues de ccUc jeune fille, jamais son œil humide ne s'était voilé, jamais elle n'avait eu à fnir une pen-

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sée obséilanlo; jamais, rêveuse, elle n'avait oublié les heures, ou caché sa tête dans le sein de sa mère.

Hélas ! hélas! en vérité, ces cœurs-là, ces vierges-là ne se trouveut guère que dans les couvents ou dans les harems.

Car dans nos mœurs, dans notre Paris , la fille de dix-huit ans la plus sage, la plus surveillée, la plus chaste, la plus vertueuse, la plus confiante en sa mère, la plus méprisante envers ses femmes, a eu combien, et combien d'amours, mon Dieu!

D'abord de trois à cinq ans, — les femmes commencent si jeunes — amour de poupée , amour de chaque minute, amour de nuit, amour de jour : sans comparaison aucune, de tous c'est le plus vif. — De cinq à dix ans, amour de petit mari à petite femme, amour que les grands parents tolèrent et encouragent ; car rien ne les amuse autant que les scènes de jalousie, de tendresse et de bouderie en miniature. — A douze ans, amour d'écolière à maîtresse de dessin et de piano ; sa main douce et blanche se promène si gracieuse sur les touches, ou fait si élégamment glisser le crayon sur le vélin ! Il est si poli avec la gouvernante qui assiste toujours à la leçon ! — A (|uii)ze ans, amour du voisin d'en face, du surnuméraire frais et blond qui apparaît vermeil à sa lucarne au milieu des vertes guirlandes de capucines et de gobéas. — Depuis seize jusqu'à dix-huit, oh ! c'est alors une débauche coinplèle ! Oli ! des myriades d'amours de niyria-

des de danseurs de chaque hiver, blonds, bruns, pales, colorés, grands, petits, spirituels , niais ou stupides. C'est à faire Iréuiir !

Amours toujours chastes, je le sais , ne se trahissant pas même par le regard, si vous voulez ; mais amours pensés , véniels, comme on dit; mais amours qui allèrent prodijjieuseinent cette fraîcheur de sensations , cette virginité d'émotions délicate et insaisissable, comme le duvet d'une fleur ou d'un fruit.

Elonnez-vaus donc, après cela, de trouver, sous l'aile maternelle, des filles de dix-huit ans déjà blasées, adroites et rusées à désespérer un juge, et qui n'ont pour répondre à votre passion — si par hasard vous aviez de la passion — qui n'ont plus qu'un amour menteur ; car le vrai, le naturel, elles l'ont usé depuis la poupée jusqu'à la valse.

Aussi combien l'àme d'Alice contrastait-elle avec ces cœurs usés avant l'âge ! — Elle si pure, si primitive ; elle qui n'avait été au bal que pour jurer de n'y plus aller ; elle qui , élevée dans un couvent par une amie de sa mère, avait épuré son cœur au lieu de le flétrir; elle qui n'avait aimé que Dieu, que le Christ! Noble et sublime amour, tout de contemplation, tout ascétique, qui avait donné un inconcevable développement à son imagination jeune, ardente et chaste. Auprès de ce divin amour, que pouvait être pour elle un amour terrestre, commun et bâtard? car chez elle tout devait être extrême, crime ou vertu, mais jamais de vices.

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