UN AUTRE SOLDAT
— J'ai la tête brisée, camarades. Au •ecours ! Je n'y vois plus!
Byron. la Métamorphose du bossu.
Quel beau clair de lune il fait ce soir !.. Un danseur à sa danseuse.
Silence ! pas im cri ! car un cri trahit ime blessure !
Silence! on mord en silence quand on est désarmé; on égorge en silence, l'on tue en silence et l'on tue beaucoup, car le sang arrose le plancher. Mais pas un cri !
Et cette masse i\Te, ai'dente, se croise, s'étend, se tord, se roule, tombe et se relève. Ongles et dents, tout est bon pourvu que le sang vienne à la peau. Mais pas un cri !
Silence ! excepté le bmit des pieds qui s'appuient, lourds, pour lutter; le soupir qu'on étouffe eu mourant, le choc du fer, le gi'inccment de deux lames qui se rencontrent sm- la même poitrine, — car il faisait obsciu-, une seule lampe restait. — Siience ! on n'entend pas u" cri !
Et les fenêtres ayant été ouvertes par les assaillants, on voyait, à la douce clarté de la lune, un riant paysage, des bois d'orangers couverts de fleurs, et un frais ruisseau qui rerpentait argenté au milieu d'une vaste prairie; puis les lucioles suspendaient aux lauiiers-roses leurs pyramides de feux chatoyants, et le poril chantait de sa voix grêle et sonore.
Les cada\Tes des blessés commençaient à gêner les combattants. On marchait bien sur ces corps, mais ce point d'appui était faux, on trébuchait souvent; et dans une hitte corps à corps, couteau à couteau, morsure à morsure, tout l'avantage est pour celui qui peut comme ce Provençal se mettre à deiu genoux, sur son ennemi, et lui dire avec un cruel soiu'ire, avec deux yeux flamboyants, rouges et fixes :
— Tu es à moi ! tiens donc, enfer ! voUà mon poignard tout frais pour un autre Français !
Ou comme ce marin qui disait à Hérode :
— Ma lame est cassée, mais je briserai tes dents avec le manche. Àhl le sens-tu? Je le crois, cai- tes dents ont serré la poignée comme dans un étau. Garde-le, va ! je prends ta dague. Gordien ! le manche est bien mouillé ! G'cst du sang!... Oh ! que de sang !
Et on voyait, à la douce clarté de la lune, un riant paysage, des bois d'orangers couverts de fleurs, et un frais ruisseau qui serpentait argenté au miheu d'une verte prairie; puis les lucioles suspendaient aux laui'iers-roses lem's pyramides de feux chatoyants, et le porU chantait de sa voix grêle et sonore.
— Enfin te voilà ! — cria le Parisien à la reine : — depuis un quart d'hem^e je te cherche pour venger mon matelot, et le mettre au col l'acier que je te promis, belle femme !
— Tu es jaloux de mes faveurs, pichon ! — dit le colosse %vcc un ricanement de hyène.
— Oui, je veux te toucher au cœur! — répondit le Parisien^ qui f<»< d'mi bond «ur la reine de Saba.
— Oh ! viens, mon pichon, que je t'embrasse ; je serai bonne catin. Et pour souvenir je porterai ta tête en fanfaronne, — murmura le Provençal en étreignant le Parisien dans ses bras de fer.
Leurs figures se touchaient. Ils restèrent ainsi une seconde, sentant leur souffle s'échapper de leurs narires gonflôes. • Tout à coup la reine ouvre les bras en poussant un cri atroce, an-aché par la surprise et la douleur.
C'était un mourant qui lui dévorait la jambe.
Le Parisien recula d'un pas, leva son grand couteau, qui tomba d'aplomb et en sifflant sur la poitrine de la reine, et s'y enfonça jusqu'au manche.
— Enfin, j'ai touché ton cœur! hein! ma reine? — dit le Parisien en retournant son couteau dans la blessure, pour agrandir la plaie.
— Oh oui, tron de l'air! tu m'as touché : mais je te donnerai un dernier baiser d'amour !
Et le Provençal , avec la rage convulsive d'un mourant, se jeta sur le Parisien et le mordit à la lèvi-e et à la joue, avec une violence telle que ses dents, traversant les muscles, allèrent froisser les dents du marin Ils tombèrent tous deux.
Et on voyait, à la douce clarté de la lune, un riant paysage, des bois d'orangers couverts de fleurs, et im frais ruisseau qui serpentait argenté au milieu d'une verte prairie; puis les lucioles suspendaient aux lauriers-roses leurs pyramides de feux chatoyants, et le poril chantait de sa voix grêle et sonore.
— Le Parisien est mort ! — crie un flambart.
— Vengeance ! vengeance pour le Parisien !
— Vengeance pour la reine ! — crièrent les Provençaux.
Et la mêlée devint plus sanglante, plus profonde. Comme les forces commençaient à s'épuiser, on se mit à blasphémer : rien n'aide comme ceia.
Mais les Provençaux étaient .«w pombre supérieur, protégés
d'ailleurs par les habits, les bonnets de carton qui les déguisaient : les matelots étaient épuisés, eux, par les excès de la veille.
Déjà ils faiblissaient, accablés par la multitude;
Déjà le succès doublait la force et le courage des Provençaux;
Lorsque la voix du Parisien vint ranimer les marins. Il était parvenu à s'airacher des dents de la reine, en laissant la moitié de sa lèvre. Il était couvert de sang.
— Courage ! courage ! Si nous laissons notre peau ici, arrachons-en de la leur ! — cria-t-il.
Et il se jeta à corps perdu sur Proserpine, en disant •
— Je suis galant, ce soir. Que de maîtresses !
Et d'un côté on combattait avec l'acharnement du désespoir, et de l'autre avec la certitude et la conscience d'une victoire que les marins ne pouvaient disputer longtemps.
C'était une effroyable boucherie. Il y avait du rouge, en effet, comme avait dit la reine de Saba.
Et on voyait, à la douce clarté de la lune, im riant paysage, des bois d'orangers couverts de nfem-s, et un frais niisscau qui serpentait argenté au milieu d'une verte prairie; puis les lucioles suspendaient aux lauriers-roses lem's pyramides de feux chatoyants, et le poril chantait de sa voix grêle et sonore.
Mais la voix du poril, à cet instant, ne résonna pas seule; un autre son, grêle aussi, mais aigu, mais perçant, mais pénétrant, vint retentir dans le silence de la nuit.
Et ce bruit, s'approchant de plus en plus, devenait de plus en plus vif, étourdissant, expressif.
On peut le dire, c'était le son d'un sifûet bien connu à bord de la Salamandre.
Et l'on devinait que celui qui en tirait ces bienheureuses modulations com'ait très-fort, car les sons étaient comme accentués par une marche précipitée.
Et les pas d'une troupe d'hommes résonnèrent sur le gazon.
96 LA SALAMANDIiE
Et une troupe assez nombreuse de marins, commandés par Paul et La Joie, déboucha du bouquet de tilleuls, en criant :
— Courage, enfants! voici du renl'ort! En avant les flambarts! en avant la Salamandre !
Et Paul, voyant les échelles encore plantées près du balcon, s'élança suivi de La Joie qui était sm- ses talons; et en ime minute tout son monde ayant escaladé le balcon, se précipita dans la grande sale.
Il était temps, je vous le jure!