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CHAPITRE XIV

I£ PICnON JOUEIC DEIS DII/«BI.FS *

Là, crève... Soyez tranquilles, camarades, ne prenez pas garde à cette misère.

Schiller, les Brigands.

Le plaisir surpasse de beaucoup la fatigua que nous avions subie pour en jouir.

Shakspeare, Richard II.

L'étonnement ou l'effroi de Giromon était en vérité bien légitime.

A la luem- sanglante d'un grand nombre de torches de résine qui jetaient au loin leurs reflets rouges et venaient brusquement empoiu'prer les parties saillantes de l'auberge de Saint-Marcel, on voyait s'agiter comme des ombres ime foule considérable étrangement vêtue, bizarrement éclairée par les jets d'ime lumière capricieuse qui étincelait aussi çà et là sur

' Le petit jeu des Viables. C'est airsi que M nomme cette bizarre procei- «ion. Voii les annales de Provence.

des coui'onnes, Jes armes ou des vêtements tout luisants d'or et d'argent.

Alors cette singulière cohue pai-aissait calme, et formait un cercle immense autoui- de la taverne.

C'était je ne sais quelle corporation composée d'hommes grotesquement habillés en diables, en satyres, en femmes, en dieux, en faimes; tout cela couvert de clinquant et d'oripeaux, de fange et de haillons qui faisaient encore ressortir l'expression sauvage et féroce de leurs yeux noirs et de leurs visages bruns et tannés.

Quand le tumulte fut tout à fait apaisé, im Provençal d'une faille athlétique sortit du cercle. Il était en costume de femme, tt représentait la reine de Saba dans cette farce ignoble mêlée encore aux cérémonies religieuses les plus imposantes; on voyaii je :'oi Hérode avec sa mitre de papier doré, Pluton et le Chrisi, Proserpine et la Vierge, sans pai'ler d'une myriade d'anges, de diables, de démons et de saints subalternes, armés de faux, de fourches, de bâtons, en partie Iatcs : car à l'occasion de ces sortes de solennités, on faisait de frécjuentes stations dans les tavernes, après avoir suivi dans le joui- les processions paroissiales de la Saint-Jean et y avoir pompeusement figm'é selon un usage qui remonte, je crois, à Jean I*'', comte de Provence ; or, cet usage s'est perpétué de nos joui-s, et l'autorité mmiicipale fait encore annoncer le programme ei la marche de ces hideuses cérémonies.

La reine de Saba avait la figure couverte de fard et de mouches, sa barbe noire était poudrée comme ses longs cheveux, et une robe blanche toute soviillée laissait voir ses larges opauies et ses bras velus; une espèce de mauvais manteau écaiiate lui ceignait les rems, et un diadème de carton argenté comTait sa tête énorme.

Agitant une massue de chêne grossièrement sculptée qui lui servait de sceptre, la reine de Saba réclama le silence, fit

retentir une voix qui eût fait honneur à un chantre de cathédrale, et dit, dans le patois provençal le plus renforce', à peu près ce qui suit :

— Mes pichons, il y a ici un ramassis de gueux, de buonapartistes, qui osent faire fête profane le saint jour de la Saint- Jean, et qui ont battu et volé notre brave compatriote le père Marius. Ces chiens de Français *, ces scélérats de ponantais l'ont chassé de sa maison; mais heureusement qu'il a trouvé des amis, nous venons le venger, mes pichons !

— Oui, oui, vengeance! Tue! tue les buonapartistes , les chiens ! — hurla, vociféra la troupe tout d'une voix en se ruant en tumulte contre la porte, qui était heui'eu sèment verrouillée à l'intérieiu".

— Les gredins ont fermé leur porte ! — cria la reine de Saba en la frappant à grands coups de sa massue. — Voulez-vous ouvrir, chiens que vous êtes? nous venons venger le père Marius.

— Oui, oui, — répéta la troupe, — vengeons Maiùus! à mort les buonapartistes !

— On les a chassés de Toulon ! chassons-les d'ici !

— Tue ! tue ! comme à Nîmes , enfants ! — hurlait la reine deSaba,quirngissait de rage en ébranlant les gonds de la porte.

A ce moment une fenêtre s'ouvrit, et l'on vit apparaître la figure de Giromon, tenant à sa main un goulot de bouteille cassée dont il s'était fait un porte-voix qu'il emboucha immédiatement, et ces mots tombèrent du haut du balcon :

— Ohé ! de la canaille de mangeurs d'huile ! que hélezvous, ohé?

Cette interpellation allait déchaîner un ouragan de cris et de huiiemenis; d'un geste la reine de Saba contint sa troupe et répondit :

' Les paysans provençaux disent toujours, en parlant des habitants da teste de la Fiance, les Français.

— C'est toi, gueux de ponanlais, de buonaparliste, qui es de la canaille, que tu as chassé un vieillard de chez lui, et ([ue tu as fait la noce un joui' de fête de religion, entends-tu? Et si tu ne nous omTes pas tout à l'heure, il y aui-a du rouge, entends-tu, jacobin? Réponds à cela.

— Toi, vois-tu, — dit gi-avcment Giromon; — toi, je prendrai ta robe potu' voile de pouiouse, tes jambes pour mâts, tes

bras pour vergues, ton corps pour carcasse, et je te f à

l'eau avec six pouces de lame dans le ventre en guise de lest.

— Tue I tue le chien ! — La reine fit faire silence et dit : — Tu vas voir que...

Giromon l'interrompit et ajouta :

— Attends donc, j'oubliais : et comme quand tu seras navire c'est ta grosse tête qui servira de figure à l'avant, alors je te baptiserai... le vilain b

Et Giromon ferma la fenêtre, après avoir fait une grimace fort énergique.

— Tron de l'air! — dtt la reine de Saba, — enfonçons la porte, mes pichons ! et ne souflrons pas que ces buonapartistes nous molestent.

— Oui, oui, tue ! — crièrent cent voU.

Et on se précipita sur la porte qui ne pouvait résister longtemps; déjà un ais était rompu, lorsque du balcon qui s'avançait en saillie, une énorme table de chêne loui-de et massive tomba d'aplomb sur les assaillants; la reine de Saba ne fut heureusement pas atteinte, mais cinq ou six démons ou satyrjs roulèi-ent éciasés, le roi LIérode fut contus, et la vierge Marie eut l'épaide démise.

Cet incident redoubla la colère des Provençaux, mais calma un peu leur ai'deur.

Us se mirent hors de portée des projectiles de cette nature pom: se consulter.

Mais le conseil fut interrompu par Giromon, qui repanh a ja lenêtre avec son hienhciucux porte-voix.

— Ohé ! des mangeurs d'iniile ! voulez-vous nous rendre Botre table? nous avons encore quelques bidons à ndo.r et 5uelqucs-uns de vos reins à déralinguer.

— A mort! tue le chien ! — crièrent quelques-uns.

— Laissez-le, mes pichons, — dit la reine de Saba; — Julien et Jean-Marie vont revenir.

— Vous ne tuerez rien du tout, — reprit Giromon. — Ah ! vous croyez que les flambarts se laisseront fouetter comme des mousses? rien du tout; vous ne tuerez rien du tout, et...

Giromon ne put continuer. Un coup de feu partit; il disparut de la fenêtre, et son dernier mot fut : — S lâches !

C'était Julien et Jean-Marie qui étaient revenus ave^ des carabines.

— Bien ! bien ! — hurla la troupe. — Bien ! Ainsi meurent les buonapartistes et les Français !

— Mes pichons, — dit la reine de Saba, — au Heu d'enfoncer la porte, barricadons-la; et puis nous monterons sur la terrasse : il y a là un judas que je connais; il donne dans la grande salle, et nous pourrSbs de là les déquiller à notre aise.

Et la porte fut ferme'e au dehors, barrée par la table que l'on coumt de pierres, de, poutres, de façon que toute fuite était impossible aux malheureux marins.

L'aspect de la grande salle était bien changé: plus de cris, phis d'i\Tesse, plus de joie.

Les flambarts entouraient le pauvre Giromon, qui avait reçu îme balle dans la gorge, et respirait encore.

Le Parisien, agenouillé, lui soutenait la tête, et les autres, {)àles, immobiles, lixaient siu" lui des regards stupides.

— Mes bons matelots, — dit enfin Giromon d'une voix faible et sifflante, — c'est tout de même vexant d'avoir échappé si

scBivent aux prunes, d'être un flambart, pour être tué comme un chien enragé ! Enfin !... Où est Je Parisien?

— Me voilà, mon vieux, mon pauvre matelot.

— Ah ! c'est que je vois tout giis, et je ne te reconnais pas. Je suis f...., Parisien.

— Non! non!

— Si. Mais écoute... Promets-moi une chose?

— C'est fait, quoi que ce soit... c'est fait, mon matelot.

— Eh Lien i épouse mon épouse, Parisien. Elle n'a pas dioit à une pension. Elle crèverait de faim aprè^ ma mort, et ma petite fiUe aussi; et cette idée-là, vois-tu, matelot, me rendrait la gafle fièrement dure à avaler. Enfin, veux-tu? Je sais que ça t'embêtera...

— Oh oui ! Mais c'est égal; ta fille aura un père, mon bon matelot, — répondit le Parisien en s'essuyant l'œil avec le poing.

— Maintenant, embrasse -moi. Donnez-moi la main, vous autres. Adieu, mes pauvres Ilambarts! Ça me vexe de ne pouvoir pas dire adieu au lieutenant et à M. Paul avant de filer mon loch ! mais vous lem- direz, car vous les verrez, vous autres, si ces chiens-là vous laissent la langue et les yeux.

Ici sa voix s'affaiblit et sa respiration devint de plus en plus sifflante et embarrassée. Les matelots se rappi'ochèrcnt.

— Allons ! — continua Giromon avec effort; — voilà que je coule à fond. Adieu, mes vieux flambarts; aussi bien notre temps est passé, voyez-vous. Notre pavillon a déteint; les Anglais nous passent à poupe... aussi, j'aime autant aller voir si les navires de là-haut ont des voiles d'étais et des royales... Adieu, flambarts! Je veux être à l'eau, entendez- vous? jeté à l'eau avec un boulet de 36 aax pattes. C'est le tombeau d'un marin... Adieu, encore! adieu, Parisien. Aime un peu ma pauvre fille, ne bats pas trop mon épouse, et... ma foi ! vous ne me dénoncerez pas, vous autres, ainsi... vive l'cmporeurî

Et il retomba mort.

— Ah ! chiens de buonapartistes ! Vive l'empereur ! Tenez ! en voilà de votre monstre d'empereur, de votre ogre d'empereur !

Et trois coups de feu éclatèrent par l'étroite entrée du judas. Giromon reçut une seconde halle dans la tête, — balle perdue;

— le Parisien eut le bras effleuré; Bernard le canonnier eut l'épaule fracassée et tomba sur le coup.

— Mais ces gueux-là vont nous tuer comme des mouches!

— cria le Parisien. — Sortons d'ici , crochons-nous corps à corps, vengeons Giromon! — A l'abordage, f , à l'abordage ! Si vous n'avez pas vos couteaux, prenez ceux de la table,

— ajouta-t-il.

Et il s'élança dans Pescaller qui menait à la terrasse, en brandissant un énorme couteau à découper dont il s'était armé.

Malheixr! la porte était fermée, et ils entendaient le bruit sourd que faisaient une partie des Provençaux postés sur la teirasse en démolissant le plafond de la grande salle, pendant que les autres veillaient avL\ fenêtres qu'ils avaient baixicadées, comme la porte, an se gulndant sur le balcon.

Bientôt une gi'êle de pierres ei de plâtras annonça que les assaillants venaient de pratiquer une large ouverture au plafond à la faveur de laquelle les trois escopeltes pm-cnt jouer dans toutes les directions, et mettre une dizaine de flambarts hors de combat.

Heureusement les munitions manquèrent.

— Mes pichons, — dit la reine de Saba, — ouvrons la porte de cette terrasse maintenant, et allons les achever. Nos couteaux sont frais, et nous verrons si les Bretons ont du bem-re ou du sang dans les veines.

— Enfin ! — crièrent les flambarts, — la partie va être égale, quoique vous soyez deux contre un.

— Vous avez voulu du sang ! il y aura du sang, — dit sourdement le Parisien les dents sei-récs en entoui'ant son poignet d'une serviette pour mieux assujettir le manche de son couteau.

— Je suis à toi, mon pichon, cuisinier au grand couteau, ~ dit la reine au Parisien en sautant dans la salle.

— Ah ! viens donc, belle femme ! que je te fasse un collici d'acier français, — hurla le Parisien en s'élançant à la rencontre du gigantesque Provençal. Le reste de la troupe s'étant aussi précipite, soit par l'escalier, soit par l'ouvcrtui'e du plafond, la mêlée s'engagea furieuse.

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