CHAPITRE X
I^ SALuiniAKDRE A RÏÎÇC SA PAYE EIEIt
Mais an clair de la lune, et quand la vent souffle d'un certain point du ciel, s'élève un étrange son qui n'a rien de terrestre.
BrRON, Don Juan.
Voilà l'ouTrage de ta négligence ! Tu fais toujours des bévues , ou c'est à dessein que tu joues ces tours.
Shakspeare, Songe d'une nuit d'été.
Ce que Temme veut. Dieu le veut.
Prorerle.
Étranger, artiste ou voyageur, toi qui t'arrêtes tout à coup pour poser ton bâton de frêne, essuyer ton visage, et prêter une oreille attentive au bruit soui'd et lointain, aux clameurs voilées par la distance qui t'arrivcnt confuses ; ne crains rien, il n'y a aucun danger : seulement attends un jour encore pour entrer à Saint-Tropez j car, vois-tu, la Salamandre a reçu sa paye hier.
Étianger, la nuit est si belle, si douce, si transparente; les
aloès et les orangers y re'pandcnt des parfums si suaves, si pe'nétrants; le ciel est si bleu, les étoiles si étincelantes ! Assiedstoi, assieds-toi au pied de ce mûrier sauvage, aux feuilles veloutées; assieds-toi, reste au sommet de la montagne : et peut-être avant l'aurore veiTas-tu quelque spectacle inconnu et bizarre; car la Salamandre a reçu sa paye hier.
Peut-être le doux repos que tu vas prendre sur ce gazon tout embaumé de thym et de serpolet, ton doux repos sera-t-il im peu interrompu.
Tes paupières, fermées par le sommeil, verront peut-être à travers leiu tissu une luevu rougeàtre poindre, s'élever, puis tourbillonner dans l'air, en y déroulant de larges et brillantes volutes de feu.
Tu ouvriras les yeux; et la côte, le golfe, la mer et le ciel, tout sera illuminé, couvert d'une teinte pouipre et flamboyante; et Saint-Tropez brûlera, pétillera, et des jurements, des cris, des éclats de rire et de joie, des chants et des uuprécations se mêleront aux tintements, aux volées des cloches, aux roulements du tambour, aux explosions des fusils et des signaux d'alarme : car peut-être l'incendie secouera-t-il là son manteau de flammes; car la Salamandre a reçu sa paye hier.
Ou bien demain, si tu passes ta nuit bonne et tranquille, en descendant du coteau, tu entreras dans la ville. Or tu as vu quelquefois, n'est-ce pas? dans ime cité, les traces du passage d'une trombe ou d'un ouragan?
Ce sont des toits brisés, des fenêtres enlevées, des carreaux en poudre , des portes fendues, des volets an-achés qui i)endent et se balancent au vent. Ce sont des débris qui jonchent les rues de pierres amoncelées, de poutres en morceaux.
Eh bien ! tu verras à peu près le même spectacle. Tu aperce\Tas quelque craintive figure de femme qui soulève toute tremblante le pan d'un rideau, et hasarde un coup d'oeil dans
la i-ue. Tu verras des enfants plus hardis s'aventurer debûrs des maisons, et jeter d'abord un coup d'œil interdit sur ce tableau, puis, moins peui-eux, s'approcher, et ramasser un chapeau de marin, tout froissé, un long sifflet d'argent, quelques pièces d'or ou une cravate richement brodée. Car la Salamandre a passé par là; et si tu l'interroges, il te dira naïvement : — Ah! monsieur, ce n'est rien : c'est la Salamandre qui a reçu sa paye hier.
Et tout cela pouvait être vrai; car hier, jusqu'à la nuit, l'équipage a devisé, causé de ses projets ; mais il fallait les exécuter. Or on savait que le lieutenant était inflexible, et qu'il n'accordait que très-rarement des permissions poiu- aller à terre, et il s'agissait du moyen à employer afin de s'y rendre à son insu.
Et tu sauras, étranger, qu'il est plus facile de trouver une fille de quinze ans moralement vierge, un ami qui respecte votre maîtresse, un cheval sans défauts, un livre sans préface, un coucher de soleil sans poésie, un sm^numéraue au balcon des Bouffes, un poëme didactique amusant, une rivière sans eau, — je ne parle ni de l'Espagne, ni des jardins anglais, — que d'empêcher un équipage de marins qui a de l'argent, d'aller à terre. Et la Salamandre a reçu sa paye hier.
Ainsi donc, vers les minuit, l'enseigne de garde, voyant un calme parfait, une mer magnifique, abandonna le pont, descendit dans sa chambre, en recommandant à maître La Joie de bien veiller sm- le navire. Maître La joie veiUa tant qu'il put : mais le temps était superbe, et il n'y avait rien à craindre pour le navire ; d'ailleurs, il serait réveillé au premier bruit : il abaissa donc son caban sur ses yeux, s'accroupit faUi' le bau de qiiarl et sViidurmit.
Aussitôt un mousse embusqué entre deux caronades descendit vite avertir les marins, qui s'étaient mis tout habillés dans leur» haoîâcs. D'un bond ils furent à bas de leurs lits suspen-
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dus; les hommes de quart quittèrent aussi le pont, tout l'e'quipage, moins les maîtres et les officiers couchés dans leurs chambres, se réunit dans la batterie. On ferma les panneaux en dedans, on ouvrit un sabord ; et comme les trois embarcations de la corvette étaient amarrées le long des flancs du navire, flambarts et autres, au nombre de quatre-vingt-douze, descendirent par le sabord, se casèrent dans les canots, et s'éloignèrent sans faire le plus léger bruit, les avirons ayant été soigneusement garnis. Au bout d'une demi-heure, ils étaient à terre, mettant les officiers et les maîtres dans l'impossibilité de les rejoindre, n'ayant laissé aucune embarcation à bord.
Et cette fuite était dans l'ordre des choses, était normale, naturelle; c'est un fait physique qui devait résidtcr de l'influence magnétique des piastres sur l'organisation du matelot. Or ils ne pouvaient échapper à la loi commune imposée à tous les êtres sub-marins, ces dignes matelots de la Salamandre qui a reçu sa paye hier.
Ce qui certainement eût été im objet digne d'ctude pour un physionomiste, ce fut l'expression qui contracta la figiu-e de maître La Joie, lorsque, réveillé par l'air frais et piquant du matin, il se secoua dans l'épaisseur de son caban comme un lion dans sa crinière, rabattit son capuchon, frotta ses yeux, regarda autour de lui, et, pour la première fois, vit que les dix matelots de garde qui la nuit suffisaient pom' le service de rade, n'étaient plus à lem' poste.
Il crut rêver. Ce brave maître fit le tour du pont, et ne vit rien , absolument rien.
— Les carognes, se disait-il, seront descendus se coucher; c'est xm peu fort. Nous allons, à ce qu'il paraît, jouer à tape ton dos siu" le cuir de ces chiens-là. Et voilà qui va lem" annoncer que la danse sera chaude, — se disait-il en embouchant son grand sifflet.
Ah! mon Dieu! c'était à faire frémir : quel son perçant,
aigre, diu, impérieux, menaçant! Jamais le sifflet n'avait eu, je crois, une voix aussi terrible; c'était bien autre chose que les trompettes du jugement dernier, ma foi !
Le coup de sifflet ayant retenti, maître La Joie le remit dans sa poche, et, confiant, attendit son effet en se promenant les bras croisés, secouant la tête d'un air irrité et murmurant 4'effroyables blasphèmes.
Pas le plus léger bruit n'agita le navire; on eût dit une baleine dormant sur ime mer d'azur. On fit silence, profond silence.
Maître La Joie s'arrêta court; ses sourcils s'écartèrent, et poiu la première fois depuis treize ans, je crois, l'apparence, la faible et incertaine apparence d'un sourire vint errer sur ses lèvi'es plissées.
— Ils ont une peur d'enfer, et ils n'osent pas monter, — dit le brave homme. — C'est tout de même agréable de pouvoir avec ça, — et il tirait son sifflet qu'U regardait avec satisfaction, — de pouvoir avec ça, — reprit-il, — faire plus trembler quatre-vingts gredins qui ne craignent ni le feu ni l'eau, de les faire plus trembler que ne le ferait im ouragan des tropiques ou une volée à mitraille; c'est tout de même un bel état que la marine.
Après s'être laissé entraîner à ces vaniteuses réflexions, maître La Joie prêta de nouveau l'oreille. Silence, même silence.
— Ils sont là tapis comme des congres dans leur trou, à ne pas oser bouger; ils savent bien que le sifflet les prévient que le premier qui va montrer son museau en dehors du panneau va recevoh une ration de calottes, à ne savoir où les mettre.
Le même silence régnait toujours.
— Bah! se dit maître La Joie, qui par hasard se trouva dans un moment d'indulgence inaccoutmnée, j'ai peut-êtro, sifflé
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trop dur. Ça peut bien se fà^re ; car je ne me rappelle jamais avoir hurlé de cette façon-là., . Voyons, adoucissons vm peu; car il faut en finir : voilà le soleil levé, et le pavillon n'est pas encore hissé.
Et ainsi qu'une femme revient quelquefois sur un mot trop cruel, siu- ime brusque détermination qui opère l'effet opposé à celui qu'elle attendait, maitre La Joie fît entendre un son qui, s'il ne promettait pas un jour serein, annonçait toujours un temps passable.
Rien, même silence.
Alors il fallut voir maître La Joie penché sur le grand panneau, le bras tendu, son sifflet d'une main, les yeux stupidement ouverts, les narines gonflées, passer par toutes les teintes, depuis le blanc pâle jusqu'au rouge pourpre et violet.
Les coups de sifflet devenaient précipités, brefs, saccadés, colères, fui'ieux, tonnants et retentissants comme des éclats de la foudre. Son pied battait chaque mesure, mais d'une force à enfoncer le pont.
Silence, toujoui's silence.
Enfin, exaspéré, il se baisse pour ouvrir le panneau. Impossible : fermé en dedans. Tous... tous les panneaux fermés!
Maitre La Joie rugissait.
Il se précipite sm- les bastingages, à bâbord, se penche, regarde, ne voit plus les embarcations, et comprend trop tai'd toute l'affreuse vérité...
Alors il bondit, il saute, il crie, il écume. Les anspects, les barres de cabestans, les gargoussiers, les cabiUots, tout ce qu'il rencontre sous sa main vole en éclats et roule sur le pont.
A ce bniit infernal, les officiers, le lieutenant, se réveillent et se lèvent à la hâte.
Ainsi quelquefois, au milieu de la nuit, l'explosion d'ime arme à feu ou des cris réveillent en siu"saut toute ime maison : chaque fenêtre s'ouvre, se garnit; c'est une myriade de têtes
à moitié endormies^ coiflëes, décoifFées, bâillant, grondant, se frottant les yeux, s'accoudant et demandant enfin : — Qu'estce? qu'y a-t-il?
De même, au furieux tapage de La Joie, le Lieutenant, le docteur, le commissaire, l'enseigne et les quelques maîtres qui étaient restés à bord montrèrent leurs figures encore alom'dies par le sommeil aiLx sabords, aux fenêtres des écoutiUes et de la galerie, et se tendirent vers le pont.
— Ah çà, dis donc, La Joie, est-ce que tu as une fièvre chaude? Mais il faut attacher ce,gueux-là et le saigner à blanc, — dit ir bon docteur.
— La Joie ! La Joie ! que signifient ces cris ? — dit enfin le lieutenant d'une voix sévère.
— Partis, lieutenant! Tous partis, les chiens; tous à terre, dans les embarcations.
— Mais, encore une fois, qui?
— L'équipage, lieutenant; tous à terre, les brigands.
— Nous am'ions dû nous en douter, — dit le Ueutenant : — ils ont de l'argent... Mais dis-moi, La Joie : ont-ils pris la yole?
— Je n'y pensais plus, — dit La Joie. — Est-ce hem-eux!... Et il se précipita à l'avant.
— Aussi prise! la yole... Mais ce n'est pas par eux, c'est par M. Paul. Voilà un morceau de son aiguillette accroché aux bossoirs ; en descendant il ne s'en sera pas aperçu.
— Maudit enfant! — dit Pierre. — Quel exemple !
— Mais que faire, lieutenant? que faire? — disait La Joie en se mordant les poings.
— Attendre. Ils reviendront, je n'e.i doute pas. Mais ce que je crains, ce sont les disputes, les rixes, les querelles avec les Provençaux. Et mon fils... mon fils qui peut s'y trouver compromis... Malédictioo! malédiction!
— Allons ! — dit le bon docteur, — voilà mes scélérats qui
vont me revenir avec des entailles et des hori(jns. Je n'ai qu'à ■visiter ma caisse, ma charpie et mes onguents.
— Et vous aiu'ez raison, major, — reprit La Joie : ' — car je vous réponds, moi, qu'il va se passer de crânes choses à Saint-Tropez; que les couteaiLX joueront, et qu'il y aura autant de sang que de vin répandu. Et l'on devait s'y attendre, comme dit le Ueutenant : la Salamandre a reçu sa paye hier.
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