CHAPITRE XXXIII
AMOUJK EX HAÎRIE
Mais c'est dans le malheur que l'amour se révèle M"* É. DR GiRARDiN, Il m'aimait.
Oh ! que la niiit csl belle siu- les flols assoupis de la Me'diteiTanée ! La nuit, alors que le navire insouciant laisse flotter ses grondes voiles blanches au souffle indécis d'une brise expirante ! alors que la mer le balance comme im enfant au berceau ! alors que les étoiles briUent sur le fond bleu des vagues comme autant de paillettes d'or tombées du ciel ! alors que la lune sillonne au loin ses reflets d'une limiière éblouissante et nacrée !
Et le silence de ces nuits, que je l'aime!... Que j'aime le sourd et mélancolique murmiu'e de la mer qui dort! Que j'aime à entendre l'aspiration éloignée du cachalot qui vient jouer Giu' les ondes et lancer de briUants jets d'eau toute blanchissante d'éciune ! Que j'aime le sillage harmonieux du navire, qui bruit faible et doux comme des feuilles sèches sous les pas légers d'une femme !
Que j'aime à voir la Salamandre s'avancer silencieuse au milieu de ces imposantes harmonies de la mer et des cieux !
Que j'aime à voir, sur le couronnement de la corvette, Alice, vêtue de blanc, qui seule, immobile au mUicu des ombres transparentes de la nuit, laisse errer au loin son hmnide regard 1
La journée de la veille lui pai'aissait mi songe.
Et elle y rêvait.
— Paul m'aime! — pensait-elle. — Il m'aime, il me l'a avoué. Et cet aveu qui doit toujours irriter, m'a-t-on dit, ne m'a laissé qu'une impression douce «i calme. — Aimer l n'est-ce
donc que cela? — Est-ce que je l'aime, lui? Oh! oui, je le crois, car sa figiu-e est si douce; il est si bon, si brave, si noble; il aime tant son père! Il se souvient tant de sa mère! Quand il m'en parle, sa voix est si touchante, si pénétrée!... Et me parler de mère, à moi, c'est remuer tout ce que j'ai de tristesse et de mélancolie dans l'âme. Et puis cet anneau, c'était à s^ mère. 11 me l'a donné, parce qu'il m'aime et que je l'aime; — car enfin je l'aime, — oui. Et je pensais pourtant que ce mot bouleversait tout notre être. Je croyais que ce mot changeait notre vie, nos sens, changeait tout, toiit, jusqu'à notre langage; tout, jusqu'à l'air que nous respirons, jusqu'à la nature que nous voyons. Et pourtant je ne sens en moi aucun changement : je vis, je respire comme avant; c'est le même ciel, ce sont les mêmes eaux. C'est toujours moi, je me touche, c'est toujours moi... Alice. — Et je l'aime ! — oui, car pom- lui je n'ai que des vœux de bonheur. Si je pense à son avenir, c'est pour prier Dieu de le lui rendre calme et prospère... Et hier, combien je souffrais de le voir chagrin ! de voir ce pauvi-e enfant, si pur et si heureux^ souffrant et abattu par l'influence de...
Et ici Alice s'arrêta, rougit, et resta un moment pensive. Puis elle reprit :
— Oui, oui, je l'aime, je le vois bien, en comparant ce que j'éprouve poiu- les autres à ce que je ressens pour lui. Enfin ce jeune enseigne est beau comme Paul, brave comme lui; mais il n'a rien dans le cœiu", mais c'est une âme vulgaire et commune... Aussi, bonhem- ou malheur pour lui, peu m'importe. Sa voix m'est indifférente, et j'aime la voix de Paul. Il ne me laisse ni un souvenir ni un regret : au lieu que j'aime à voir Paul, à être près de lui... J'aime sa présence, à lui, tandis que...
Ici Alice s'arrêta de nouveau; car, par une crainte inexplicable, deux lois elle avait fui devant une idée à laquelle ell^ revenait involontairement.
— Eh bien! après tout, — reprit-elle comme surmontant un sentiment de honte envers elle-même, — pourquoi donc reculerais-je devant cette pensée? Eh bien! oui.,, il est un être que je hais; sa vue me fait mal, sa voix m'irrite; je le hais, ohl oui, je le hais!... Et que je voudrais aimer Paul autant que je le hais, lui !
Et ses joues étaient brûlantes , et elle respirait à peine.
— Oh ! c'est la haine qui change le cœur mieux que l'amotir! C'est la haine que j'ai pour lui qui m'a changée ! Quand je pense... à lui, ce ciel me paraît triste et sombre; cette mer, lugubre. Enfin, si moi, moi craintive et timide, si je pense à lui, c'est pour le maudire. Et pourtant, que m'a-t-il fait? Je ne sais. Mais ses égards me fatiguent, sa politesse exquise et froide me blesse et me torture. Il est si haut, si lier, lui, et Paul est si bon; et puis ses éternels sarcasmes contre les hommes, les femmes; ses plaisanteries amères sur le bonheur et l'amoiu-. Que me fait tout cela, à moi? Et ses regards ont une expression si sévère... Car je le regarde... et c'est malgré moi : c'est en me maudissant lui et moi. Et sa figure pâle et triste me suit partout... depuis que je l'ai vu, depuis que je le hais !
Oui, il était là, appuyé sur cette échelle, quand je suis montée sur le pont pour la première lois. — Il avait l'air sombre et pensif; il m'a saluée profondément, et jamais je n'oublierai l'expression de ses grands yeux, qui se sont arrêtés un instant sur moi... pour ne plus s'y fixer depuis. Jamais je n'oublierai l'ex» pression de ce regard long, arrêté, profond, — que j'ai senti presque physiquement...
Et, je me le rappelle, Paul fut étonné comme moi de ce qu'il y avait d'étrange et de peu commim dans cet homme. Je dis à Paul combien son abord m'avait frappée. Il avait éprouvé la même impression que moi. Et chaque jour depuis... oh! chaque jour ma haine s'est augmentée. Oh! je donnerais la
moitié de mon existence poui' quitter ce bâtiment, pour être an-ivée, pour ne plus le voii\.. jamais... ne plus le voir! Mais, mon Dieu! roublierai-je?
Et Alice toml)a dans une douloiu'euse rêverie...
— Seriez-vous souffrante, mademoiselle ? — dit une voix douce.
Et Alice frissonna. C'était lui, c'était Szaffie.
Pour la première fois, il lui parlait à elle, à elle seule; pour la première fois, sa voix avait un accent d'intérêt pour eUe.
Elle se sentit mourir; le cœur lui manqua.