‹ La salamandreChapitre 24 sur 57 · I£ TYPHON · texte numérisé non relu

I£ TYPHON

Tu arrives par un temps infernal, Étrit

BUREE.

Quand le lieutenant arriva sur le pont, le sifflet de maître La Joie avait déjà rassemblé l'équipage.

La chaleur était lourde et insupportable, et on entendait gronder le tonnerre, non à coups redoublés et retentissants;, mais avec un bruit sourd, égal et prolongé, comme le roulement d'un tambour couvert d'un crêpe.

La couleur de la lune devint de plus en plus opaque, et elle disparut sous une espèce de vapeur violette, qui, s'étend.ir.t avec rapidité sur le ciel, le voila d'ime terne demi-teinte, et donna un reflet pâle et rouge à tous les objets.

Et les longues lames qui, malgi'é le calme, se déroulaient pesamment sur la grève, dégageaient tant de lueurs phosphorescentes qu'elles semblaient couvrir d'une écume de fou les rochers noirs de la côte, qui gardaient dans leurs cavités des traces flamboyantes du passage des vagues.

Et les poissons, venant à la surface de l'eau, y gUssaient, se croisaient et se fuyaient, en laissant, sur cette mer calme et pohe, de longs sillages de flammes qui étincelaient en cercles, en hgnes, en losanges rapides et éblouissants.

Et une forte odeur de bitume se répandit tout à coup dans l'atmosphère déjà imprégnée, surchargée de fluide électrique, et y dégigca une foule de miasmes suKm-eui qui pétillaient comme des buUcs d'air au fond de l'eau.

Et un éclair blafard siUonna le ciel, et im violent coup de tonnerre retentit au-dessus de la îorvctte.

— Messieurs les officiers, à vos postes ! — cria le lieutenant. — Maître, les chaînes du paratonnerre sont-elles en état? Assurez-vous-en, c'est d'une haute importance ! Je crains une tromhe d'air, un typhon, — dit-il à Merval. — Cette rade fait entonnoir. Ah ! j'aimerais mieux un CQup de cape ! Mais la brise ne se fait pas, et j'aime mieux entendre le vent parler.

— Tout est paré là-haut ! — cria une voix de la hune du grand mât.

Le sifflet de La Joie répondit que c'était bien.

— Merval, — dit le lieutenant, — veillez à...

Ici Pierre fut interrompu par un violent coup de tonnerre accompagné d'un éclair lumineux^ ardent, qui sembla enflammer l'électricité depuis longtemps accumulée et condensée autour de la Salamandre.

En un instant le sommet des mâts, l'embranchement des vergues, les chaînes de haubans, enfin tout ce qui offrait la plus petite surface de fer, fut surmonté d'une flamme bleue, légère et rapide, qui, sans se fixer, voltigeait dans les ténèbres.

— C'est le feu de Saint-Elmel — dit le lieutenant. — Veillez à la barre, timonier, car le temps devient bien noir.

En effet, l'air devenait tellement épais, tellement dense, l'obsciu'ité si complète, qu'on ne se voyait pas.

— Allumez les fanaux! — cria Pierre.

Mais à peine ce commandement était-il prononcé, qu'une Immense colonne d'air est portée sur la corvette avec la rapidité de la loudi'e et rme détonation épouvantable.

La commotion fut affreuse; la Salamandre s'inclina sous le poids du vent, se pencha, et déjà sa Usse de tribord effleurait l'eau.

Pierre se précipita sur la barre.

— Elle ne gouverne plus, commandant! — s'écria-t-il comme s'il eût inteiTOgé son chef. Puis il reprit : — Bien,

Cûmmandant ! — A bas le mât d'ai'timon ! Coupez, La Joie, coupez tout !

La Joie courait chercher une hache. — Arrêtez... cria Pierre : — Non, non, elle gouverne... Brave navire! brave Salamandre ! — (lisait-il en voyant la corvette se redresser noblement, y

Et ce fut un grand bonheur, car à peine eut-elle repris son équilibre, que le typhon tomba sur elle avec toute sa violence, et semblait l'enfoncer au niveau de l'eau.

Les secousses étaient affreuses, saccadées, le fluide électrique sillonnait le pont dans tous les sens, les canons paraissaient enflammes, et I2 navire était comme cnloiué d'ime auréole de feu; les mâts et les vergues semblaient les conducieurs d'une immense machine qui allaient puiser dans les nuages le bruit et les flammes. A ces terribles détonations se joignait une vibration métallique et perçante; les vergues craquaient sur leurs palans, et cette muisse ignée paraissait d'autant pins éclatante que les ténèbres profondes entoui'aient et lu mer et la côte.

Un moment, à la lueur funèbre qui entourait la Salamandre, on vit un canot qui faisait force de rames pour atteindre la corvette.

Mais on ne le vit qu'un moment, car ce terrible phénomène dura à peine deux minutes; la nuée électrique passa rapide et laissa la rade dans l'obscurité la plus complète.

Pas un seul mot n'a fait encore été prononcé à bord, tant la surprise avait été violente, lorsque ce silence fut interrompu par ces paroles :

— Ohé! de la Salamandre I dhél...

— Qui vive? — demanda le heutenant.

— Officier... embarcation du port.

— Accoste, — répondit-il. — Puis s'adressant à La Joie : — Eh bien ! maître, est-ce que le typhon vous a rendu sourd? n'en-

tendez-vous pas? Un officier... Allons! allons! aux tirc-vcille.

En effet, La Joie, comme le reste de l'équipage, avait été paralysé un instant par cet incident si peu prévu. Peu à peu le calme revint; on monta deux fanaux de la batterie. L( sifflet du maître se fit entendre, et Merval s'avança à la coupée pom* recevoir l'étranger qui arrivait par un si mauvais temps.

Le lieutenant était descendu chez le commandant, qu'il trouva couché sur son sofa, la tête sous les coussins, et dans un état à faue pitié.

Merval n'attendit pas longtemps; l'étranger parut bientôt sui" le pont, accompagné d'un officier de marine et d'un enseigne qui devaient compléter l'état-major de la con'ctte.

Merval les salua; l'étranger lui rendit son salut, et lui dit : — Monsieur, je suis le passager qu'on attend : poui'rai-je parler à votre commandant, et seriez-vous assez bon pour faire placer à bord mon valet de chambre et mes gens qui sont dans cette chaloupe?

— Je vais donner les ordres nécessaires, monsieur. Mais vous avez été bien heureux d'échapper à la bouirasque qui a pris une autre direction.

— En effet, c'est fort heureux, monsieur. Mais veuillez me mener auprès du commandant.

Merval pria Paul de conduire le passager auprès du marquis.

II était impossible de voir les traits de M. de Szaffie, car un grand manteau noir tout trempé d'eau de mer l'enveloppait presque en entier; seulement il paraissait de haute taille.

A peine l'étranger était-il descendu chez le mai-quis que Pierre reparut sur le pont. — Enfin, — dit-il à Merval, — voilà notre passager anivé; et si la brise se fait, nous quitterons cette diable de rade. — Mais faites donc décharger cette chaloupe.

— J'en ai chargé votre ûls, monsieur, — dit l'enseigne un peu piqué.

— Vous voulez sans doute parler de l'aspirant de service, — répondit froidement Pierre, — qui, selon son habitude et son rigorisme, isolait toujours les liens de la famille de la subordination et delà hiérarchie militaires. — Puisqu'il a manqué à son service, pimisscz-le, monsieur de Merval; vous êtes son supérieur.

Et le bon lieutenant lui tourna le dos.

Paul était descendu pour rassurer Alice et madame de Blène, que cet événement avait beaucoup efTrayées, et qui étaient dans des transes horribles malgré les protestations du vieux médecin.

Au bout d'un quart d'heure le marquis monta sur le pont.

— Ali ! on respire, au moins, — dit-il, — et j'en avais besoin.

— Ah çà ! lieutenant, nous partons demain matin : notre passager le veut ainsi.

— Ah! c'est différent, s'il a le pouvoir de commander au vent de se faire du nord-ouest.

— Mais si le vent le permet, mon ami; c'est bien entendu.

— Du reste, c'est possible : car le temps se dégorge, il tombe quelques grosses gouttes de pluie, et nous pouiiions bien avoir du nord-ouest.

— Tant mieux. Avez-vous vu le passager?

— Non, commandant.

— Il n'est pas causeur; il m'a demandé son appartement, a fait venir son valet de chambre, m'a salué, et s'est retiré.

— Quelle figui-e a-t-il?

— Mais très-bien ; pâle, l'air un peu haut, un peu lier, de ces figures que... enfin il n'a pas ce qui s'appelle l'air d'un bon enfant.

— Ma foi, commandant, peu m'importe; mais ce qui m'importe davantage, c'est que vous m'accordiez toute cette nuit.

— Pourquoi donc faire, lieutenant? J'ai une horrible euvia de dormir.

— C'est possible; mais vous ne dormirez qu'après avoir appris et m'avoir récité la manœuvre d'appareillage que vous commanderez peut-être demain; il est impossible que vous vous en dispensiez.

— Mais je dirai que je suis malade.

— Avec le vieux Garnier c'est impossible; il vous dirait, il vous prouverait que vous mentez.

— Mais...

— Il n'y a pas de mais, commandant, ce sera ainsi. Mon poste est à l'avant, il faut que j'y sois. — Une fois l'ancre levée, je reviendrai vous trouver.

— AUons, comme vous voudrez, — dit le bon Longetour en soupirant et disant à part lui : — C'est en vérité une autre Elisabeth que ce diable de lieutenant.

Et les matelots couchés dans les batteries, en voyant les lampes briller chez leur commandant, se diluent : — Il est em-agé, ce vieux gueux-là; il est à embêter le lieutenant sur la théorie, c'est sûr, poiu" voir s'il est fort sur la manœmTC.

— As-tu vu, dis donc, Poirot, comme il a ordonné tout de suite de couper le màt d'artimon, quand la corvette a eu l'air de '^e pas gouverner? c'est un vieux dur à cuire qui ne boude pas.

— Et qu'est-ce qui dirait ça à le voir avec sa redingote fourrée et son bonnet de loutre? — objectait un troisième.

— Enfin la coque ne fait pas le navire, comme on dit, et nous allons d'ailleurs le voir travaiUer; car on dit que c'est demain que nous filons notre nœud.

— Ma foi! tant mieux, car je commence à me scier ici.

Et bientôt, excepté les matelots de quart, l'équipage de la Salamandre fut enseveli dans un proiond sommeil.

UQ LA SALAMANDRE

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