‹ La salamandreChapitre 10 sur 57 · PROBLÈME · texte numérisé non relu

PROBLÈME

Les hommes ont un instinct secret qui les porte à chercher le divertissement etl'occupation an dehors, qui vient du ressentiment de leur misère continuelle. Pascal, Pensées.

L'inr onstanco du bransle divers .îe la fortune faict qu'elle nous doibve présenter toute espèce de visage. Montaigne.

Certes! si le bonheur existe, il existait ce jour-là à bord de la Salamandre.

Le bonheur! être fantastique et re'cl que chacun c'voque sous une apparence si diverse.

Ainsi;, au déclin du jour, quand le soleil, sennant l'atmosphère de toutes les coideurs du prisme, inonde l'horizon de sa chaude lumière, qui se dégrade depuis le blanc le plus e'blouissant jusqu'au rouge sombre et violacé, vous voyez quelquefois un nuage aux contours fugitifs et dorés, que la brise du soir balance encore au miheu des vapem's de ce ciel brûlant.

Ce nuage n'a qu'un aspect, et il en a mille... Pour l'un, c'est une colonnade gothique, élégante et grêle, avec ses vitraux chatoyants... Celui-là y admire un arbre aux brancheî d'or et aux feuilles de pourpre. L'autre y voit une Cigm'e largement drapée, puissante comme Jéhovah; et celui-ci les lignes délicates et aériennes d'une ravissante tête de jimne fille au cou de cygne.

Aifisi est-il du bonheur! être idéal et positif, vrai comme la lumière et le son, et insaisissable comme eux! le bonhem-, qui revêt tour à toui' les formes les plus opposées et n'en garde aucmie.

Car cnfin^ le bonlicm-! est-ce une bouche de femme qui murmure à votre oreille un doux mot de tendresse"? une main tremblante qui ne fuit pas la vôtre? est-ce une longue, longue promenade sur un gazon émaiUé, sous la voûte épaisse des vieux chênes qui couronnent une île fraîche et verte... une promenade... avec son bras lié au vôtre... alors que le silence, et les reproches, et la tristesse, et les éclats (?une gaieté enfantine, et les bruscpies tressaillements... alors enfin que tout est amour, aveu, et que poiulant le mot amour n'a pas été dit?

Ou bien, le vrai bonheui-, le bonheur diuable qui baigne, qui inonde à jamais l'àmc d'une joie céleste, serait-ce après l'aveu?

Quand toute palpitante, tout heureuse du sacrifice qu'elle vous a faitj parce qu'elle a joué son avenir avec vous et qu'elle peut perdre; parce qu'elle prévoit des larmes bien amères à verser un joiu*... parce qu'enfin une femme qui aime a besoin de souffrir?

Est-ce après l'aveu? quand, assis à ses genoux, elle vous dit avec un som'ire si plein de larmes : — Oh ! maintenant, mon bonheur est à toi!... ma vie, c'est toi, ma pensée, c'est toi, mon âme, c'est encore toi! Maintenant, vois-tu, d'mi mot tu peux me rendre la plus malheiu-euse des femmes, d'un mot tu peux me tuer... aussi, ange, ange adoré, mon amom- ce n'est pas de l'amom-... c'est un sens nouveau... mi sens qui seul fait que j'existe.

Le bonheur! serait-il plutôt le dédain des déceptions humaines, parce qu'on les comprend, parce qu'on les prévoit toutes?

Ainsi vous trouvez une pauvre jeune fille, belle et misérable, côtoyant le vice ei preie a y lomoer.. Vous en avez pitié... vous la tirez de sa fange; vous parfumez, vous habiUez ce corps, vous essayez de donner une âme à ce corps, en tâchant d'y faire germer la reconnaissance; et puis, grâce à

VOS soins purs et désintéressés, son esprit se façonne, ses grâces viennent, sa beauté se complète... Vous souriez à votre ouvrage...

Et un soir votre ouvrage se sauve avec un laquais, mais haussant les épaules, vous dites en riant : — Je m'y attendais! et pas une fibre n'a douloureusement vibré dans votre cœur llétri.

Serait-ce le bonheur, cela? ou bien, mieux encore, un ami d'enfance avec lequel vous avez mis tout en commun, vous, ayant tout, et lui, rien; un frère que vous avez soutenu de ^otre épée, un frère enfin qui vous trouvait poiu" pleurer avec lui quand il souffrait; ce tendre et bon fière profite d'une réaction politique povu" vous dépouiller et vous envoyer à l'échafaud; et, comme il arrive pour vous y voir aller :

— Viens donc, paresseux ! tu as failli arriver trop tard ! — lui criez-vous en riant.

Cai' vous ne trouvez pas un sentiment, pas même de la haine ou de la vengeance dans votre âme desséchée !

Vraiment? serait-ce là le bonheur? serait-il dans cette mort morale du cœur qui le laisse aussi insensible à la joie ou à la peine qu'un membre séparé du tronc l'est à la doideur?

— Le bonheur ! Se révèle-t-il plutôt au milieu du luxe et de ses prestiges ? est-ce une maison de prince, des terres royales, des chiens et des chevaux, d'étincelantes livrées, d'antiques armoiries, la chasse et ses nobles fanfares qui font battre le cœur?

La chasse! la chasse! Piqueurs, sonnez; meute, pousse tes cris, fais glapir tes cent voix. Tout est bruit et délire, aboiements des chiens qui mordent leurs couples; éclats retentissants des trompes, hennissements des chevaux qui bondissent et creusent le sol.

— Allons ! Away Talbot I mon bon cheval de race ! Away ! mon cheval favori ! toi, choisi dans les coursiers de pur sang, de généalogie célèbre et sans tache , qui piaffaient dans mes

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écuries dallées de marbre blanc. 0 mon fringant et noble Talbot ! avec l'argent que tu m'as coûté j'aurais doté trois rosières^ payé vingt actions désintéressées; mais aussi que ta crinière est fine, lisse et luisante ! que ton garot est saillant ! quêtes jarrets sont ncrveiuc ! que tes jambes sont sèches, laiges et plates! que ton sabot est délicatement aiTondi! que fa robe est soyeuse et dorée, mon Talbot! Comment am-ais-Je jamais trop payé un cheval tel que toi! Awaijl on sonne le trébuché, away\ franchis fossés et barrières, saute, bondis, car ton rein vigoureux et élastique se détend comme un ressort d'acier; aicay Talbot! em.porte-moi, rapide, enivré; car c'est une iM'csse aussi qu'une course désordonnée.

Mais, en parlant d'i\Tesse, de bonheur ! serait-il au fond du verre de l'homme Iatc, quand, y laissant sa raison, y noyant même son imagination d'abord excitée, il se borne à jouir en végétal de cet épanouissement nerveux que les esprits procurent à tout son être qui ne pense plus, qui ne voit plus, qui n'entend plus?

Le bonheur! Dormirait-il chez ce bourgeois toujours épicier, toujoiu-s coiffé de loutre, toujours gi'as, toujom'S vermeil, toujom'S luisant, toujours satisfait, toujom'S honnête?

Chez ce boui'geois dont la femme s'appeUe Véronique, est sur le retom", brune, adorée de son époux, accorte, vive et colère quand elle parle à son mari, mais qui montre ses dents blanches des que le premier garçon de boutique lui serre les genoux derrière le comptoir?

Chez cet épicier qui nomme toujours sa Glle Aziïïda, son fils 7'hcobald, et l'habille en artilleur ou en lancier?

Chez cet épicier, toujours élcctem-, toujours abonné du Constitutionnel, juré, sergent de la garde nationale, amateur d'opéras-comiques, de vaudevilles, de gra\au'es guillenttes, — c'est son mot, — et de la natui'c champêl»*»» des urSi 5iAî"t- Genais?

Chez cet épicier qui lit Voltaire, jure par saperlotte, et usait d'une tabatière Touqiict lorsqu'il y avait une charte, qui ne va jamais cà la messe parce qu'il est esprit fort et que la religion est bonne pour le peuple ?

L'épicier serait-il enûn le bonheur incarné ?

Eh ! elle était peut-être nécessaire cette longue et fatigante digression sui' la chose introuvable , cette rapide et incomplète analyse de goûts si opposés, si variés, si inverses, poiu* vous amener à coïnprendi'e la bizarrerie, la folie des différents genres de bonheur qui se tramaient à bord de la Sa'amandre I ni plus vrais, ni plus faiLx que ceux que nous avons énumérés.

En effet, la plupart des marins rassemblés dans la batterie étaient assis, couchés, debout, comptant et recomptant leurs écus et les enfouissant dans leius longues bourses.

Puis, en attendant l'heiue de mettre en pratique leur singulière théorie d'amusements, ils en parlaient avec ivresse et joie; se promettant, se jurant de se débarrasser au plus vite de cet or qui- les gênait et les troublait dans la manœuvre, disaient-ils, par le son criai'd qu'il rendait.

Ce point principal fut donc nrévocablemcnt arrêté, non pourtant sans avoir été faire préalablement une visite, soit au lieutenant Pierre, soit au vieux Garnier, afm de leiu- remettre la moitié de leiu" paye destinée à leurs pères, mères, femmes ou enfants. Ceci était un usage reconnu, sacré, établi. Cette répartition faite, ils respirèrent librement, et pm-ent alors se Uvrer (spéculativement) aiLx plus vifs plaisirs.

— Hourra ! — disait l'un en secouant sa boiu-se; — il y a au fond de cela les trente meilleurs bidons de vin du Cap qui aient jamais pris soiirce dans im toimeau pour venir se décharger dans le gosier d'un honnête marin !

— Pai- toutes les alcaouetas de Cadix ! — disait l'autre en caressant avec amm"- la rotondité de sa sacoche, — je tàte bien

ici la peau la plus fine, la plus douce... j'y vois les yeux les plus noirs, la gorge la plus blanche... Oh ! viens, Roson, Théréson, Toinon, que je t'embrasse... viens, bonne fille : il faut qu'avec toi, en deux jom"s, le trou aux écus soit à sec... Viens, Roson, Théréson, Toinon... que je t'embrasse.

Et il enrbrassait Roson, Toinon et Théréson, dans la vérilabie personne de sa vieille sacoche.

— Et toi, Giromon, que feras-tu de ta caisse? — dit un autre à un compagnon qui paraissait absorbé en finissant de compter son argent, et disait : — Le scélérat m'a fait la queue ! C'était peut-être le seul qui, avec maître Bouquin, eût pensé à vérifier ses comptes.

— Moi, — dit Giromon avec gravité, — j'achèterai à Toulon, vois-tu, un uniforme de commissaire, un chapeau de commissaire, ime épée de commissaire, enfin tout le bazar d'un commissaire, et puis, je dirai à un bourgeois, à un soldat ou à im calfat : Tu mis t'habiller en commissah'e.

— Et puis ? — demandèrent quelques voix.

— Et puis je lui dirai : Maintenant je te donnerai tout l'argent que tu voudi'as; mais faut que tu me laisses te f des

coups à crever dans ta peau, à te déralinguer l'écliine. — Tiens! au fait, c'est assez embêtant d'être flibuste, d'être fait la queue du matin au soir. Au moins, comme ça, je me figm-erai que je me revenge sur un M-ai commissahe, un voleiu" de commissah'e, que je lui rends ce qu'il m'a pris, et ça soulage •.

— Oh ! fameux, fameux, Gkomon ! — dit l'interlocuteui'. — Veux-tu que j'en sois, dis ? veux-tu m'en mettre ?

— Du tout, fais-en un, fais un faux commissah-e, comme

* Il est inutile de dire ici que ces plaisanteries, traditionnelles chez le» matelots, n'attaquent en rien la probité, le talent et le haut savoir du corps de l'administration de la marine, qui rend de si grands services à cette arme. Chez les matelots, je le répète, c'est un texte à plaisanteries analoguos à celles que les soldats de terre se peimettent sans cesse sur les payeurs, la» intendants et les employés des vivres.

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moi. Ça serait pas assez d'un poui' deiu; il ne serait pas assez fort, à moins de trouver un robuste, un colosse.

— Moi, — disait un autre, — je vais rassembler tous les musiciens que je trouverai à Saint-Tropez, et je les ferai naviguer de conserve à ma suite : — des violons, des clarinettes, des cors de chasse, des grosses caisses, des trompettes, des guimbardes et des pianos... tout le tremblement, une musique de possédés qui sera là à me jouer... voyons! à me jouer... une délicieuse air de romance que je sais; celle de : Cassons-nous les reins et buvons le grog... ou bien celle de ; Bouton d'amour.

— Mais du tout, Parisien, — dit un autre. — Faut faire jouer à chacun une air différente... Ça sera plus riche.

— Oui, t'as raison, chacun une air différente. Quel bonheur! Et ça pendant que je mangerai, que je boirai, que je marcherai, que je dormirai, que...

— Tout ça, — reprit un canonnier en l'interrompant, — tout ça ne vaut pas le bonheur de quitter ce chien d'uniforme pour porter des habits boiu-geois. Un carrick, un chapeau à trois cornes et des bottes. Oh ! des bottes... des bottes... c'est ça qui est charmant pour ceux qui, comme nous, sont obligés de tiimer toute leur vie pieds nus sur ce gueux de pont.

— Et des bretelles donc ! — s'écria Giromon. — Des bretelles... quelles délices ! Comme je vais m'en donner ! moi qui n'en ai porté qu'une fois dans ime relâche... à Calcutta.

— Ah! — reprit le Parisien, — Calcutta... c'est là un pays ! T'en souviens-tu, Giromon, de Calcutta? Oh! Calcutta, patrie trop adorée, pays du bonheur, oùs qu'on peut rouer de coups deiLX Indiens pom' ime poignée de riz. — Quelle vie douce ! toujours en palanquir?, à chameau ou à éléphant. Et les femmes ! dieu de dieu! des bayadères charmantes, pas habillées du tout, qui vous éventent avec des queues de paon. Et quelle nourriture!... Voilà une nom-riture! des piments si forts que lorsqu'on en a mangé, on peut s'arracher la peau de la lan-

gue. — Ah ! voilà le bonhem-, — dit-il avec un profond soupir de regret.

Et cent autres propos cju'il serait trop long d'éniunérer.

Or, la nuit vint surprendre l'équipage au milieu de ces riants projets, de ces douces et pitjuantes causeries où l'âme naïve de ces bons marins se révélait au grand jour, où elle apparaissait toute nue, mais timide et honteuse. On eût dit une jeune vierge qui laisse tomber en rougissant son dernier voile...

Voile si diaphane, que le joli corps satmé, poii, se dessine comme un nuage rose sous le blanc tissu.

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